Bonjour,
je ne sais pas si ce sujet a sa place ici. D'avance, je vous prie de m'excuser !
J'aimerais vous soumettre un travail de rédaction (le fond ne sera peut-être pas des plus intéressants…) que j'ai rendu récemment, pour voir comment améliorer mon style. Merci d'avance pour vos remarques.
Le voici :
Biographie
Comme beaucoup d'autres auteurs antiques, la vie de Théocrite nous est mal connue ; et ce que nous en savons – ou pensons en savoir – se réduit en grande partie à des conjectures.
Théocrite (Θεόκριτος) naquit, semble-t-il, à la toute fin du IVe siècle av. J.-C. ; on considère généralement qu'il vit le jour à Syracuse, florissante colonie grecque de Sicile, alors partie de la « Grande Grèce ». On y parlait le dialecte dorien, ce qui donne parfois lieu, nous le verrons, à des moqueries plaisamment placées dans la bouche de ses personnages.
D'aucuns ont pourtant affirmé, non sans raison, qu'il était originaire de Cos, île proche des côtes de l'Asie Mineure : il y avait des amis, et en connaissait fort bien les mythes et la topographie. Il paraît dès lors assuré qu'il y vécut au moins un temps, et il y suivit peut-être les enseignements du poète et érudit Philétas.
Après avoir sollicité sans succès le mécénat de Hiéron II de Syracuse (Idylle XVI), il se rendit en Égypte, à Alexandrie, qui s'affirmait alors comme le nouveau centre culturel du monde grec. La majeure partie de son activité poétique eut vraisemblablement lieu entre 283 et 246 av. J.-C., sous le règne de Ptolémée II Philadelphe1, auquel il adressa un éloge (Idylle XVII).
Cette vie, par son caractère itinérant, nous fournit déjà une importante clé de lecture, que nous allons développer : la mobilité.
Œuvre
Théocrite fut épigrammatiste ; il écrivit également une sorte de calligramme, la Syrinx, dont la forme évoque une flûte de pan ; mais il fut surtout l'auteur d'Idylles.
Ces Idylles (τὸ εἰδύλλιον, « petite forme », de τὸ εἶδος), littéralement des « petits poèmes », sont de sujets très variés : on y trouve des éloges de souverains, des hymnes mythologiques, des poèmes urbains, dont l'action se déroule en ville, et, à l'inverse, des idylles champêtres, au cadre rustique.
Ces catégories ne sont, bien entendu, pas hermétiques : c'est au contraire le mérite de Théocrite d'avoir voulu et su en transgresser les frontières. En vérité, l'on touche là à un point essentiel – si pas le plus fondamental – de son art : le mélange des genres.
Mélange des genres, mais aussi des registres : il alterne, dans un même poème, dialogues familiers, voire vulgaires, et envolées lyriques ; il s'exprime tour à tour en dorien, « patois » qui devait avoir une saveur particulière pour des lecteurs dont le grec était la langue maternelle2, ou dans une langue archaïsante inspirée d'Homère.
De l'épopée homérique, il reprend pareillement le schéma métrique, à savoir l'hexamètre dactylique, alors même qu'il lui arrive de traiter de sujets tout sauf épiques.
Nous reprendrons dès lors à notre compte cette assertion : « ce qui fait en définitive l'unité de cette œuvre si diverse qui juxtapose le beau et le grotesque, le sublime et le vulgaire, c'est sans doute le goût du contraste et de la dissonance, un art aussi de créer, à force d'artifice, une impression d'exquise simplicité3. », qui paraphrase Ovide : « ars adeo latet arte sua. »
L'auteur y souligne les deux notions essentielles que sont « simplicité » et « réalisme » (c'est le terme idoine) ; car la réalité est mélange : elle n'est ni blanche ni noire, mais bien grise. Ainsi, si « bucolique » rime souvent avec « idyllique », Théocrite se plaît parfois à mettre en scène une nature plus ordinaire.
Cela nous amène à évoquer Lysias. Nous pourrions voir en Théocrite, toutes proportions gardées, l'équivalent poétique de l'orateur attique : sa prose limpide (où l'art, paradoxalement, se dissimule derrière la clarté de l'expression) d'une part, ses descriptions pittoresques et pleines de vie des petites gens d'Athènes (on a affirmé, à notre sens avec raison, que le talent de Lysias était d'autant plus grand que son sujet était humble), des situations de la vie quotidienne auxquelles ils sont confrontés d'autre part, concourent à une impression similaire.
Postérité
C'est essentiellement sa poésie champêtre, dite « pastorale » (de pastor, « le berger, le pâtre ») ou « bucolique » (de βουκόλος, « le bouvier »), qui lui valut de passer à la postérité ; c'est elle qui, deux siècles après lui, influença Virgile, son célèbre émule romain : Bucoliques et Géorgiques sont dans la lignée directe de l'œuvre de Théocrite.
L'on ne saurait pourtant y réduire toute sa production, car elle n'en représente, nous l'avons dit, qu'une partie (environ un tiers). Ainsi, les Idylles XIV et XV constituent, dans un tout autre genre, deux petits chefs-d'œuvre, que la critique a encensés, et auxquels nous nous intéresserons plus particulièrement ici.
« Mimes »
Ces deux poèmes ressortissent à l'espèce du « mime ». Théocrite semble avoir pris pour modèle un certain Sophron de Syracuse, auteur du Ve siècle qui passe pour l'inventeur du genre, et dont Platon lui-même aurait apprécié la truculence du style, au point de s'en inspirer pour ses propres dialogues philosophiques4.
Dans l'Antiquité, un mime était un petit drame bouffon, « du genre le plus familier5 » ; c'était, pour ainsi dire, une « imitation » de la vie quotidienne. De fait, les protagonistes sont issus des classes moyennes, voire basses, de la société ; on les trouve aux prises avec des problèmes triviaux et intemporels, comme les déménagements et les complications que ces derniers peuvent engendrer, les scènes de jalousie, les incompréhensions entre mari et femme.
L'atmosphère qui s'en dégage rappelle, à maints égards, celle des comédies de mœurs de Plaute ou de Ménandre : ainsi, le thème du prétendant jaloux est un lieu commun du répertoire comique. La « paire de claques » qu'inflige Aischinès à Kynisca6 trouverait tout à fait sa place dans une scène burlesque.
En même temps, ils sont des témoins de premier ordre pour l'histoire des mentalités : ils reflètent avec acuité les nouveaux paradigmes du monde grec, les difficultés qu'un homme de l'époque était susceptible de rencontrer.
Après les conquêtes d'Alexandre, la πόλις n'était plus. Le couple citoyen-soldat dans lequel elle trouvait son fondement était en effet rompu de part et d'autre : de citoyen, on devint sujet ; de soldat au service de la cité, mercenaire à la solde d'un roi7. Le Grec circulait davantage, de sorte que son rapport à la terre s'était affaibli. L'hellénisme était, en quelque sorte, une « mondialisation » avant l'heure ; en tant que tel, il n'était pas possible qu'il ne fît pas naître des questionnements identitaires.
La beauté de ces textes réside, pensons-nous, dans la réunion de deux pôles par définition antithétiques, et en théorie inconciliables : antiquité et modernité. En effet, l'action prend place dans un cadre antique, un monde qui n'est plus le nôtre, mais dont ils parviennent à nous rendre le souffle ; tandis que les problèmes qu'ils évoquent (comme celui, on l'a dit, de l'identité) sont brûlants d'actualité.
Idylle XIV : L'amour de Kynisca (Κυνίσκας Ἔρως)
Deux hommes, Aischinès et Thyonichos, se saluent. D'emblée, Thyonichos constate la triste mine de son camarade ; celui-là de répondre que l'amour en est la cause, et de lui exposer sa situation.
Lors d'un dîner à la campagne, ses compagnons et lui eurent l'idée d'un jeu à boire : il s'agissait de nommer quelqu'un et de boire à sa santé. Mais quand Aischinès remarqua que sa bien-aimée Kynisca restait coite, il comprit qu'elle en aimait un autre et, fou de jalousie, la gifla.
Depuis lors sans nouvelles de sa part, il envisage désormais, pour guérir son mal, de s'enrôler comme mercenaire. « Qui servir de mieux que Ptolémée ? » répond Thyonichos.
Pour étayer et préciser ce que nous affirmions plus haut, l'exemple du discours Sur le meurtre d'Ératosthène de Lysias8, nous a semblé parlant. Nous en rappelons très brièvement l'argument : un mari cocu doit se défendre du meurtre de l'amant, ce qu'il fait en expliquant qu'il était dans son bon droit, parce qu'il a pu en surprendre de visu les ébats avec sa femme.
Si les intrigues ne se ressemblent guère, le ton en est similaire, et pour cause : c'est Euphiletos (l'accusé) et Aischinès qui exposent leurs situations respectives ; or ils se distinguent tous deux par leur naïveté, et leur propension à mentionner des détails non nécessaires à la compréhension de leur histoire.
Par exemple, les vers 14 à 17 énumèrent les mets servis ; le vers 23 est une comparaison cocasse entre la chaleur d'une flamme (qui sert à allumer les lampes), et la chaleur dégagée par une femme rougissante de pudeur.
Les vers 39 et 40, qui comparent la promptitude de Kynisca à s'enfuir, à celle d'une hirondelle à nourrir ses petits, sont un clin d'œil au lecteur, en ce qu'ils constituent une parodie du style pastoral lui-même.
Enfin, la fin du poème est particulièrement intéressante d'un point de vue sociologique, car elle atteste de pratiques nouvelles, apparues à l'époque hellénistique : le mécénat et le mercenariat. Les vers 60 à 64 sont un éloge à demi-masqué du souverain Ptolémée, et en même temps un appel à son patronage, en témoigne l'usage du terme φιλόμουσος, « ami des arts ».
Idylle XV : Les Syracusaines (Συρακούσιαι ἢ Ἀδωνιάζουσαι)
La scène est à Alexandrie. Gorgo et Praxinoa, deux petites bourgeoises originaires de Syracuse, se retrouvent dans la maison de la seconde, située à quelque distance du centre-ville. Les deux amies ont bien du mal à se retrouver depuis le déménagement de Praxinoa. « Que mon mari est bête ! », « que ta tenue est belle ! », s'exclament-elles. Elles décident ensuite de se rendre au festival en l'honneur d'Adonis ; toutefois, le chemin pour y parvenir est loin d'être de tout repos : elles sont bousculées par la foule et prises à parti par un individu qui déprécie leur statut de femme et leur accent dorien (dont nous avons rappelé la particularité) .
Par ce détail en apparence anodin, l'auteur met en jeu un procédé méta-littéraire, par lequel il fait temporairement sentir sa présence : en réalité, c'est de sa propre expérience d'immigré qu'il nous parle, avec auto-dérision.
Le poète rappelle ainsi les problèmes engendrés par cette mobilité nouvelle. « In representing Praxinoa's and Gorgo's excursion, the poet explores the difficulties of crossing boundaries: between outskirts and city center, city and court, outlander and citizen, man and woman, […] subject and ruler […]9. »
Comme en écho à la parodie pastorale de l'Idylle XIV, le vers 61 est une parodie de l'épique homérique : une vieille femme, après qu'elles lui eurent demandé si l'accès au palais serait aisé, leur répond qu'« à force d'effort, les Grecs ont bien réussi à pénétrer dans Troie ».
Ayant finalement réussi à entrer, elles s'exclament, à la vue d'une tapisserie : « Quels artistes ont dessiné exactement ces figures ? Que leurs poses sont vraies, que leurs mouvements sont vrais ! Elles respirent, elles ne sont pas tissées ». La coïncidence n'est que trop belle : Théocrite, conscient de son talent, nous invite à appliquer ce jugement à son art. Le faire ne sera que lui rendre justice.
je ne sais pas si ce sujet a sa place ici. D'avance, je vous prie de m'excuser !
J'aimerais vous soumettre un travail de rédaction (le fond ne sera peut-être pas des plus intéressants…) que j'ai rendu récemment, pour voir comment améliorer mon style. Merci d'avance pour vos remarques.
Le voici :
Biographie
Comme beaucoup d'autres auteurs antiques, la vie de Théocrite nous est mal connue ; et ce que nous en savons – ou pensons en savoir – se réduit en grande partie à des conjectures.
Théocrite (Θεόκριτος) naquit, semble-t-il, à la toute fin du IVe siècle av. J.-C. ; on considère généralement qu'il vit le jour à Syracuse, florissante colonie grecque de Sicile, alors partie de la « Grande Grèce ». On y parlait le dialecte dorien, ce qui donne parfois lieu, nous le verrons, à des moqueries plaisamment placées dans la bouche de ses personnages.
D'aucuns ont pourtant affirmé, non sans raison, qu'il était originaire de Cos, île proche des côtes de l'Asie Mineure : il y avait des amis, et en connaissait fort bien les mythes et la topographie. Il paraît dès lors assuré qu'il y vécut au moins un temps, et il y suivit peut-être les enseignements du poète et érudit Philétas.
Après avoir sollicité sans succès le mécénat de Hiéron II de Syracuse (Idylle XVI), il se rendit en Égypte, à Alexandrie, qui s'affirmait alors comme le nouveau centre culturel du monde grec. La majeure partie de son activité poétique eut vraisemblablement lieu entre 283 et 246 av. J.-C., sous le règne de Ptolémée II Philadelphe1, auquel il adressa un éloge (Idylle XVII).
Cette vie, par son caractère itinérant, nous fournit déjà une importante clé de lecture, que nous allons développer : la mobilité.
Œuvre
Théocrite fut épigrammatiste ; il écrivit également une sorte de calligramme, la Syrinx, dont la forme évoque une flûte de pan ; mais il fut surtout l'auteur d'Idylles.
Ces Idylles (τὸ εἰδύλλιον, « petite forme », de τὸ εἶδος), littéralement des « petits poèmes », sont de sujets très variés : on y trouve des éloges de souverains, des hymnes mythologiques, des poèmes urbains, dont l'action se déroule en ville, et, à l'inverse, des idylles champêtres, au cadre rustique.
Ces catégories ne sont, bien entendu, pas hermétiques : c'est au contraire le mérite de Théocrite d'avoir voulu et su en transgresser les frontières. En vérité, l'on touche là à un point essentiel – si pas le plus fondamental – de son art : le mélange des genres.
Mélange des genres, mais aussi des registres : il alterne, dans un même poème, dialogues familiers, voire vulgaires, et envolées lyriques ; il s'exprime tour à tour en dorien, « patois » qui devait avoir une saveur particulière pour des lecteurs dont le grec était la langue maternelle2, ou dans une langue archaïsante inspirée d'Homère.
De l'épopée homérique, il reprend pareillement le schéma métrique, à savoir l'hexamètre dactylique, alors même qu'il lui arrive de traiter de sujets tout sauf épiques.
Nous reprendrons dès lors à notre compte cette assertion : « ce qui fait en définitive l'unité de cette œuvre si diverse qui juxtapose le beau et le grotesque, le sublime et le vulgaire, c'est sans doute le goût du contraste et de la dissonance, un art aussi de créer, à force d'artifice, une impression d'exquise simplicité3. », qui paraphrase Ovide : « ars adeo latet arte sua. »
L'auteur y souligne les deux notions essentielles que sont « simplicité » et « réalisme » (c'est le terme idoine) ; car la réalité est mélange : elle n'est ni blanche ni noire, mais bien grise. Ainsi, si « bucolique » rime souvent avec « idyllique », Théocrite se plaît parfois à mettre en scène une nature plus ordinaire.
Cela nous amène à évoquer Lysias. Nous pourrions voir en Théocrite, toutes proportions gardées, l'équivalent poétique de l'orateur attique : sa prose limpide (où l'art, paradoxalement, se dissimule derrière la clarté de l'expression) d'une part, ses descriptions pittoresques et pleines de vie des petites gens d'Athènes (on a affirmé, à notre sens avec raison, que le talent de Lysias était d'autant plus grand que son sujet était humble), des situations de la vie quotidienne auxquelles ils sont confrontés d'autre part, concourent à une impression similaire.
Postérité
C'est essentiellement sa poésie champêtre, dite « pastorale » (de pastor, « le berger, le pâtre ») ou « bucolique » (de βουκόλος, « le bouvier »), qui lui valut de passer à la postérité ; c'est elle qui, deux siècles après lui, influença Virgile, son célèbre émule romain : Bucoliques et Géorgiques sont dans la lignée directe de l'œuvre de Théocrite.
L'on ne saurait pourtant y réduire toute sa production, car elle n'en représente, nous l'avons dit, qu'une partie (environ un tiers). Ainsi, les Idylles XIV et XV constituent, dans un tout autre genre, deux petits chefs-d'œuvre, que la critique a encensés, et auxquels nous nous intéresserons plus particulièrement ici.
« Mimes »
Ces deux poèmes ressortissent à l'espèce du « mime ». Théocrite semble avoir pris pour modèle un certain Sophron de Syracuse, auteur du Ve siècle qui passe pour l'inventeur du genre, et dont Platon lui-même aurait apprécié la truculence du style, au point de s'en inspirer pour ses propres dialogues philosophiques4.
Dans l'Antiquité, un mime était un petit drame bouffon, « du genre le plus familier5 » ; c'était, pour ainsi dire, une « imitation » de la vie quotidienne. De fait, les protagonistes sont issus des classes moyennes, voire basses, de la société ; on les trouve aux prises avec des problèmes triviaux et intemporels, comme les déménagements et les complications que ces derniers peuvent engendrer, les scènes de jalousie, les incompréhensions entre mari et femme.
L'atmosphère qui s'en dégage rappelle, à maints égards, celle des comédies de mœurs de Plaute ou de Ménandre : ainsi, le thème du prétendant jaloux est un lieu commun du répertoire comique. La « paire de claques » qu'inflige Aischinès à Kynisca6 trouverait tout à fait sa place dans une scène burlesque.
En même temps, ils sont des témoins de premier ordre pour l'histoire des mentalités : ils reflètent avec acuité les nouveaux paradigmes du monde grec, les difficultés qu'un homme de l'époque était susceptible de rencontrer.
Après les conquêtes d'Alexandre, la πόλις n'était plus. Le couple citoyen-soldat dans lequel elle trouvait son fondement était en effet rompu de part et d'autre : de citoyen, on devint sujet ; de soldat au service de la cité, mercenaire à la solde d'un roi7. Le Grec circulait davantage, de sorte que son rapport à la terre s'était affaibli. L'hellénisme était, en quelque sorte, une « mondialisation » avant l'heure ; en tant que tel, il n'était pas possible qu'il ne fît pas naître des questionnements identitaires.
La beauté de ces textes réside, pensons-nous, dans la réunion de deux pôles par définition antithétiques, et en théorie inconciliables : antiquité et modernité. En effet, l'action prend place dans un cadre antique, un monde qui n'est plus le nôtre, mais dont ils parviennent à nous rendre le souffle ; tandis que les problèmes qu'ils évoquent (comme celui, on l'a dit, de l'identité) sont brûlants d'actualité.
Idylle XIV : L'amour de Kynisca (Κυνίσκας Ἔρως)
Deux hommes, Aischinès et Thyonichos, se saluent. D'emblée, Thyonichos constate la triste mine de son camarade ; celui-là de répondre que l'amour en est la cause, et de lui exposer sa situation.
Lors d'un dîner à la campagne, ses compagnons et lui eurent l'idée d'un jeu à boire : il s'agissait de nommer quelqu'un et de boire à sa santé. Mais quand Aischinès remarqua que sa bien-aimée Kynisca restait coite, il comprit qu'elle en aimait un autre et, fou de jalousie, la gifla.
Depuis lors sans nouvelles de sa part, il envisage désormais, pour guérir son mal, de s'enrôler comme mercenaire. « Qui servir de mieux que Ptolémée ? » répond Thyonichos.
Pour étayer et préciser ce que nous affirmions plus haut, l'exemple du discours Sur le meurtre d'Ératosthène de Lysias8, nous a semblé parlant. Nous en rappelons très brièvement l'argument : un mari cocu doit se défendre du meurtre de l'amant, ce qu'il fait en expliquant qu'il était dans son bon droit, parce qu'il a pu en surprendre de visu les ébats avec sa femme.
Si les intrigues ne se ressemblent guère, le ton en est similaire, et pour cause : c'est Euphiletos (l'accusé) et Aischinès qui exposent leurs situations respectives ; or ils se distinguent tous deux par leur naïveté, et leur propension à mentionner des détails non nécessaires à la compréhension de leur histoire.
Par exemple, les vers 14 à 17 énumèrent les mets servis ; le vers 23 est une comparaison cocasse entre la chaleur d'une flamme (qui sert à allumer les lampes), et la chaleur dégagée par une femme rougissante de pudeur.
Les vers 39 et 40, qui comparent la promptitude de Kynisca à s'enfuir, à celle d'une hirondelle à nourrir ses petits, sont un clin d'œil au lecteur, en ce qu'ils constituent une parodie du style pastoral lui-même.
Enfin, la fin du poème est particulièrement intéressante d'un point de vue sociologique, car elle atteste de pratiques nouvelles, apparues à l'époque hellénistique : le mécénat et le mercenariat. Les vers 60 à 64 sont un éloge à demi-masqué du souverain Ptolémée, et en même temps un appel à son patronage, en témoigne l'usage du terme φιλόμουσος, « ami des arts ».
Idylle XV : Les Syracusaines (Συρακούσιαι ἢ Ἀδωνιάζουσαι)
La scène est à Alexandrie. Gorgo et Praxinoa, deux petites bourgeoises originaires de Syracuse, se retrouvent dans la maison de la seconde, située à quelque distance du centre-ville. Les deux amies ont bien du mal à se retrouver depuis le déménagement de Praxinoa. « Que mon mari est bête ! », « que ta tenue est belle ! », s'exclament-elles. Elles décident ensuite de se rendre au festival en l'honneur d'Adonis ; toutefois, le chemin pour y parvenir est loin d'être de tout repos : elles sont bousculées par la foule et prises à parti par un individu qui déprécie leur statut de femme et leur accent dorien (dont nous avons rappelé la particularité) .
Par ce détail en apparence anodin, l'auteur met en jeu un procédé méta-littéraire, par lequel il fait temporairement sentir sa présence : en réalité, c'est de sa propre expérience d'immigré qu'il nous parle, avec auto-dérision.
Le poète rappelle ainsi les problèmes engendrés par cette mobilité nouvelle. « In representing Praxinoa's and Gorgo's excursion, the poet explores the difficulties of crossing boundaries: between outskirts and city center, city and court, outlander and citizen, man and woman, […] subject and ruler […]9. »
Comme en écho à la parodie pastorale de l'Idylle XIV, le vers 61 est une parodie de l'épique homérique : une vieille femme, après qu'elles lui eurent demandé si l'accès au palais serait aisé, leur répond qu'« à force d'effort, les Grecs ont bien réussi à pénétrer dans Troie ».
Ayant finalement réussi à entrer, elles s'exclament, à la vue d'une tapisserie : « Quels artistes ont dessiné exactement ces figures ? Que leurs poses sont vraies, que leurs mouvements sont vrais ! Elles respirent, elles ne sont pas tissées ». La coïncidence n'est que trop belle : Théocrite, conscient de son talent, nous invite à appliquer ce jugement à son art. Le faire ne sera que lui rendre justice.



