Bonjour !
Je viens d'entrer en khâgne et notre professeur nous a donné un sujet, le voici :
"L'oeuvre se révèle à nous comme un système original de rapports réciproques, système défini par sa "forme", système apparemment clos au regard de tout ce qu'il n'inclut pas mais laissant apercevoir, à partir d'un certain degré de complexité, une infinité combinatoire engendrée par le jeu des corrélations, pressentie comme un vertige par le lecteur et rendue manifeste par les variations successives (virtuellement infinies elles aussi) du point de vue critique"
Starobinski, La relation critique "le sens de la critique"
J'ai un peu de mal à formuler une problématique car je n'ai jamais eu un sujet aussi long, je me demandais par quoi commencer, si le nerf du sujet amenait bien à mettre l'accent sur l'ouverture de l'oeuvre pouvant élargir les niveaux de lecture, et que signifie "forme" et "point de vue critique" au sens de Starobinski ?
Voilà, j'espère qu'il y aura bien des vétérans littéraires qui voudront bien m'éclaircir sur le sujet, en tout cas merci d'avoir lu !
C'est bien simple. En plus c'est un sujet très intéressant.
Le problème de fond est le suivant : d'un côté, une oeuvre se présente comme un tout achevé (les personnages d'un roman ne sont pas libres comme dans la vie, madame Bovary sera infidèle à son mari que l'on lise le roman de Flaubert au XIXe ou au XXe siècle) et même comme un système (les romans de Gaston Leroux sont par exemple fondés sur une construction logique, ou encore, on peut trouver des systèmes d'images poétiques dans d'autres romans, La Recherche du temps perdu en est remplie); d'un autre côté, ce système n'est pas statique (tout change en fonction du lecteur, qui fait des liens entre les personnages ou les images en fonction de ses expériences de lecture passées, vois la notion d'horizon d'attente de Jauss; on peut donner plus d'importance au thème de l'amour qu'à celui de la guerre dans la Légende des siècles pour peu qu'on soit amoureux sur le moment, même si ce n'est pas forcément ce qu'a voulu Hugo). Comment donc comprendre ce paradoxe fort oxymorique de "système original"? Le fait d'être original s'oppose diamétralement au caractère systématique.
Première partie : bien expliquer ce que peut signifier le "système original" de l'oeuvre : un système qui se renouvelle en fonction des lecteurs, des expériences de lecture, et en même temps un système quand même parce que grande construction et conception de l'auteur en aval, sur laquelle il faut beaucoup insister (système est l'un des premiers mots de la citation). Il faut absolument parler des correspondances baudelairiennes dans cette partie: le poète établit un système de rapport entre éléments de la nature, qui devient pour lui un système littéraire.
Deuxième partie : montrer les éventuelles limites d'une telle conception : la notion de genre limite peut-être l'originalité, celle de mouvement littéraire aussi éventuellement, ou même certaines lectures (tous les lecteurs ne font pas forcément tous les efforts nécessaires). Ou au contraire, on peut montrer les limites de l'idée de système avec certaines expériences comme celles de l'oulipo ou de Perec qui remettent en question notre conception de l'oeuvre comme tout achevé. Ou même, autre exemple, tout le travail sur le non-dit, l'indicible chez Mallarmé ou chez certains poètes romantiques, qui échappent à l'idée de système. Tous ces arguments ne sont peut-être pas tous convaincants, mais à toi d'en trouver d'autres.
Troisième partie : il faut proposer une nouvelle définition de notre rapport à l'oeuvre. Personnellement, je corrigerais "système original" en "original systématique" : ce que nous allons chercher en ouvrant un nouveau livre, c'est systématiquement (ou presque) de la nouveauté, de l'originalité, on ne lit pas des choses rasantes, de la vie quotidiennes. On peut certes relire, mais dans ce cas, c'est pour découvrir d'autres détails, ou pour revivre une expérience ancienne et le fait même de la revivre fait que ce n'est plus la même expérience. Je travaillerais aussi beaucoup sur l'idée de vertige, à plusieurs égards intéressante : l'expérience de lecture est a priori très rationnelle, très discursive, et en fait nous aboutissons à des émotions, à éveiller nos sentiments. "Fixer des vertiges", disait Rimbaud.
Conclusion : peut-être l'oeuvre est-elle pareille au vieux labyrinthe de Crète. Le labyrinthe ouvre des chemins systématiquement nouveaux, irréguliers, de fait que l'on se perd, que nous cherchons nous-mêmes, pauvres jeunes Athéniens, à ouvrir de nouvelles voies, à trouver de nouveaux circuits pour sortir. Il nous reste alors deux solutions : affronter le minotaure, cette bête hybride qu'est l'auteur, mi-rationnel, mi-inventeur : c'est-à-dire affronter l'apparat critique et la critique génétique, c'est la méthode forte qui prend le taureau par les cornes. La seconde solution est celle d'Icare : trouver un moyen ingénieux de sortir de cet embrouillaminis, avec une interprétation personnelle de l'oeuvre qui permet de dépasser l'idée de système et de se faire sa propre lecture du livre, le risque étant d'aller trop loin et de fondre au soleil : risque qu'a pris Emma Bovary en croyant trop à ce qu'elle lisait, ou le héros du narrateur de L'Ecornifleur de Jules Renard qui ne comprend pas pourquoi il n'arrive pas à draguer comme dans les livres. La meilleure solution (et la vraie) est sans doute, au fond, tel Dédale, de créer son propre labyrinthe, de se faire soi-même écrivain : c'est à cela qu'aboutissent les oeuvres (mais aussi les lectures) vraiment réussies.
Il y a beaucoup de choses discutables dans ce que j'ai dit, c'est incomplet et il faut davantage serrer la citation, mais ça pourra peut-être te donner quelques pistes. Parle aussi beaucoup plus de la notion de "critique".
Tu es dans quelle khâgne?