La vraie vie, c’est la littérature

Littérature

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passeur d'aurore a écrit :c'était pour savoir si tu suivais : P
En fait tu restes très évasif sur tes kilomètres de lecture (comme quoi, lire c'est du sport) mais je supputais,, donc à tort ,que tu partageais l'avis de pierre puisque tu l'as cité et que je le recite.

Truhl a écrit :Je rebondis sur ton post car il me semble le plus proche du raisonnement Proustien. Comme tu l'as précisé, le la vraie vie, c'est la littérature final ne sort pas d'un chapeau.
pierre a écrit :Dans cette assertion, Proust entend le mot « littérature » au sens actif du terme – c’est-à-dire au sens de celui qui écrit. La vraie vie, la seule vie qu’on a réellement vécue, c’est celle qu’on ne peut retrouver qu’en « déchiffrant son livre intérieur » - et donc en écrivant.

C’est un processus qui n’a rien à voir avec celui du lecteur (Proust fait clairement la distinction) et qui, puisqu’il est propre à chacun, n’est pas transmissible dans son essence.

Le souvenir de la madeleine, par exemple, n’appartient qu’à Proust.

Et ce souvenir fait partie de la "vraie vie" de l'auteur.

Ce que la mémoire, avec la palette immense de ses sensations, est incapable de refaire éclore ; ce que l'intelligence est trop sèche pour synthétiser, seul un accident comme celui de la madeleine est capable de le ressusciter.

Un accident - ou le fait de se mettre à écrire pour de vrai.
ou alors j'ai mal compris et il yaurait deux vraies vies : celle qu'on a vécue et celle que l'on retouve en décryptant son livre intérieur ( cette deuxième étant ajourrée de quelques réflexions philosophiques)

Ceci dit , l'histoire de la madeleine est un souvenir et la sensation qu'elle procure à l'auteur fait bien appel à sa mémoire gustative, olfactive, visuelle..
Alors reprenons, ça devient compliqué 😜 :

1/ je suis d'accord avec Pierre dans ce sens que c'est bien là le raisonnement de Proust, celui qui le conduit au fameux "la vraie vie…". Pierre, sans révéler ce qui ne doit pas l'être, le résume assez bien.

2/ je ne me suis pas exprimé personnellement sur la question, sur le fait de savoir si JE pense que oui ou non, la vraie vie se trouve dans la littérature.

Par rapport à ta dernière interrogation (y aurait-il donc 2 vraies vies, celle qu'on vit et celle que l'introspection de l'écrivain lui révèle?), je peux te donner la réponse de Proust pour commencer : lui pense que la seule vraie vie, la seule qui ait une consistance véritable, c'est la seconde, celle que l'art et le travail de production créatif - en littérature, en peinture, en musique… - révèle à l'artiste, et plus largement à celui qui fait l'effort de décrypter ses émotions, ses souvenirs et d'en dégager des lois, des principes qui tendent vers l'universel. Il dit aussi, c'est fondamental, que l'érudition est un obstacle terrible dans cette quête : le mouvement doit se faire vers l'intérieur, vers ses émotions et ses souvenirs, et non vers l'extérieur, en cumulant des connaissances "stériles". Je ne sais pas si c'est plus clair.

ME CONCERNANT enfin (mais est-ce si important? ) : je partage les vues de Proust assez globalement. C'est perso, je n'oblige personne à me suivre (c'est là qu'il y avait malentendu me semble-t-il…) et j'y crois comme à tout ce en quoi je crois : jusqu'à la prochaine révélation! 😉 😂

Sur la question des "kilomètres de lecture", je ne comprends pas ce que tu entends : il faudrait que j'ai lu telle ou telle quantité de bouquins pour être crédible c'est ça? 😀 On peut échanger sur mes (nos) lectures, mais en MP si ça te va! 😀

Bonne soirée à tous! 😉
La vie de Proust n'était pas totalement agréable. Malade, trop coconné par sa mère et habitant son appartemant après sa mort, couchant dans le lit maternel, alité la plupart de la journée, des voyages rares et toujours aux mêmes endroits qui lui rappelaient son enfance, un cercle d'amis étouffant (mais brillant), une gouvernante et un chauffeur ou secrétaire pour prendre soin de lui, pas pouvoir sortir à l'opéra car alité, dînant très très tardivement quand il y avait peu de risque de bruit, lumière, distractions pour sa pauvre mentalité névrosée.

Est-ce la véritable vie, ça?

Et la vie mondaine qu'il évoque dans ses livres? Elle était menée par un minorité grandiose de la population. Infinément détaillés, ses écrits nous donnent des aperçus magnifiques de la société - la haute société de la Belle Époque.

Pour la vraie vie, il nous avait fallu un Zola!
@Truhl
Te concernant, je pense que ton opinion est très intéressante d'autant qu'on a toujours quelque chose à apprendre des autres (là je devrais écrire une belle citation pour réhausser l'affreuse banalité de ma phrase mais je sèche). Enfin , c'est le but de mon inscription sur le forum :
apprendre, comprendre surtout et échanger.
En ce qui concerne la lecture de Proust , je ne voulais pas du tout l'énoncer dans ce sens, juste souligner l'ampleur de son oeuvre. La lire entièrement et en tirer une juste compréhension n'est pas donné à tout le monde.; ça m'impressionne beaucoup en fait.

Merci Truhl d'avoir pris le temps et la politesse de me répondre et je te souhaite une bonne nuitée

Et bonne journée Monsieur Crochet (et aux matinaux de ce dimanche): je vous ai lu mais je n'ai pas compris tous vos propos , c'est difficile avec tant de majuscules 😉
bonjour
j'aurai voulu savoir quel(s) philosophe(s) appui la thèse que la vraie vie, la vie enfin découverte et éclercie,la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.
Merci
Ce n'est pas un philosophe mais c'est Marcel Proust.
Pourquoi ne pas prendre Marcel plus à la lettre ?

Il dit littérature : je crois ce qu'il entend par la le monde entier de la lecture et de l'écriture …

Je dois faire vaguement écho à une observation de Maupassant (préface de Pierre et Jean) (qui en terme de peinture de la "vraie vie" me plaît plus que Zola …) :
J'ai toujours trouvé fascinant que, dans un roman (au hasard Neige de Printemps, de Yukio Mishima …), un roman de 500 pages, chaque phrase a son sens et son importance … Chacune est la clé d'une architecture secrète qui tient ce monde particulier du livre …En le comparant à la "vraie vie" (Cioran n'a pas dit une fois que les douleurs qu'on s'inventait étaient bien plus vraies que les douleurs réelles? je ne sais plus …), où les évènements les plus divers s'enchaînent sans liens entre eux, sans signifier rien d'autre qu'eux mêmes … Je me dis qu'à l'intelligence humaine, à la mienne en tout cas, un bon roman est plus "vrai" que la vie réelle… Dès lors , on peut considérer par simple comparaison que la vraie vie, c'est la littérature : cet exercice d'architecture intellectuel et spirituel …
Il faut faire attention à bien différencier "vrai" de "réel" …
Idée mise en relief par un joli ton polémique …

Voilà, c'est l'interprétation que j'avais donné à cette phrase, personnellement …

Je me permet aussi de remarquer que si Proust avait pour projet de se révéler à la vie réelle, il a sacrément raté son coup …
les avis sont partagés… N'est-ce pas là ce que souhaitait Proust en utilisant des termes aussi riches que vagues.

Pour ma part, je dirais que cette phrase fait écho à la littérature en tant qu'écriture mais aussi en tant que lecture. Il semblerait que Proust cherche à faire vivre une expérience particulière à la fois au lecteur et à lui même. C'est dans son style que cette hypothèse est démontrable. La thèse qu'il développe dans son livre semble être la suivante: le temps est cette force qui fuit, nous ne pouvons pas saisir l'instant présent ni de ce fait vivre en adéquation avec l'altérité. Or c'est une véritable frustration pour l'individu. Dans la Recherche du Temps perdu, par un style qui use de longues phrases presque vertigineuses, Proust cherche à nous faire ressentir cette quête perpétuelle et cet effroyable malaise. Et c'est seulement grâce à la littérature qu'il nous est possible de revivre ce temps présent, cette réalité, par la lecture et pour lui par l'écriture. La vraie vie c'est la littérature parce qu'il n'y a qu'elle qui nous permet de saisir ce temps qui fuit.

Peut-être est-ce vrai aussi pour lui (bien que ça le soit totalement pour moi) que la littérature est un miroir de la condition humaine. Claudio Magris, romancier et universitaire italien a écrit à ce sujet: "Nous avons eu de grands écrivains quinous apprennet encore à comprendre la vie, l'histoire, la souffrance humaine (…) on peut s'ouvrir, en lisant Guerre et Paix, à ce qu'est concrètement la bonté en regardant Pierre Bezoukhov, ou l'amour en lisant la description de Natacha. Avoir lu la promenade de Fréderic Moreau et la Maréchale dans l'Education sentimentale de Flaubert, a certainement influencé ma façon de vivre l'amour. Alors la littérature peut contribuer à former les prémices qui nous empêcheront peut-être de sombrer dans la brutalité". Cette dernière citation reprend cetraines fonctions de la littérature peut-être contenues dans celle de Proust en y ajoutant l'apect didactique et humanisant. Nombre d'exemples pourraient justifier le fait que la littérature a pour but justement de nous montrer la vraie vie. Mais le meilleur en serait le théâtre, plus particulièrement la tragédie, qui à ses origines avait pour objectif de montrer au grand jour les vices des hommes afin que ces derniers s'en trouvent purgés. La comédie de Molière cherchait aussi à pousser au plus haut degré la bétise humaine pour ouvrir sans véritablement dicter une nouvelle voie, interroger les spectateurs sur les comportments à suivre…
Il me semble que l'on fait fausse route en recherchant quelle est la place de la littérature dans la vie, si l'on veut comprendre cette phrase …

Cette phrase déprécie complétement la vie réelle au profit de la littérature …
Je crois qu'il faut comprendre "vraie vie" par opposition à la vie réelle …
Pour ma part, Proust n'oppose pas réalité et littérature. Il montre que la littérature permet de vivre pleinement la réalité. Il écrit, dans Le temps retrouvé : "Une heure n'est pas qu'une heure, c'est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats. Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément - rapport que supprime une simple vision cinématographique, laquelle s'éloigne par là d'autant plus du vrai qu'elle prétend se borner à lui - rapport unique que l'écrivain doit retrouver pour en enchaîner à jamais dans sa phrase les deux termes différents."

Je rejoins ainsi l'internaute qui plaçait le temps au coeur de la réflexion proustienne. Pour notre auteur, la littérature est l'indispensable prisme qui permet de décomposer chaque instant de notre vie afin d'en révéler toute la subtilité à notre conscience. Grâce à la littérature, la vie n'est pas un simple rayon de soleil, mais un superbe arc-en-ciel.
Cette question soulève des problèmes pressants, qui débordent sur la sphère politique (hélas). Sartre par exemple se méfiait des poètes parce qu'il les soupçonnait de vouloir fuir le monde, de se désengager, ou de s'engager à revers des réalité, dans une posture mortifère. De là découle en partie sa haine contre Flaubert, lequel n'aimait guère la compagnie bruyante et grossière des foules malotrues ni ne se mêlait aux grandes entreprises politiques de son temps. S'enfermer dans sa bibliothèque, bien au calme, ne voyager que par l'esprit, sans désagréments, voilà bien une attitude contraire à l'esprit d'initiative politique. En ce sens, le poète, ou l'écrivain solitaire, sera toujours perçu comme étant l'ennemi de la cité, quoique en vérité ce soit plutôt la cité qui le poursuive de son hostilité, qui lui fasse un crime de sa propre haine à elle, qu'elle projette hors d'elle-même. Elle s'imagine victime d'un dédain, quand l'homme égaré, lui, ne cherche qu'un peu d'eau fraîche dans le calme bienfaisant des oasis livresques.
Il existe donc des gens pour qui littérature et vie réelle non seulement se différencient mais s'opposent. Cette dichotomie suppose qu'on prenne parti pour l'un ou pour l'autre, selon l'esprit célèbre de la politique, qui veut qu'on soit dans un camp si on n'est pas dans l'autre.
Je propose de casser cette vue. Je verrais plutôt la littérature comme un appendice de la vie réelle; elle en fait partie, elle la prolonge d'une harmonique. Elle ne s'oppose pas plus à la réalité que jour et nuit ne s'opposent tout deux à la vie, dans ce qu'elle a d'englobant. Il existe simplement un contraste nécessaire. S'enfermer dans la littérature ne serait pas seulement néfaste, ce serait surtout impossible, dans la mesure où toute oeuvre s'agrège autour du souvenir de nos perceptions réelles, que celles-ci soient sensibles ou morales. La "vraie vie" des livres suppose la vie réelle comme fondement. Or la vérité ne s'érige pas sur les fondations de l'erreur; il faut donc que la vie réelle soit également la vraie, peut-être à un degré moindre, ou obscurci.
Inversement, la réalité, seule, et sans échappatoire, est suffocante. Même les grands voyageurs emportent souvent dans leurs bagages des livres écrits dans leur langue natale, afin de retrouver par l'esprit la mémoire réconfortante de la vie ordinaire qu'ils ont laissée en plan. C'est que dans toutes situations, il nous faut un instrument à contraste, une lumière pour éclairer la nuit, et une ombre pour apaiser la chaleur du jour. Les livres remplissent ce rôle à merveille. Ils ne sont ni plus vrais ni moins vrais, mais ils sont plus heureux que la réalité, parce qu'ils rétablissent l'équilibre souvent compromis de notre esprit, ils apportent à la vie ce qui, à un instant précis, et dans des circonstances particulières, lui fait défaut.
Autrement dit, la littérature est le point sur lequel on peut s'appuyer pour faire évoluer sa propre conception de la vie.
On peut, par exemple, à travers elle, trouver une autre échelle de valeurs.
Hello, pour ma part je crois que la vrai vie n'est autre qu'une destiné; ont utilise la littérature pour raconter cette vie ou la vie dont nous rêvons d'avoir.. Pensez-vous réellement que sans littérature ont ne peut pas vivre? 🙂
Brise a écrit :Pensez-vous réellement que sans littérature ont ne peut pas vivre? 🙂
Non, bien des gens s'en passent. Je ne les crois pas malheureux. Mais certains se passent fort bien de croire en Dieu également, et n'ont pas besoin de prières pour enfiler les jours comme des bas de laine. On ne peut pas en conclure que Dieu n'est pas nécessaire. Entre ce que font certains et ce que font les autres, il y a des abîmes difficiles à sonder…
Brise a écrit :Pensez-vous réellement que sans littérature on ne peut pas vivre? 🙂
Personnellement, la littérature m'est devenue nécessaire au fil des ans. Et pour certains écrivains, la littérature est leur raison de vivre. Prenez par exemple Nerval, qui écrivait pour trouver son idéal; mais une fois qu'il s'est rendu compte qu'il ne le trouverait jamais dans la réalité, il s'est pendu. Ou von Kleist qui, n'ayant pas reçu la reconnaissance de Goethe, s'est lui aussi suicidé. La littérature est comme tout art, elle devient indispensable à son créateur. Quant au lecteur, c'est relatif, mais une fois qu'on a plongé dedans, il est difficile d'en sortir.
La littérature, c'est malheureusement une vie de papier. Peut-être, mais quelle vie!
Je trouve le débat bizarre. On juge de la déclaration de Proust en termes de vérité ou d'erreur comme s'il s'agissait d'une vérité scientifique à laquelle tout le monde doit souscrire ou personne. Non seulement je ne suis pas sûr que Zidane ou Sarkozy ou Thérèse de Lisieux conviendraient de ce que la littérature soit la vraie vie, mais, si on demandait à Rabelais ou à Musset ce qu'est la vraie vie, je ne serais pas étonné que l'un réponde le rire et l'autre l'amour.
Et quand on évoque la phrase de Nerval sur le rêve, j'ai l'impression qu'il s'agit d'une fausse résonance, comparable à celles des gens qui disent que çà les fait "rebondir". De cette manière, on peut partir de plusieurs côtés, sans direction précise. Mais la littérature n'est pas le rêve, et la vraie vive correspond à ces moments de l'existence où non seulement on se sent vivre, mais est aussi réellement plus vivant. Dans ces moments, non seulement on n'est pas coupé de la réalité comme dans le rêve, mais on l'étreint et la transforme tout en restant à sa place sans s'imaginer qu'on fait ou fait faire ce qu'en réalité les autres font.
Que la vraie vie de l'un ne soit pas la même que celle d'un autre, c'est l'évidence même, et il me semble de peu d'intérêt de le signaler. Mais ce qui reste commun aux uns et aux autres, c'est qu'au moment où ils sont à leur place, la vie change brutalement et d'un seul coup pour eux et pour les autres.
La littérature peut être cette place. Cela parait certain dans le cas de Proust qui avait une vie de mondain et de malade, certes, mais pour qui la littérature était la vraie vie.
Nénuphar a écrit :
à force de lire, j'ai parfois l'impression (ô combien cruelle…) de passer, pour ainsi dire, "à côté de la vie" en me réfugiant dans les livres… Alors vous pensez bien que lorsque j'ai découvert la citation de Proust " La vraie vie, c'est la littérature ", j'étais plus que contente !!! Un peu comme si j'avais besoin de légitimer ma passion… c'est un peu idiot peut-être mais c'est comme ça !!!
Sur un ton léger, c'est un problème important, la question de son orientation. Une vraie vie est possible là, ou à partir de là, dit Proust, mais est-ce que ce serait ma vraie vie ? Est-ce que j'y trouverais pas seulement une place, mais ma place. C'est la question à laquelle essaye de répondre Rilke dans ses "Lettres à un jeune poète". Elle est clairement distincte de la réussite et du succès: la littérature était la vraie vie de Léautaud, mais pas celle de Chateaubriand.
Bonsoir,
j'ai vu que les derniers messages sont datés de l'année 2008 mais, toutefois j'aimerais bien participer à cette discussion. C’est une phrase de Ricoeur qui m’a fait penser à ce sujet de discussion : « C’est précisément en raison du caractère évasif de la vie réelle que nous avons besoin du secours de la fiction pour organiser cette dernière rétrospectivement dans l’après-coup, quitte à tenir pour révisable et provisoire toute figure de mise en intrigue empruntée à la fiction ou à l’histoire. »¹
Cette phrase a évoqué tout de suite mes réflexions quant à l’influence que peut avoir la littérature sur la vie réelle, à ses pouvoirs de transformer cette réalité et redonner le sens de vie.
Après mes études secondaires, je n'avais pas à l'esprit de projet relatif à ma future profession. Mes idées étaient vraiment évasives et tournaient autour du souhait d'être peintre, musicienne, danseuse, poétesse en même temps. Et voilà, qu’en ce moment tombe un livre entre mes mains ! C'est un roman de Charlotte Brontë «Jane Eyre» qui m'a aidé à prendre une décision très importante. Plus je lisais, plus j’étais persuadée que j’avais trouvé ce dont j’avais besoin. C’est ce livre qui m’a donné un conseil, une impulsion, une idée…Le personnage principal est une préceptrice qui a appris à l'école les langues étrangères, la musique et les beaux-arts. Après la lecture de ce roman, Jane Eyre est devenue la personnalité à qui j'avais envie de ressembler. Je voyais en elle la réalisation de tous ce que je voulais obtenir dans la vie. C'est comme cela que mon choix de la future profession s'est orienté vers l'école pédagogique qui formait les éducateurs et les enseignants possédant des langues étrangères, des techniques de dessin et des pratiques de la musique. J’ai étudié avec une seule visée : devenir éducatrice ou professeur avec le droit d’enseigner la musique, le dessin et les langues étrangères. Je me souviendrai toute ma vie de ce livre magnifique qui m’a montré la voie dans la vie professionnelle et, qui pouvait réunir tous mes désirs forts, voire de réaliser mon rêve. En m'influençant, la littérature m'a offert ce magnifique choix que je n'ai jamais regretté. Je pourrais remercier infiniment Charlotte Brontë pour son chef d'œuvre qui m'a porté secours dans l'organisation de ma vie réelle.
Oui, c'est très important de poser le problème au niveau de l'orientation professionnelle parce que la littérature, faute de mieux est, dans un grand nombre de cas, le seul moyen dont un adolescent dispose pour se faire une idée de ce qu'est la vie en dehors de l'espace social très confiné qu'il connait. Même si ce n'est pas son objet, la littérature peut remplir cette fonction, même si elle la remplit mal, c'est toujours mieux que rien, et même si elle ne la remplit pas du tout, elle peut au moins de donner l'idée de s'informer plutôt que de choisir à l'aveuglette.
Vous avez raison quant à l'âge de l'adolescence. Il y a une phrase que j'ai rencontré en lisant un article de McAdams "La Psychologie des histoires de vie". Ses réflexions sont consacrées à l’âge de l’adolescence tardive : « C’est au cours de l’adolescence tardive et au début de l’âge adulte que les gens se confrontent pour la première fois au problème de « l’identité versus la confusion des rôles ». C’est à ce moment du cours de la vie que les gens explorent les options idéologiques et professionnelles disponibles dans la société et font l’expérience d’un large éventail de rôles sociaux, dans le but de consolider finalement leurs croyances et valeurs en une idéologie personnelle, en s’engageant temporairement dans des plans et des projets de vie censés les situer de manière significative dans de nouvelles niches sociétales. C’est pendant cette période du développement que les gens cherchent d’abord à intégrer leurs rôles, talents, inclinaisons et engagements sociaux disparates dans une configuration modélisée de pensée et d’activité qui donne à la vie un certain semblant d’unité et de finalité psychosociales.
En nous influençant, la littérature, comme une partie importante de notre culture, nous aide à construire notre identité personnelle à chaque moment de la vie.
L'information et l'engagement sont liés, mais ce qui érige la littérature au rang de repère et de guide implique une forte capacité de jugement et de sens de l'action, alors qu'au contraire les accusations qui pèsent sur la littérature tenue pour équivalente à la rêverie, accusations lourdes et pesantes, procèdent d'une forte dose de domestication
Du temps où les gens se mariaient, le mariage était un engagement comme aujourd'hui l'orientation professionnelle, et j'ai connu des familles protestantes où l'on demandait au conjoint d'avoir lu le journal d'Amiel, ainsi qu'une famille de gendarmes qui posait la même exigence pour La Source vive d'Ayn Rand (The fountainhead). Cela me parait légitime et je me rends bien compte que lors d'un entretien d'embauche j'amenais le candidat à parler de La Chartreuse de Parme afin de tester d'après ce qu'il m'en disait, de sa faculté d'initiative et d'enthousiasme persévérant.
Le simple fait de parler de littérature, d'éprouver ce besoin dans une situation qui ne s'y prête pas, donc de faire un accroc à la procédure - je pense à la procédure d'embauche - peut être retenu comme un indice que le candidat a recouvré la faculté d'orientation qu'il avait perdu au cours d'études poussées, en courant vers un but qui n'avait pas de sens sinon d'être le premier, et qu'il est redevenu capable de faire attention à ce qu'il fait et pas seulement à sa position par rapport au voisin.
Grâce à vous qui m'avez fait penser à ce sujet, je viens de commander Une rage d'enfant de Glucksmann, pour compléter les indications auxquelles je pense à partir du Journal de Gide ou des Souvenirs d'un attaché d'ambassade de Morand. Alors que Malraux est aventurier par caractère, j'ai l'impression qu'on pourrait dire des impulsions de Glucksmann qu'elles sont canalisées, ou assistées par la littérature comme on parle de dessin assisté par ordinateur. Je vais vérifier.