Bonjour,
Je me demande pourquoi Proust a mis un "et" dans la phrase suivante, alors que j'aurais mis un "ni" :
"Madame Verdurin, pour porter ce jugement sur Elstif, n’avait pas attendu leur brouille et qu’elle n’aimât plus sa peinture."
Est-ce correct ?
L'un et l'autre peuvent se dire, avec une légère nuance que tente d'expliquer le vieux Bescherelle (mal scanné par Google, mais on comprend quand même) :
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Dupré de son côté écrit que
et remplace ni si la principale nie l'ensemble des deux subordonnées et non chacune d'elle séparément : je ne veux pas qu'il vienne et qu'on le reçoive mal = «je veux bien qu'il vienne, mais, s'il vient, je ne veux pas qu'on le reçoive mal. »
Thomas quant à lui écrit :
Et peut s'employer à la place de ni dans les propositions négatives : Il n'était pas question de robes et de manteaux (Hanse). Mais on dira aussi bien, en insistant davantage sur la disjonction des compléments : Il n'était pas question de robes ni de manteaux, ou encore Il n'était question ni de robes ni de manteaux.
On voit qu'il n'y a pas d'objection à utiliser le "et" au lieu du "ni" dans la phrase de Proust. Si l'on devait lui reprocher quelque chose, selon les canons de la grammaire classique, ce serait plutôt de faire dépendre du verbe principal à la fois un nom (brouille) et une proposition (qu’elle n’aimât plus sa peinture). Mais qui sommes-nous pour nous en prendre au maître ?
Tu avais posé une
question du même ordre il y a quelque temps, mais je crois que la réponse est cette fois-ci plus complète.
Il y a deux raisons pour utiliser et dans
cette phrase-là de Proust.
Premièrement, selon Bordas, et confirmé dans
le TLF, «
ni… ni ne peut coordonner que des éléments de même nature grammaticale. » Ce n'est pas le cas ici, où
et coordonne un nom et une subordonnée.
Deuxièment,
et indique le rapport étroit entre les deux éléments. Voici ce qu'a écrit Brunot sur
ni dans
La pensée et la langue :
Dans certains cas, il n'y a point de règle formelle qui impose et ou bien ni. Mais des finesses de sens se marquent dans ce choix. Ni, tout en joignant les termes, disjoint les idées : on dira qu'on ne s'avise pas de toucher aux libertés acquises et aux lois entrées dans l'usage. L'idée est qu'on porterait atteinte à la fois aux lois et aux libertés. Ce serait un double attentat. Avec ni, l'idée est qu'il ne faut toucher à aucune de ces deux choses, que l'on doit se garder ou de l'un ou de l'autre de ces attentats.
On peut déduire donc, selon la phrase de Proust, que Mme Verdurin n'aime plus sa peinture depuis qu'elle s'est brouillée avec lui -- c'étaient deux actions unies -- mais elle avait conclu qu'il n'était pas intelligent bien avant ce moment-là.
BillM a écrit :Premièrement, selon Bordas, et confirmé dans le TLF, « ni… ni ne peut coordonner que des éléments de même nature grammaticale. » Ce n'est pas le cas ici, où et coordonne un nom et une subordonnée.
Mais nous ne sommes pas dans le cas d'un
ni… ni puisque nous n'avons au plus qu'un seul "ni" ! Nous sommes plutôt dans la situation relevée par le TLFi dans la
Remarque 2 :
On relève parfois des séquences où ni coordonne deux constituants de même fonction mais de nature distincte: […] Pourtant ils ne croyaient pas à la métempsychose, ni que l'esprit s'élevât vers le ciel (Gaultier, Bovarysme, 1902, p.145).
Le "ni" était tout à fait possible, mais le "et" aussi, pour d'autres raisons.
BillM a écrit :Deuxièment, et indique le rapport étroit entre les deux éléments. Voici ce qu'a écrit Bruno […]
Brunot ! Les raisons exposées par Brunot sont au fond les mêmes que celles évoquées par les grammairiens dans mon message ci-dessus. Nous sommes donc d'accord !
Merci pour ces réponses détaillées !