Jeûner / déjeuner

Langue française

5 réponses

Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
Livres sur Amazon
Bonjour,

Voici des propos échangés sur le forum il y a quelque temps :
- "petit déjeuner" s'écrit "petit-déjeûner". avec un accent sur le "u", simple question d'orthographe.
- Désolée, mais tu te trompes (même si l'on peut penser que déjeuner vient de jeûner)
déjeuner, sans accent (regarde n'importe quel dico !)"

Ma question est : pourquoi le mot déjeuner ne prend-t-il pas d´accent circonflexe? Car, effectivement, déjeuner signifie rompre le jeûne. Il serait donc logique qu´il y ait un accent, non?

Merci pour vos réponses!
david2103 a écrit :pourquoi le mot déjeuner ne prend-t-il pas d´accent circonflexe? Car, effectivement, déjeuner signifie rompre le jeûne. Il serait donc logique qu´il y ait un accent, non?
C'est même tellement logique que déjeuner s'écrivait effectivement déjeûner dans les éditions de 1740 et 1762 du Dictionnaire de l'Académie. Mais elle l'a supprimé dans la version de 1798 pour ne plus le remettre. Une simplification qui finalement nous complique la vie !
Je peux proposer une hypothèse. L'accent circonflexe de "jeûne" n'est pas lié à son étymologie (ieiunum) mais a pour but de distinguer ce mot de son homonyme "jeune". Le verbe qui lui est directement lié "jeûner" prend du coup un accent, mais l'accent circonflexe ne s'est pas propagé à tous les mots de la même famille, et le rapport entre "jeûne" et "déjeuner" devait sembler déjà lointain.
PS. J'ai écrit mon post en même temps que celui de Lamaneur. Je suppose que l'académie n'a pas manifesté une volonté de simplifier, mais a simplement suivi l'usage.
Lucretius a écrit : L'accent circonflexe de "jeûne" n'est pas lié à son étymologie (ieiunum)
Le TLFi ne l'entend pas de cette oreille :
Dans jeûne, l'accent circonflexe marquant la durée s'explique étymologiquement (contraction de 2 syll.) et la durée se justifie, encore, parce que la voyelle se trouve en position tonique.
Lucretius a écrit : Je suppose que l'académie n'a pas manifesté une volonté de simplifier, mais a simplement suivi l'usage.
La préface de l'édition de 1798, préparée dans des conditions très inhabituelles et quasiment désavouée par la suite, est muette sur les modifications apportées, et l'on doit se borner à constater que l'accent circonflexe de "déjeûner" est passé à la trappe. Volonté éclairée ou accident ? L'on rapporte qu'à certaines éditions du Dictionnaire, des mots devaient la présence d'un accent ou sa disparition au plus ou moins grand nombre de caractères accentués qui restaient dans la casse au moment de la composition ! Quant à l'usage, je n'ai pas l'impression qu'il s'était massivement tourné vers l'absence d'accent, mais cela exigerait un comptage précis qu'il ne m'est pas facile de faire. En tout cas, l'édition de 1798 est une des premières à prendre ses distances avec l'usage : « L’usage, qu’on a si souvent donné comme la seule Loi des Langues, verra donc lui-même les lois qui doivent le gouverner. »
Le TLFi ne l'entend pas de cette oreille
En effet, le seul point sur lequel mon hypothèse rejoint celle, beaucoup plus renseignée, du tlf est le suivant :
La disparition de l'accent circonflexe, le changement de timbre s'expliquent par le fait que le verbe n'est plus très senti comme un dér. de jeûne.
L'explication de la contraction me convainc à moitié, enfin du moins, je voudrais quelques précisions. Voici comment je vois les choses après réflexion :
Jeun vient de ieiunus, comme jeûner vient de ieiunare.
Je suppose que le [j] intervocalique chute à une époque reculée.
J'ai trouvé l'explication suivante :
I médial entre deux voyelles tombe lorsque ces voyelles ne se prêtent pas au développement d'une diphtongue, comme dans ieiunare, jeüner, jeûner ; si, au contraire, les voyelles se prêtent à une diphtongaison, l'i se combine avec la voyelle précédente : peior, *pieire, pire ; raia, raie ; troia, truie ; etc.
Je n'ai pas réussi à trouver si ensuite cela forme une diphtongue immédiate, ou si, bizarrement, le hiatus est maintenu et les deux voyelles sont senties comme distinctes.

Comme il y a formation de diphtongue, le phonème formé ne se distingue pas d'un autre "eu" qui serait issu par exemple de la diphtongaison spontanée du o long. L'accent circonflexe peut cependant s'expliquer par une étymologie rétrospective : après coup, les clercs, voyant que le "eu" de "jeûner" vient de deux voyelles autrefois distinguées par une semi-consonne, ont rajouté le circonflexe en souvenir de cet état antique. Il y a donc bien une composante étymologique que j'ai négligée.
Il y a aussi une composante phonétique. Le [ø] tonique devant consonne articulée aurait dû s'ouvrir entre le XIII° et le XVII° siècle, selon une loi phonétique qui est presque sans exceptions. Cependant, j'explique le maintien inhabituel de la fermeture de la voyelle par la volonté de distinguer à l'oral jeûne du jeune. L'allongement de la voyelle, attesté par Furetière, a pu avoir aussi cette valeur distinctive, ou même constituer une affectation semblable au redoublement oral des consonnes doubles.
L'accent circonflexe a dès lors trois justifications : il conforte la prononciation particulière du "eu", il renvoie au latin, et crée une distinction graphique. L'étymologie à ce qu'il me semble n'est pas la cause principale de la présence de l'accent circonflexe : celle-ci n'a servi que de caution savante pour conserver une orthographe et une prononciation artificielle créée surtout pour distinguer "jeûne" de son homonyme plus courant.