Sophocle, Œdipe à Colone - Les littérales

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Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Pour occuper un peu mes vacances, l'idée m'est venue de faire une traduction littérale d'Oedipe à Colone, de Sophocle afin d'aider les agrégatifs qui ont cette oeuvre au programme de cette année.
Je me suis bien sûr inspiré de plusieurs traductions, dont quelques-unes, souvent les plus anciennes, sont de "belles infidèles". J'ai cherché à travailler dans un tout autre esprit. Une des meilleures traduction est celle de Paul Mazon, aux éditions Budé, édition du reste recommandée par les programmes. Dans quelques cas où une expression employée par ce savant me paraissait devoir être reprise telle quelle, je l'ai encadrée par les signes * *.
Il est inutile de me signaler que ma traduction n'est pas élégante ; je n'ai cherché que la précision, et en particulier, je me suis attaché à traduire toutes les particules ; l'agrégatif devrait sans peine établir le "mot à mot" à partir de mon texte.
Je ne suis nullement spécialiste au sens universitaire du terme, et il ne faut pas hésiter à me faire des suggestions pour améliorer mon texte. L'idéal serait même que cette traduction soit le fruit d'un travail commun, la qualité en serait d'autant plus grande.

Voici le début du texte :

ŒDIPE A COLONE

ŒDIPE
Enfant d’un vieillard aveugle, Antigone,
Dans quelles contrées parvenons-nous, ou dans la ville de quels hommes ?
Oedipe vagabond, qui en ce jour
L’accueillera avec des dons parcimonieux,
Lui qui demande peu, mais qui remporte 5
Encore moins que ce peu, ceci m’étant pourtant suffisant ?
A me résigner, les souffrances et le long temps qui est mon lot
Me l’apprennent, en troisième ma fierté.
Eh bien, mon enfant, si tu vois quelque endroit où s’asseoir
Soit dans des lieux profanes soit dans l’enceinte des dieux, 10
Arrête-moi et fais-moi asseoir afin que nous cherchions à savoir
Où nous sommes ; nous sommes venus pour apprendre,
Etrangers, auprès des citoyens, et pour accomplir ce que nous entendrons dire.

ANTIGONE
Père malheureux, Œdipe, c’est l’enceinte
Qui enclot une ville, à en juger par mes yeux, qui est au loin ; 15
Quant à ce lieu, il est consacré, autant qu’on peut le conjecturer, couvert qu’il est
Du laurier, de l’olivier, de la vigne ; aile contre aile,
A l’intérieur, dans toutes ses parties, des rossignols chantent mélodieusement.
Fais ici fléchir tes membres, sur cette pierre qui n’est pas polie ;
D’autant qu’en effet, pour un vieillard, tu as progressé sur une longue distance. 20

ŒDIPE
Fais-moi donc asseoir et veille sur l’aveugle.

ANTIGONE
Avec le temps, il n’est pas besoin de m’apprendre cela.

ŒDIPE
Peux-tu m’apprendre à présent où nous nous sommes établis ?

ANTIGONE
J’ai entendu parler d’Athènes, c’est sûr, mais pas de l’endroit.

ŒDIPE
En effet, c’est bien ce que nous disait tout homme parmi les passants. 25

ANTIGONE
Dois-je apprendre quel est ce lieu en allant quelque part ?


ŒDIPE
Oui, mon enfant, si toutefois du moins il est habitable.

ANTIGONE
Mais assurément, il est habité ; je crois qu’il ne faut
Rien faire ; je vois en effet cet homme près de nous deux.

ŒDIPE
Est-ce quelqu’un qui se met en mouvement et se dirige vers ici ? 30

ANTIGONE
Et le voilà justement présent ; ce qu’il t’est opportun de dire,
Exprime-le, dans la mesure où cet homme est là.

ŒDIPE
Etranger, entendant celle qui voit pour moi
Et pour elle-même dire que, messager providentiel,
Tu viens nous expliquer ce dont nous sommes incertains… 35

L’ETRANGER
Avant même de chercher à en savoir plus, ôte-toi de cette place ;
Tu occupes en effet un lieu qu’il n’est pas pieux de toucher du pied.

ŒDIPE
Quel est donc ce lieu ? A quels dieux est-il censé appartenir ?

L’ETRANGER
Un lieu qui ne peut être foulé ni habité ; ce sont en effet les redoutables
Déesses qui l’occupent, filles de la Terre et de l’Ombre. 40

ŒDIPE
De quelles déesses pourrais-je prononcer le nom auguste, si je le connais ?

L’ETRANGER
Les Euménides qui voient tout : c’est ce que le peuple ici
Dirait assurément ; mais les autres usages, ailleurs, sont valides.

ŒDIPE
Or donc, qu’elles accueillent, propices, le suppliant,
Dans l’idée que je pourrais ne plus partir de cette terre, mon séjour. 45

L’ETRANGER
Qu’est-ce que cela ?


ŒDIPE
C’est le signe de mon destin malheureux.

L’ETRANGER
Eh bien, je n’ai certes pas non plus la hardiesse de te chasser
Sans l’assentiment de la ville, avant du moins d’avoir éclairci ce que je dois faire.

ŒDIPE
Alors, par les dieux, étranger, ne me juge pas indigne,
Moi, ce vagabond, des paroles que je te supplie de dire. 50

L’ETRANGER
Explique-toi, et tu ne paraîtras pas indigne, du moins pour ce qui est de moi.

ŒDIPE
Quel est donc le lieu où nous avons mis les pieds ?

L’ETRANGER
Tout ce que je sais, tu le connaîtras comme moi en écoutant.
Tout ce lieu est sacré ; celui qui le possède,
C’est l’auguste Poséidon ; mais à l’intérieur, il y a le dieu porteur de feu, 55
Le Titan Prométhée. L’endroit sur lequel tu marches
Est appelé *« seuil d’airain »* de cette terre,
La « colonne » d’Athènes ». Les champs voisins
Se flattent d’avoir ce cavalier-ci, Kolônos
Pour fondateur, et ils portent le nom 60
De ce héros, tous appelés par cette désignation commune.
Tu as là des faits, étranger, qui n’ont pas été mis en valeur
Par des récits, mais plutôt par la communauté.

ŒDIPE
Est-ce donc que des gens habitent ces lieux ?

L’ETRANGER
Pour sûr, ceux qui ont précisément reçu le nom du dieu. 65

ŒDIPE
Quelqu’un est leur maître, ou la parole est au pouvoir du peuple ?

L’ETRANGER
Tout cela est régenté par le roi de la Ville.

ŒDIPE
Et qui est celui qui règne par la parole et la force ?

L’ETRANGER
Il s’appelle Thésée, rejeton d’Egée, le roi précédent.

ŒDIPE
Est-ce qu’un messager parmi vous pourrait aller à lui ? 70

L’ETRANGER
Pourquoi ? Pour parler ou le disposer à venir ?

ŒDIPE
Afin qu’en lui donnant un petit secours, il gagne gros.

L’ETRANGER
Et quel secours de la part d’un homme qui ne voit pas ?

ŒDIPE
Toutes les paroles que nous pourrons dire, nous les dirons clairvoyantes.

L’ETRANGER
Sais-tu, étranger, comment ne pas tomber dans l’erreur ? Car tu es bien noble, 75
A te voir, si l’on excepte ton mauvais génie ;
Reste précisément là où tu es apparu, jusqu’à ce que
J’aille là-bas parler à mes concitoyens de ce lieu-même, non à ceux de la ville ;
Ceux-ci en effet décideront
S’il faut que tu restes ici ou que tu passes ton chemin. 80

ŒDIPE
Mon enfant, l’étranger s’est-il éloigné ?

L’ETRANGER
Il s’est éloigné, de sorte qu’il t’est possible, mon père,
De tout dire en toute sécurité, dans la mesure où je suis seule près de toi.

ŒDIPE
Ô maîtresses aux regards terribles, puisque je me suis assis à cette place,
Sur cette terre qui vous appartient, à vous les premières, 85
Ne soyez pas insensibles à Phébus ni à moi,
Phébus qui, lorsqu’il me prédisait ces nombreux malheurs,
M’a annoncé ce terme, dans un long temps,
Une fois arrivé dans un ultime pays, où
Je recevrais la demeure et l’asile des augustes déesses ; 90
Là, je ferais faire à ma misérable vie son dernier tournant,
En y demeurant, je serais un profit pour ceux qui m’auraient accueilli,
Mais une calamité pour ceux qui, m’ayant renvoyé, m’ont chassé.
Il m’assurait d’autre part que des signes de cela me parviendraient :
Un tremblement de terre, un coup de tonnerre ou la foudre de Zeus. 95
Je sais de façon sûre qu’il est impossible
Qu’un oiseau fidèle venant de vous
Ne m’ait conduit sur cette route vers ce bois sacré ; jamais en effet
Je ne vous aurais rencontrées les premières chemin faisant,
Vous qui ne buvez pas de vin, moi qui suis sobre, ni ne me serais assis 100
Sur cet auguste siège de pierre brute ; eh bien, déesses,
Donnez-moi dès maintenant, selon les désirs d’Apollon,
Quelque achèvement et quelque dénouement de ma vie.
A moins que je ne paraisse inférieur en quelque chose,
Toujours esclave des plus grandes souffrances des mortels. 105
Allez, ô douces enfants de l’Ombre antique,
Allez, ô toi qui tires ton nom de la grande Pallas,
Athènes, ville la plus honorée de toutes,
Prenez en pitié le malheureux fantôme de l’individu Œdipe ;
Car ce n’est certes pas là sa stature d’antan. 110

ANTIGONE
Tais-toi ; car voici que viennent à présent des hommes
Avancés en âge, observateurs de l’endroit où tu es assis.

ŒDIPE
Je vais me taire, et toi, soustrais mon pas du chemin
Dans le bois sacré jusqu’à ce que j’apprenne de ceux-ci
Quels propos ils vont tenir ; en effet, c’est dans l’information 115
Que réside la prudence des actions.


QUI S'EST PERMIS DE CHANGER LE TITRE DE MON SUJET ?

Veuillez supprimer "Les littérales" en ce cas, qui ne signifie plus rien.
Quel travail !
Merci de nous aider à le lire.
J'attends la suite…
Merci Anne 🙂

Voici la suite du texte. Comme j'ai apporté quelques corrections à la partie que j'avais déjà envoyée et que je ne peux pas la modifier, j'envoie l'ensemble.


ŒDIPE A COLONE

ŒDIPE
Enfant d’un vieillard aveugle, Antigone,
Dans quelles contrées parvenons-nous, ou dans la cité de quels hommes ?
Oedipe vagabond, qui en ce jour
L’accueillera avec des dons parcimonieux,
Lui qui demande peu, mais qui remporte 5
Encore moins que ce peu, ceci me suffisant pourtant ?
A me résigner, les souffrances et le long temps qui est mon lot
Me l’apprennent, en troisième ma fierté.
Eh bien, mon enfant, si tu vois quelque endroit où s’asseoir
Soit dans des lieux profanes soit dans l’enceinte des dieux, 10
Arrête-moi et fais-moi asseoir afin que nous cherchions à savoir
Où nous sommes ; nous sommes venus pour apprendre,
Etrangers, auprès des citoyens, et pour accomplir ce que nous entendrons dire.

ANTIGONE
Père malheureux, Œdipe, c’est l’enceinte
Qui enclot une cité, à en juger par mes yeux, loin devant ; 15
Quant à ce lieu, il est consacré, autant qu’on peut le conjecturer, couvert qu’il est
Du laurier, de l’olivier, de la vigne ; aile contre aile,
A l’intérieur, dans toutes ses parties, des rossignols chantent mélodieusement.
Courbe ici tes membres, sur cette pierre qui n’est pas polie ;
D’autant qu’en effet, pour un vieillard, tu as marché sur une longue distance. 20

ŒDIPE
Fais-moi donc asseoir et veille sur l’aveugle.

ANTIGONE
Avec le temps, il n’est pas besoin de m’apprendre cela.

ŒDIPE
Peux-tu m’apprendre à présent où nous nous sommes établis ?

ANTIGONE
J’ai entendu parler d’Athènes, c’est sûr, mais pas de l’endroit.

ŒDIPE
En effet, c’est bien ce que nous disait tout homme parmi les passants. 25

ANTIGONE
Dois-je apprendre quel est ce lieu en allant quelque part ?


ŒDIPE
Oui, mon enfant, si toutefois du moins il est habitable.

ANTIGONE
Mais assurément, il est habité ; je crois qu’il ne faut
Rien faire ; je vois en effet cet homme près de nous.

ŒDIPE
Est-ce quelqu’un qui se met en mouvement et se dirige vers ici ? 30

ANTIGONE
Et le voilà justement présent ; ce qu’il t’est opportun de dire,
Exprime-le, dans la mesure où cet homme est là.

ŒDIPE
Etranger, entendant celle qui voit pour moi
Et pour elle-même dire que, messager providentiel,
Tu viens nous expliquer ce dont nous sommes incertains… 35

L’ETRANGER
Avant même de chercher à en savoir plus, ôte-toi de cette place ;
Tu occupes en effet un lieu qu’il n’est pas pieux de toucher du pied.

ŒDIPE
Quel est donc ce lieu ? A quels dieux est-il censé appartenir ?

L’ETRANGER
Un lieu qui ne peut être foulé ni habité ; ce sont en effet les redoutables
Déesses qui l’occupent, filles de la Terre et de l’Ombre. 40

ŒDIPE
De quelles déesses pourrais-je prononcer le nom auguste, si je le connais ?

L’ETRANGER
Les Euménides qui voient tout : c’est ce que le peuple ici
Dirait assurément ; mais les autres usages, ailleurs, sont valides.

ŒDIPE
Or donc, qu’elles accueillent, propices, le suppliant,
Dans l’idée que je pourrais ne plus partir de cette terre, mon séjour. 45

L’ETRANGER
Qu’est-ce que cela ?


ŒDIPE
C’est le signe de mon destin malheureux.

L’ETRANGER
Eh bien, je n’ai certes pas non plus la hardiesse de te chasser
Sans l’assentiment de la ville, avant du moins d’avoir éclairci ce que je dois faire.

ŒDIPE
Alors, par les dieux, étranger, ne me juge pas indigne,
Moi, ce vagabond, des paroles que je te supplie de dire. 50

L’ETRANGER
Explique-toi, et tu ne paraîtras pas indigne, du moins pour ce qui est de moi.

ŒDIPE
Quel est donc le lieu où nous avons mis les pieds ?

L’ETRANGER
Tout ce que je sais, tu le connaîtras comme moi en écoutant.
Tout ce lieu est sacré ; celui qui le possède,
C’est l’auguste Poséidon ; mais à l’intérieur, il y a le dieu porteur de feu, 55
Le Titan Prométhée. L’endroit sur lequel tu marches
Est appelé *« seuil d’airain » de cette terre,
La « colonne » d’Athènes ». Les champs voisins
Se flattent d’avoir ce cavalier-ci, Kolônos
Pour fondateur, et ils portent le nom 60
De ce héros, tous appelés par cette désignation commune.
Tu as là des faits, étranger, qui n’ont pas été mis en valeur
Par des récits, mais plutôt par la communauté.

ŒDIPE
Est-ce donc que des gens habitent ces lieux ?

L’ETRANGER
Pour sûr, ceux qui ont précisément reçu le nom du dieu. 65

ŒDIPE
Quelqu’un est leur maître, ou la parole est au pouvoir du peuple ?

L’ETRANGER
Tout cela est régenté par le roi de la Ville.

ŒDIPE
Et qui est celui qui règne par la parole et la force ?

L’ETRANGER
Il s’appelle Thésée, rejeton d’Egée, le roi précédent.

ŒDIPE
Est-ce qu’un messager parmi vous pourrait aller à lui ? 70

L’ETRANGER
Pourquoi ? Pour parler ou le disposer à venir ?

ŒDIPE
Pour qu’en lui donnant un petit secours, il gagne gros.

L’ETRANGER
Et quel secours de la part d’un homme qui ne voit pas ?

ŒDIPE
Toutes les paroles que nous pourrons dire, nous les dirons clairvoyantes.

L’ETRANGER
Sais-tu, étranger, comment ne pas tomber dans l’erreur ? Car tu es bien noble, 75
A te voir, si l’on excepte ton mauvais génie ;
Reste précisément là où tu es apparu, jusqu’à ce que
J’aille là-bas parler à mes concitoyens de ce lieu-même, non à ceux de la ville ;
Ceux-ci en effet décideront
S’il faut que tu restes ici ou que tu passes ton chemin. 80

ŒDIPE
Ô mon enfant, l’étranger s’est-il éloigné ?

L’ETRANGER
Il s’est éloigné, de sorte qu’il t’est possible, mon père,
De tout dire en toute sécurité, dans la mesure où je suis seule près de toi.

ŒDIPE
Ô maîtresses aux regards terribles, puisque je me suis assis à cette place,
Sur cette terre qui vous appartient, à vous les premières, 85
Ne soyez pas insensibles à Phébus ni à moi,
Phébus qui, lorsqu’il me prédisait ces nombreux malheurs,
M’a annoncé ce terme, dans un long temps,
Une fois arrivé dans un ultime pays, où
Je recevrais la demeure et l’asile des augustes déesses ; 90
Là, je ferais faire à ma misérable vie son dernier tournant,
En y demeurant, je serais un profit pour ceux qui m’auraient accueilli,
Mais une calamité pour ceux qui, m’ayant renvoyé, m’ont chassé.
Il m’assurait d’autre part que des signes de cela me parviendraient :
Un tremblement de terre, un coup de tonnerre ou la foudre de Zeus. 95
Je sais de façon sûre qu’il est impossible
Qu’un oiseau fidèle venant de vous
Ne m’ait conduit sur cette route vers ce bois sacré ; jamais en effet
Je ne vous aurais rencontrées les premières chemin faisant,
Vous qui ne buvez pas de vin, moi qui suis sobre, ni ne me serais assis 100
Sur cet auguste siège de pierre brute ; eh bien, déesses,
Donnez-moi dès maintenant, selon les désirs d’Apollon,
Quelque achèvement et quelque dénouement de ma vie.
A moins que je ne paraisse inférieur en quelque chose,
Toujours esclave des plus grandes souffrances des mortels. 105
Allez, ô douces enfants de l’Ombre antique,
Allez, ô toi qui tires ton nom de la grande Pallas,
Athènes, cité la plus honorée de toutes,
Prenez en pitié le malheureux fantôme de l’homme Œdipe ;
Car ce n’est certes pas là sa stature d’antan. 110

ANTIGONE
Tais-toi ; car voici que viennent à présent des hommes
Avancés en âge, observateurs de l’endroit où tu es assis.

ŒDIPE
Je vais me taire, et toi, soustrais mon pied du chemin
Dans le bois sacré jusqu’à ce que j’apprenne de ceux-ci
Quels propos ils vont tenir ; en effet, c’est dans l’information 115
Que réside la prudence des actions.

LE CHŒUR
Vois ; qui donc était-ce ? Où *se tient-il* ?
Où se trouve-t-il celui qui s’est échappé en hâte,
Le plus *effronté* de tous les hommes, de tous ? 120
Regarde bien, il doit être lapidé,
Informe-toi de tous côtés.

C’est un vagabond, un vagabond que ce vieillard,
Et qui n’est pas du pays ; jamais il ne se serait approché 125
Du bois inviolable
De ces vierges invincibles
Que nous tremblons de nommer,

Et devant lesquelles nous passons 130
*Sans regard, sans voix, sans parole*,
Faisant entendre le langage de la pensée silencieuse ;
Et à présent,
On dit que quelqu’un est venu sans rien craindre ;

Celui-là, cherchant à le voir par tout 135
Le lieu sacré, je ne peux absolument pas
Savoir où il peut bien se tenir.

ŒDIPE
Le voilà, c’est moi ; je vois par le son,
Comme on dit.

LE CORYPHEE
Las, las ! 140
Terrible à voir, terrible aussi à entendre.

ŒDIPE
Je t’en supplie, ne me regarde pas comme un *hors-la-loi*.

LE CORYPHEE
Zeus protecteur, qui à la fin est ce vieillard ?

ŒDIPE
Un qui n’est pas précisément à juger heureux d’avoir eu
La première part, chefs de ce pays. 145
Et je le montre : en effet, je n’irais pas ainsi
Avec les yeux d’autrui,
Et, grand, je ne me mettrais pas à marcher en m’appuyant sur des petits.

LE CHŒUR
Ah ! ces yeux qui ne voient pas !
Etais-tu ainsi à ta naissance ? 150
Infortuné et d’un âge avancé, autant qu’on peut le deviner.
Mais cependant, du moins pour ce qui m’appartient,
Tu n’acquerras pas en plus ces malédictions.

Car tu vas trop loin, trop loin ! Mais à ne pas te retrouver, 155
Dans ce vallon sans voix,
Couvert de verdure, là où
Le cratère plein d’eau rencontre
Le flux des libations miellées, 160

A cela, hôte chargé de malheurs,
Veille bien ; change de lieu, sors.
Le chemin nous tient à bonne distance ;
Entends-tu, errant aux nombreuses infortunes ? 165
Si tu as quelque propos à porter

A mon lieu de discussion, après être sorti des lieux que l’on ne doit pas fouler,
Là où c’est permis à tous,
Parle ; mais avant, abstiens-toi.

ŒDIPE
Ma fille, vers quel genre de résolution aller ? 170

ANTIGONE
Ô père, il faut nous soucier d’observer les mêmes devoirs que les citoyens
En cédant pour ce qui est nécessaire et en obéissant.

ŒDIPE
Approche ta main de moi.

ANTIGONE
Je te touche, ça y est !

ŒDIPE
Ô étrangers, qu’au moins je ne subisse pas de dommage
En t’ayant cru et en ayant changé de place. 175

LE CORYPHEE
Il n’est vraiment pas à craindre qu’on te chasse
Malgré toi de cet endroit où t’asseoir.

ŒDIPE
Encore, dis-tu ?

LE CHŒUR
Va encore plus loin.

ŒDIPE
Encore ?

LE CHŒUR
Fais-le avancer, jeune fille, 180
Plus loin ; car toi, tu vois.

ANTIGONE
Suis-moi donc, suis-moi de ce pied…

ŒDIPE
Las ! malheureux que je suis !


ANTIGONE
… aveugle, mon père, par où je te conduis.
[…]
[…]

ŒDIPE
[…]

LE CHŒUR
Supporte, étranger sur une terre étrangère,
Ô infortuné, d’abhorrer ce que la cité 185
Regarde comme haïssable
Et à vénérer ce qu’elle regarde comme chérissable.

ŒDIPE
Conduis-moi donc, mon enfant,
Dans un lieu où, accédant à la piété,
Nous pourrions d’une part parler, d’autre part écouter, 190
Et ne faisons pas la guerre à la nécessité.

LE CORYPHEE
Ici même ; ne porte plus tes pas
Hors du *degré que le roc forme lui-même*.

ŒDIPE
Ainsi ?

LE CHŒUR
Assez, comme tu l’entends.

ŒDIPE
Dois-je m’asseoir ?

LE CHŒUR
Oui, et en te penchant au bas bout 195
Du rocher, après avoir plié court tes genoux.

ANTIGONE
Père, c’est à moi ; dans le calme,…

ŒDIPE
Las ! Malheur à moi !


ANTIGONE
… Ajuste ton pas sur mon pas,
En penchant ton vieux corps 200
Vers ma main amie.

OEDIPE
Hélas ! Funeste destin !

LE CHŒUR
Ô malheureux, à présent que tu te détends,
Parle : qui es-tu parmi les mortels ?
Qui, toi, l’infortuné qui es mené ? Quelle 205
Est ta Patrie, pourrais-je l’apprendre ?

ŒDIPE
Ô étrangers, je suis banni de ma cité ; mais ne…

LE CHŒUR
Qu’interdis-tu là, vieillard ?

ŒDIPE
…Non, non, ne me demande pas demande pas qui je suis, 210
Ne m’interroge pas en cherchant plus avant.

LE CHŒUR
Qu’est-ce là?

ŒDIPE
Horrible engeance !

LE CHŒUR
Parle.

ŒDIPE
Mon enfant, malheur à moi, que déclarer ?

LE CHŒUR
De quelle sang es-tu issu,
Etranger, du côté paternel ? Dis-le. 215

OEDIPE
Las ! Malheur à moi ! Quelles souffrances dois-je endurer, mon enfant ?

ANTIGONE
Parle, puisqu’à la vérité, tu marches vers tes derniers retranchements.
ŒDIPE
Eh bien, je parlerai ; en effet, je n’ai plus où me dissimuler.

LE CHŒUR
Tous deux, vous différez trop longuement ; allons, hâte-toi !

ŒDIPE
Vous connaissez un rejeton de Laïos ?

LE CHŒUR
Las ! 220

ŒDIPE
Et la race des Labdacides ?

LE CHŒUR
Ô Zeus !

ŒDIPE
L’infortuné Œdipe ?

LE CHŒUR
Tu es donc celui-là ?

ŒDIPE
N’ayez crainte de rien de tout ce que je dis.

LE CHŒUR
Las ! Ah ! Ah !

ŒDIPE
Infortuné !

LE CHŒUR
Ah ! Ah !

ŒDIPE
Ma fille, que va-t-il donc arriver à présent ? 225

LE CHŒUR
Allez hors du pays, loin de lui.

ŒDIPE
Mais ce que as promis, où le réaliseras-tu ?

LE CHŒUR
A personne ne vient de paiement imposé par le sort
Pour ce qu’il a déjà supporté de payer. Et une tromperie
Qui par d’autres tromperies est relayée 230
Vaut en retour d’obtenir de la peine, non des bonnes grâces.
Quant à toi, déplacé de nouveau de ce siège,
Exilé encore une fois, va-t-en loin de ma terre,
Afin que tu ne procures pas plus longtemps une *charge* 235
A ma ville.

ANTIGONE
Ô étrangers *au cœur pitoyable*,
Allons, puisque ce vieillard,
Mon père, vous ne l’avez pas supporté,
En entendant le récit de ses actes involontaires, 240

Eh bien moi, la malheureuse, nous vous en supplions,
Ô étrangers, prenez-moi en pitié,

Quant à ce dont je viens vous implorer pour mon père seul ;
Je viens t’implorer sans regarder
Ton œil avec des yeux aveugles, comme quelqu’un qui s’avérerait 245
De votre sang, pour que l’infortuné
Obtienne la pitié ; nous sommes soumis à vous comme à un dieu,
Malheureux ; eh bien allez ! d’un signe, accordez
Votre grâce inespérée.

Je viens vers toi t’implorer par tout ce qui t’est cher et proche de toi, 250
Enfant ou épouse ou bien matériel ou dieu ;
Car tu ne saurais voir, tout bien considéré, un mortel qui,
Si un dieu le poussait,
Pourrait se dérober.

Bon ! La suite m'a posé plusieurs difficultés : la construction chaotique de la très longue phrase qui commence au vers 258, le sens du vers 268 (si l'on comprend quelle peut être la faute de Laïos, il est moins facile d'accuser Jocaste…), le sens de μη ουχι au vers 360 (avec certains traducteurs, j'ai considéré qu'il pouvait donner une légère coloration hypothétique à la négation…). Il faut souvent se battre avec le texte de Sophocle, mais c'est une aventure exaltante !

Attention : au vers 32, j'ai supprimé "dans la mesure où c'est cet homme" et l'ai remplacé par "car voici cet homme"

LE CORYPHEE
Eh bien sache-le, enfant d’Œdipe, toi aussi bien
Que lui, nous vous prenons en pitié en raison d’un destin malheureux ; 255
Mais, redoutant ce qui vient des dieux, nous ne serions pas capables
De parler au-delà de ce que nous t’avons dit présentement.

ŒDIPE
Quelle est donc l’utilité de la réputation, ou quelle est celle
De la belle renommée qui s’écoule vainement ?
Si l’on dit qu’Athènes, en vérité, est la plus respectueuse des dieux, 260
Qu’elle est d’autre part la seule à préserver l’étranger maltraité
Et la seule à pouvoir le protéger,
Pour moi du moins, où est tout cela, vous qui
Après m’avoir fait lever de ce siège me chassez ensuite
Craignant mon seul nom ? Car ce n’est certainement pas 265
Mon corps ni les actes qui sont les miens, puisque mes actes, du moins,
Ont été subis plus que commis,
S’il fallait te dire ceux de mon père et de ma mère,
C’est à cause d’eux que tu me redoutes ; cela, je le sais parfaitement.
Et cependant, comment puis-je être *criminel par nature, 270
Moi qui, ayant assurément subi le mal, l’ai rendu, de sorte que si j’avais agi
Sciemment, pas même ainsi je n’aurais été criminel ?
Mais non : c’est sans rien savoir que je suis parvenu là où je suis parvenu,
Alors que ce sont les gens par lesquels je souffrais, et qui étaient conscients, que j’ai été perdu.
En foi de quoi je vous supplie au nom des dieux, étrangers : 275
Comme vous m’avez fait lever, ainsi sauvez-moi,
Et, honorant les dieux, ne mettez pas ensuite les dieux
A un rang nul, et pensez d’autre part
Que certes ils portent leur regard sur celui qui est pieux parmi les mortels,
Mais qu’ils portent aussi leur regard sur les impies, et que jamais, je pense, 280
La fuite des dieux ne fut le lot d’un homme sacrilège.
Avec leur aide, toi, ne jette pas un voile sur l’heureuse
Athènes en te soumettant à des actes sacrilèges,
Mais de même que tu as reçu le suppliant pourvu de garanties,
Sauve-moi et protège-moi soigneusement ; et ne me juge pas indigne 285
En regardant mon visage horrible à voir.
Car je suis venu protégé des dieux, pieux et apportant
Un avantage à ces citoyens ; mais lorsque quelqu’un qui est le maître
Sera là, celui qui est votre chef,
Alors, prêtant l’oreille, tu sauras tout ; mais 290
Jusqu’à ce moment, ne deviens en aucun cas criminel.

LE CORYPHEE
Certes, ô vieillard, force absolue est de respecter
Les raisons qui viennent de toi ; car elles n’ont pas été exprimées
Par des paroles médiocres ; mais il me suffit
Que les chefs de cette terre décident de cela. 295

ŒDIPE
Et où est le dirigeant de ce pays, étrangers ?

LE CORYPHEE
Il occupe la *capitale* ancestrale de cette terre ; mais ton témoin,
Qui m’a moi-même envoyé ici, est en route pour le faire venir.

ŒDIPE
Croyez-vous aussi qu’il aura quelque intérêt pour l’aveugle,
Quelque souci de lui, au point de venir auprès de lui ? 300

LE CORYPHEE
Pour sûr, précisément quand il aura appris ton nom.

ŒDIPE
Mais qui est celui qui serait susceptible de lui rapporter le propos ?

LE CORYPHEE
La route est longue ; souvent d’autre part, les propos des voyageurs
Se plaisent à s’égarer ; en les entendant,
Aie confiance, il sera là ; ton nom en effet, ô vieillard, 305
Pénètre absolument tout le monde, de sorte que même s’il se repose
Nonchalant, en entendant parler de toi, il parviendra vite ici.

ŒDIPE
Eh bien, puisse-t-il venir porteur de bonheur pour sa ville
Et pour moi ; car quel homme généreux n’est pas l’ami de lui-même ?

ANTIGONE
Ô Zeus, que dire ? Vers quel genre de pensées aller, mon père ? 310

ŒDIPE
Mais qu’y a-t-il, Antigone, mon enfant ?

ANTIGONE
Je vois une femme
Marchant en se rapprochant de nous, montée sur
Un poulain de l’Etna ; sur sa tête d’autre part, la protégeant du soleil,
Un chapeau thessalien lui couvre le visage.
Que dire ? 315
Est-ce… ? N’est-ce pas… ? Ma pensée s’égare,
Et je dis oui, et puis non, et je ne sais que dire.
Malheureuse !
Ce n’est pas une autre ; oui, radieuse, elle me fait fête
De ses regards en s’avançant, et d’autre part, elle fait un signe. 320
De la seule Ismène, à l’évidence, c’est la chère personne.

ŒDIPE
Comment as-tu dit, ô mon enfant ?

ANTIGONE
Vois ton enfant, ma sœur aussi.
A sa voix, il est à présent possible de s’en rendre compte.

ISMENE
Ô double appellation de père et de sœur, à moi
Très douce, qu’avec peine 325
Vous ayant trouvés, c’est avec peine une nouvelle fois, vu mon chagrin, que je vous regarde !

ŒDIPE
Ô mon enfant, tu es venue ?

ISMENE
Ô mon père, infortuné à voir ! 327

ŒDIPE
Mon enfant, tu as paru ?

ISMENE
Certes non sans peine pour ma part. 329

ŒDIPE
Touche-moi, ô mon enfant.

ISMENE
Je vous touche tous deux à la fois. 330

ŒDIPE
Ô descendance du même sang !

ISMENE
Ô misérables existences ! 328

ŒDIPE
La mienne et la sienne ?

ISMENE
Et la mienne en tiers, infortunée ! 331

ŒDIPE
Mon enfant, pourquoi donc es-tu venue ?

ISMENE
C’est, mon père, par égard pour toi.

ŒDIPE
Est-ce par regret de ne pas me voir ?


ISMENE
Oui, mais je suis aussi moi-même porteuse de messages
Avec, parmi mes serviteurs, juste le seul qui soit fidèle.

ŒDIPE
Et les jeunes hommes du même sang que toi, où vont leurs peines ? 335

ISMENE
Ils sont précisément là où ils sont ; mais terrible est la situation qui pèse sur eux actuellement.

ŒDIPE
Oh ! ces deux-là, tout à fait conformes aux usages en Egypte
Par le naturel et les habitudes de vie !
Là-bas en effet les hommes demeurent à la maison
En faisant du tissage, tandis que leurs épouses 340
Pourvoient toujours, à l’extérieur, aux moyens d’existence.
Parmi vous, mes enfants, ceux à qui il était naturel de supporter ces peines
Restent confinés dans la maison comme des jeunes filles,
Alors que vous deux, à leur place, vous endurez mes maux à moi, malheureux ;
L’une, depuis qu’elle a cessé d’être 345
Au jeune âge et que son corps a pris de la force,
D’une part errant sans cesse avec nous, infortunée,
Elle guide un vieillard, vagabondant sans cesse par la forêt
Sauvage sans manger et pieds nus,
Peinant d’autre part sous les nombreuses *averses* et les brûlures du soleil, 350
Malheureuse, elle juge secondaire les occupations
De la vie à la maison, si son père peut avoir de la nourriture ;
Quant à toi, ô mon enfant, d’une part tu es venue auparavant
Amenant à ton père, à l’insu des Cadméens, tous les oracles
Qui étaient rendus au sujet de ma personne ; tu t’es d’autre part instituée 355
Ma gardienne fidèle, lorsque j’ai été chassé de ma terre.
Mais à présent, quelle parole es-tu venue, Ismène, porter
A ton père ? Quelle mission t’a fait sortir de chez toi ?
Car tu n’es certes pas venue les mains vides, cela,
Je le sais très bien, sans m’apporter sans doute quelque sujet de crainte. 360

ISMENE
Les épreuves que j’ai subies, mon père,
En cherchant où tu organisais ta vie,
Les ayant laissés de côté, je les omettrai ; en effet, je ne veux pas
Souffrir deux fois en peinant puis de nouveau en racontant.
Mais les maux qui sont actuellement concentrés sur tes deux enfants infortunés, 365
Ceux-là, je suis venue te les faire voir.
Auparavant en effet, il y avait une rivalité entre eux
Pour céder le trône à Créon et ne pas souiller la ville,
Considérant par la raison combien la *tare* de l’ancienne génération
A conquis ta malheureuse maison. 370
Mais à présent, du fait d’un des dieux et de leur esprit criminel,
Une rivalité mauvaise s’est insinuée chez ces trois fois malheureux êtres
Pour s’emparer du pouvoir et de la puissance royale.
Et celui qui est jeune et le moins puissant du fait de son âge
Cherche à dépouiller du trône celui qui a été engendré avant lui, Polynice, 375
Et l’a chassé de sa patrie.
Mais celui-ci, comme c’est parmi nous le bruit qui court de plus en plus,
Etant allé en banni à Argos entre les monts,
Se ménage une alliance nouvelle et des compagnons d’armes amis,
Dans le dessein qu’aussitôt Argos soit conquerra la terre Cadméenne 380
Par le combat, soit la fera monter au ciel.
Cela n’est pas un assemblage de paroles, ô mon père,
Mais des actes terribles ; quand donc les dieux
Prendront-ils tes peines en pitié, je ne peux le savoir.

ŒDIPE
Tu as donc déjà eu l’espoir que les dieux 385
Auront souci de moi, au point d’être un jour sauvé ?

ISMENE
Moi, oui, d’après les oracles d’à présent, ô mon père.

ŒDIPE
De quelle nature sont-ils ? Qu’a-t-il été prédit, mon enfant ?

ISMENE
Qu’un jour, tu seras recherché par les hommes de là-bas,
Mort ou vivant, pour leur prospérité. 390

ŒDIPE
Mais qui pourrait être heureux par le fait d’un homme tel que moi ?

ISMENE
Ils disent que c’est en toi que sont leurs pouvoirs.

ŒDIPE
Lorsque je ne suis plus, c’est alors que je suis donc un homme ?

ISMENE
C’est qu’à présent les dieux te relèvent, alors qu’auparavant ils t’avaient ruiné.

ŒDIPE
Mais il est vain de relever un vieillard qui a chuté tout jeune ! 395
ISMENE
En vérité, sache que c’est à cause de cela que Créon, justement,
Va venir à toi dans un temps bref, et non démesurément long.

ŒDIPE
Pour quoi faire, ma fille ? Explique-moi.

ISMENE
Pour qu’ils t’établissent près de la terre Cadméenne, afin
De *disposer* de toi, sans que tu pénètres dans les limites de leur territoire. 400

ŒDIPE
Et quelle est l’utilité d’un gisant à leur porte ?

ISMENE
Ta tombe, si elle subit un malheur, leur sera un fardeau.

ŒDIPE
Même sans un dieu, on comprendrait cela avec du bon sens.

ISMENE
C’est donc pour cela qu’ils veulent t’attirer
Près du pays, et non là où tu disposerais de toi-même. 405

ŒDIPE
Est-ce qu’ils me recouvriront aussi de la poussière thébaine ?

ISMENE
Certes non, le sang familial versé ne te le permet pas, ô mon père.

Je me permets de signaler à toutes fins utiles que le nom Oedipe doit se prononcer [édip] et non [eudip], comme on l'entend souvent fautivement (même règle pour oedème, oecuménique, etc).
Je me permets aussi de signaler à cette occasion
que les deux lettres initiales sont typographiquement liées :
Œdipe, œdème, œsophage, œcuménique… 😉
Voici la suite.
Plusieurs difficultés, inhérentes au texte de Sophocle, parfois difficile à établir (cf l'apparat critique de l'édition Bidé, qu'il faut toujours consulter)
- Au vers 475, labôn fait un peu difficulté
- Au vers 531, je n'ai pas suivi la conjecture de certains savants concernant les enfants désignés ici par Oedipe (cf les notes)
- Au vers 541, le vebe exelesthai et la construction posent problème. Le sens général ne semble pas faire de doute malgré tout.

ŒDIPE
Alors ils ne risquent pas de disposer jamais de moi, ça non.

ISMENE
Ainsi donc, ce sera là un jour un fardeau pour les Thébains.

ŒDIPE
Sous quel *concours de circonstances* se produisant, mon enfant ? 410

ISMENE
Sous l’effet de ta colère, toutes les fois qu’ils se tiendront sur ton tombeau.

ŒDIPE
Et ce que tu exprimes, tu le dis pour l’avoir entendu de qui, mon enfant ?

ISMENE
D’émissaires de retour de l’autel delphien.

ŒDIPE
Et cela, c’est ce que Phébus se trouve avoir dit à notre sujet ?

ISMENE
C’est comme le disent ceux qui sont revenus sur le sol de Thèbes. 415

ŒDIPE
Un de mes enfants a donc entendu ces paroles ?

ISMENE
Certes, tous deux pareillement, et ils savent parfaitement.

ŒDIPE
Et les ayant entendues, les scélérats ont ensuite fait passer
Le pouvoir avant le regret de mon absence ?

ISMENE
Pour moi, je souffre en entendant ces mots, et cependant je les supporte. 420

ŒDIPE
Eh bien, que les dieux n’éteignent pas leur fatale
Querelle, qu’en moi d’autre part se manifeste
Pour eux une issue concernant ce combat
Qu’ils engagent à présent et pour lequel ils lèvent leur lance ;
De sorte que ni celui qui possède actuellement le sceptre et le trône 425
Ne saurait se maintenir, ni celui qui est parti
Etre un jour de retour, puisque moi, leur géniteur,
Chassé si indignement de ma patrie,
Ils ne m’ont ni retenu ni défendu, mais que j’ai été expulsé
De chez moi avec leur accord et déclaré banni. 430
Tu pourrais dire qu’alors que c’est parce que je le voulais
Que la ville m’a accordé ce don à bon droit.
Certes non, puisque précisément, le jour d’alors,
Lorsque mon cœur bouillonnait, et que d’autre part le plus doux pour moi
Etait de mourir et d’être massacré à coups de pierres, 435
Personne ne se montrait pour m’aider alors que je le demandais.
Mais avec le temps, lorsque désormais toute ma douleur s’était radoucie,
Et que je comprenais que ma colère, en éclatant en moi,
Etait un punisseur trop grand pour mes fautes d’avant,
Alors, dès ce moment-là, d’une part la ville, de force, 440
Me chassait de son territoire tardivement, eux, d’autre part, alors qu’ils pouvaient,
Fils de leur père, porter aide à leur père, ils n’ont pas voulu
Le faire, mais que *faute* d’un petit mot,
Par eux j’errais sans cesse exilé, au ban, pauvre.
Mais du fait de ces deux-là qui sont mes filles, autant que la nature 445
Leur accorde, j’ai et des moyens d’existence,
Et la sécurité de l’endroit et l’assistance de ma famille ;
Alors que les deux autres à leur père ont préféré
Détenir le trône et le sceptre et régner en despotes sur le pays.
Mais il n’est en rien à craindre qu’ils obtiennent cet allié, 450
Ni que de cette royauté cadméenne
Leur parvienne un jour un avantage ; cela, je le sais,
En écoutant les oracles de celle-ci, et en méditant aussi
Les anciennes prédictions me concernant, que Phébus a autrefois accomplies pour moi.
Par suite de cela, qu’ils envoient pour me chercher aussi bien Créon 455
Que tout autre qui est puissant dans la ville ;
En effet, si vous, ô étrangers, vous voulez bien,
Avec ces augustes déesses protectrices du pays,
Me prêter assistance, vous ferez se dresser d’une part
Pour votre cité un grand sauveur, d’autre part pour mes ennemis des peines. 460

LE CORYPHEE
Certes tu es digne, Œdipe, qu’on te prenne en pitié,
Et toi et ces enfants-ci ; mais puisque de cette terre
Tu te proposes toi-même d’être le sauveur par ton discours,
Je veux te conseiller des actes profitables.

ŒDIPE
Ô très cher, sers-moi de guide comme à quelqu’un qui exécutera tout à présent. 465

LE CORYPHEE
Fais dès maintenant un sacrifice expiatoire à ces déesses vers lesquelles
Tu es d’abord allé et dont tu as foulé le sol.

ŒDIPE
De quelle manière ? Ô étrangers, apprends-moi.

LE CORYPHEE
D’abord, apporte avec toi des libations sacrées venant d’une source
Au flux perpétuel, en y ayant touché avec des mains purifiées. 470

ŒDIPE
Et quand j’aurai pris cette onde sans mélange ?

LE CORYPHEE
Il y a des cratères, œuvre d’un homme à la main habile,
Couronne leurs têtes et leurs anses qui forment deux bouches.

ŒDIPE
De branches d’oliviers, ou de flocons de laine, ou de quelle manière ?

LE CORYPHEE
En les ayant pris sur la toison nouvellement tondue d’une jeune brebis. 475

ŒDIPE
Bien. Mais ensuite, comment me faut-il terminer ?

LE CORYPHEE
Il faut verser des libations en se tenant face à la première aurore.

ŒDIPE
Est-ce avec ces vases que tu dis que je les verse ?

LE CORYPHEE
Oui, trois épanchements; mais le dernier vase en entier.

ŒDIPE
Après l’avoir rempli de quoi dois-je le déposer ? Apprends-moi cela aussi. 480

LE CORYPHEE
D’eau, de miel ; et n’ajoute pas de vin.

ŒDIPE
Et quand la terre au sombre feuillage aura reçu ces libations ?

LE CORYPHEE
Après avoir déposé sur elle, des deux mains, trois fois neuf rameaux
D’olivier, adresse ces supplications…

ŒDIPE
Ce sont elles que je veux entendre ; car c’est le plus important. 485

LE CORYPHEE
Puisque nous les appelons Bienveillantes, demande-leur d’accueillir
De leurs cœurs bienveillants le suppliant sauveur,
Toi-même et quiconque à ta place,
En prononçant des mots que nul ne doit entendre et sans élever la voix.
Ensuite, tu dois t’avancer doucement sans te retourner. Et toi, 490
Après avoir fait cela, confiant, je pourrais t’assister ;
Autrement, j’aurais peur ô étranger, pour toi.


ŒDIPE
Ô mes enfants, vous entendez ces étrangers, nos voisins ?

ISMENE
Nous avons entendu, et toi, ordonne ce qu’il faut faire.

ŒDIPE
Pour moi, ce n’est pas praticable ; je n’en ai en effet pas la capacité 495
Dans le fait de ne pas avoir la force ni la vue, mes deux maux.
Que l’une d’entre vous, y étant allée, accomplisse cela.
Je crois en effet qu’une seule personne, même à la place de mille, suffit
A s’acquitter de cela, si elle est présente avec bienveillance.
Allons, faites assez vite ; et ne me laissez pas seul ; 500
Car mon corps n’aurait pas la force
De cheminer solitaire ni sans guide.

ISMENE
Eh bien, moi, j’irai pour tout accomplir ; mais où
Il me faudra trouver le lieu, cela, je veux l’apprendre.

LE CORYPHEE
*Du côté* de ce bois sacré, ô étrangère. Mais si tu as besoin 505
De quelque chose, il est un voisin qui t’expliquera.

ISMENE
Je voudrais aller à ce bois ; Antigone, quant à toi,
Veille ici sur notre père ; si en effet
On peine pour ses géniteurs, il ne faut pas même faire mention de sa peine.

LE CHŒUR
Certes, un mal *enseveli* depuis longtemps déjà, 510
Il est terrible de le réveiller, ô étranger ;
Et pourtant, je brûle d’apprendre un peu…

ŒDIPE
Qu’est-ce ?

LE CHŒUR
… de la terrible, insurmontable, souffrance
Qui est apparue, avec laquelle tu es aux prises.

ŒDIPE
Au nom de ton hospitalité, ne mets rien au jour ; 515
Ce furent des actes contraires à la pudeur.

LE CHŒUR
Il est, crois-moi, un bruit répandu et ne cessant jamais
Que je désire entendre dans sa vérité.

ŒDIPE
Malheur à moi !

LE CHŒUR
Résigne-toi, je t’en supplie.

ŒDIPE
Hélas ! Hélas !

LE CHŒUR
Laisse-toi persuader ; et moi de même pour tout ce que tu demandes. 520
ŒDIPE
J’ai supporté les pires crimes, ô étranger, je les ai supportés
Bien malgré moi, que le dieu m’en soit témoin ;
Mais rien de cela n’a été décidé librement.

LE CHŒUR
Mais en quoi ?

ŒDIPE
La ville, sans rien savoir, m’a enchaîné à une couche criminelle, 525
A la fatale infamie d’un mariage.

LE CHŒUR
Est-ce de ta mère, comme je l’entends dire,
Que tu as rempli le lit au nom odieux ?

ŒDIPE
Malheur à moi ! C’est assurément la mort que d’entendre cela,
Ô étranger ; quant à celles-ci, ce sont, venant de moi, deux… 530

LE CHŒUR
Comment dis-tu ?

ŒDIPE
…enfants, deux malheurs…

LE CHŒUR
Ô Zeus !

ŒDIPE
…qui sont issues de l’enfantement d’une mère que nous avons en commun.

LE CHŒUR
Ce sont donc tes descendantes et…

ŒDIPE
Oui, les sœurs de leur père, de même origine que lui. 535

LE CHŒUR
Las !

ŒDIPE
Oui, las ! Assauts répétés de malheurs décidément innombrables !

LE CHŒUR
Tu as éprouvé…

ŒDIPE
J’ai éprouvé des maux impossibles à retenir.

LE CHŒUR
Tu as *commis*…

ŒDIPE
Je n’ai pas commis.

LE CHŒUR
Quoi donc ?

ŒDIPE
J’ai reçu,
Infortuné, un présent de ma ville, 540
Pour lui avoir rendu service, à ne jamais recevoir.

LE CHŒUR
Malheureux, quoi donc ? Tu as commis le meurtre…

ŒDIPE
Qu’est cela ? Mais que veux-tu savoir ?

LE CHŒUR
De ton père ?


ŒDIPE
Ah ! Ah ! Tu m’as fait une seconde blessure, sur ma blessure !

LE CHŒUR
Tu as tué…

ŒDIPE
J’ai tué. Mais il en va pour moi… 545

LE CHŒUR
Qu’est-ce là ?

ŒDIPE
…Justement, en quelque sorte.

LE CHŒUR
Quoi donc ?

OEDIPE
Je vais t’expliquer ;
C’est qu’en effet, j’ai frappé et causé la mort sans réfléchir ;
Mais, pur du côté de la loi, c’est en ignorant que j’en suis venu là.

LE CORYPHEE
Mais en vérité voici notre roi, le fils d’Egée,
Thésée, envoyé auprès de toi *à ton appel*. 550

Eh bien voilà la suite…
Je ne sais pourquoi, mais les paroles de Thésée ont été difficiles à traduire sans trop torturer la syntaxe française !
J'ai eu par contre beaucoup de plaisir à rendre la beau chant du choeur, le passage le plus célèbre de Sophocle, celui dont la lecture fit fléchir les juges lors du procès absurde que sa famille lui fit supporter à la fin de sa vie.
J'avoue que j'ai une ou deux fois dérogé à mes principes d'exactitude, afin de ne pas "massacrer" la poésie du texte.
Je précise pour ceux qui ne connaîtraient pas la mythologie et qui pourraient se demander la raison d'être des thèmes abordés à la fin, que Sophocle, après avoir fait l'éloge de Zeus et d'Athéna, fait celui de Poséidon, qui passait pour avoir fait don aux gens de l'Attique du frein (des chevaux !) et de la rame.


THÉSÉE
Entendant dire par maintes personnes dans le temps passé
La sanglante mutilation de tes yeux,
J’ai su qua c’était toi, ô enfant de Laïos, et entendant cela à présent
Sur ces chemins, je suis plus assuré.
En effet, ton vêtement et ton visage malheureux 555
Nous montrent que tu es bien celui que tu es, et t’ayant pris en pitié
Je veux te demander, infortuné Œdipe, porteur
De quelle supplication pour la ville et pour moi tu t’es présenté,
Toi-même ainsi que ton infortunée compagne.
Instruis-moi. Car ce serait quelque acte terrible que tu te trouverais 560
Avoir dit, auquel je renoncerais,
Moi qui sais que moi-même aussi, j’ai été élevé en étranger,
Comme toi, et qui, comme un homme qui a énormément enduré,
Ai affronté sur une terre étrangère les assauts furieux qui se formaient sur ma tête.
De sorte qu’il n’est aucun étranger, comme toi à présent, 565
Auquel je m’abstiendrais de prêter secours ; car
Je sais très bien que je suis homme et que la journée de demain,
Nullement plus que toi je ne l’ai en partage.

ŒDIPE
Thésée, ta noblesse de cœur dans un bref discours
M’a permis d’avoir à m’expliquer succinctement. 570
En effet, qui je suis, et de quel père je suis né,
Et de quel terre je suis venu, tu te trouves l’avoir dit ;
De sorte qu’il ne me reste rien d’autre si ce n’est
Dire ce que je désire, et mon discours est terminé.

THÉSÉE
Cela, instruis m’en à présent, afin que je le sache. 575

ŒDIPE
Je viens pour te donner mon malheureux corps
En présent, pas précieux à la vue ; mais
Les avantages à en tirer sont plus forts que la belle apparence.

THÉSÉE
Mais apportant quel profit juges-tu utile d’être venu ?

ŒDIPE
Tu pourrais l’apprendre plus tard, non au moment présent, je crois. 580

THÉSÉE
En quel temps donc ton bienfait se manifestera-t-il ?

ŒDIPE
Quand je serai mort et que toi, tu seras devenu celui qui m’a enseveli.

THÉSÉE
Tu fais une demande pour l’extrême fin de ta vie, mais ce qui est dans l’intervalle,
Ou tu l’as en oubli, ou tu n’en fais aucun cas.

ŒDIPE
C’est que pour moi, c’est là qu’aboutissent ces moments. 585

THÉSÉE
Mais c’est pour peu de choses assurément que tu me réclames cette grâce.

ŒDIPE
Fais bien attention cependant : ce n’est pas une petite lutte, certes non.


THÉSÉE
Évoques-tu les affaires de tes enfants ou les tiennes ?

ŒDIPE
Ceux-là imposent de m’emmener là-bas.

THÉSÉE
Et si c’était au moins de ton plein gré ? Il n’est pas beau non plus pour toi de t’exiler. 590

ŒDIPE
Mais lorsque je le voulais moi-même, ils ne l’ont pas permis non plus.

THÉSÉE
Ô insensé, non, la colère dans le malheur n’est pas profitable.

ŒDIPE
Lorsque tu auras appris à me connaître, réprimande-moi, mais pour le moment, renonce.

THÉSÉE
Instruis-moi ; sans avis en effet, il ne me faut pas parler.

ŒDIPE
J’ai souffert, Thésée, de terribles malheurs en plus de mes malheurs. 595

THÉSÉE
Parles-tu de l’ancien malheur de ta famille ?

ŒDIPE
Certes non, puisque tout Grec évoque au moins cela.

THÉSÉE
De quoi souffres-tu donc de trop puissant pour un homme ?

ŒDIPE
Voici ce qu’il en est pour moi. J’ai été chassé de ma terre
Par les rejetons issus de moi ; il m’est d’autre part 600
Impossible à jamais d’y rentrer de nouveau en tant que parricide.

THÉSÉE
Pourquoi donc te feraient-ils venir pour te faire habiter à l’écart ?

ŒDIPE
C’est la voix divine qui les contraindra.


THÉSÉE
Craignant quelle éventualité du fait des oracles ?

ŒDIPE
Celle qu’il est nécessaire qu’ils soient battus par ce pays. 605

THÉSÉE
Et comment mes affaires et les leurs s’envenimeraient-elles ?

ŒDIPE
Ô très cher enfant d’Egée, aux dieux seuls il n’arrive
De vieillesse non plus que de mourir un jour,
Tout le reste, le temps tout-puissant le bouleverse ;
D’un côté se consume la force de la terre, de l’autre celle du corps se consume, 610
Et la bonne foi meurt, et la perfidie grandit,
Et jamais le même vent ne souffle ni chez les hommes
Amis, ni dans une ville envers une ville ;
En effet, aux uns tout de suite, aux autres dans un temps ultérieur
Les doux rapports se font âcres, puis de nouveau plaisants. 615
Et si pour Thèbes aujourd’hui les relations avec toi
Sont au beau fixe, le temps infini
Engendre des nuits et des jours infinis en marchant,
Pendant lesquels les *assurances* amicales
Seront dispersées par la lance pour une minime raison ; 620
C’est là qu’endormi et enseveli, mon cadavre
Froid boira un jour leur sang chaud,
Si Zeus est encore Zeus et que Phébus, fils de Zeus, est fiable.
Mais il n’est pas doux de fait de formuler des propos qui doivent rester secrets,
Laisse-moi à ceux par lesquels j’ai commencé, en veillant seulement 625
A ta foi ; et jamais tu ne diras avoir accueilli en Œdipe
Un habitant inutile de ces lieux-ci,
Si toutefois les dieux ne doivent pas m’abuser.

LE CORYPHÉE
Roi, depuis longtemps, ces paroles et bien d’autres semblables,
Cet homme semblait dans l’intention de les accomplir pour cette terre. 630

THÉSÉE
Qui donc laisserait perdre la bienveillance
D’un tel homme pour qui d’abord le foyer hospitalier
Commun à tous existe chez nous toujours,
Et qui, ensuite, arrivé en suppliant des dieux
Paye à cette terre et à moi un tribut non médiocre. 635
Honorant ces faits, je ne repousserai jamais la faveur
De cet homme, mais au contraire, je l’établirai dans le pays.
Si d’autre part il est doux pour l’étranger de rester ici-même, c’est toi
Que je chargerai de veiller sur lui ; mais si aller avec moi,
C’est ce qui lui est doux, - après avoir décidé entre les deux choses, Œdipe, je te permets 640
D’en user ; je t’accompagnerai dans cette voie-là.

ŒDIPE
Ô Zeus, puisses-tu accorder du bonheur à de tels hommes !

THÉSÉE
Que désires-tu donc ? Est-ce aller dans ma demeure ?

ŒDIPE
Si cela m’était au moins permis ; mais c’est ici le lieu…

THÉSÉE
Dans lequel tu feras quoi ? De fait, je ne m’y opposerai pas. 645

ŒDIPE
…Dans lequel je vaincrai ceux qui m’ont chassé…

THÉSÉE
Tu pourrais appeler grande la faveur de ta fréquentation.

ŒDIPE
…si du moins en toi persiste l’intention d’accomplir pour moi ce que tu dis.

THÉSÉE
Aie confiance en ce qui vient de cet homme-ci du moins ; il n’est pas à craindre que je te fasse défaut.

ŒDIPE
A la vérité, je ne m’assurerai pas de ta fidélité, au moins par un serment, comme à un misérable.650

THÉSÉE
Certes, tu ne retirerais rien de plus assurément que par ma parole.

ŒDIPE
Que feras-tu donc ?

THÉSÉE
La crainte de quoi te possède-t-elle surtout ?

ŒDIPE
Des hommes vont arriver…

THÉSÉE
Eh bien ce sera l’affaire de ces gens-ci.

ŒDIPE
Prends garde qu’en m’abandonnant…

THÉSÉE
Ne m’apprends pas ce qu’il me faut faire.

ŒDIPE
Il est nécessaire que celui qui craint…

THÉSÉE
Mon cœur ne craint pas. 655

ŒDIPE
Tu ne sais pas les menaces…

THÉSÉE
Je sais, moi, qu’aucun
Homme ne t’emmènera d’ici en dépit de moi.
D’autre part, beaucoup de menaces ont vainement jeté beaucoup de paroles, en vérité,
Du fait de la passion, mais chaque fois que l’esprit
Est son propre maître, les menaces disparaissent. 660
Or, même si à ceux-là peut-être est venue l’audace de dire des paroles qui font peur
Sur ton transfert, moi, je le sais, la mer se montrera
Vaste pour venir ici, non plus que navigable.
C’est donc à avoir confiance que moi, même sans
Mon intention affirmée, je t’invite, si Phœbus t’a envoyé ; 665
Pourtant, même si je ne suis pas présent, je sais que
Mon nom te gardera de subir du mal.

LE CHŒUR
De ce pays riche en cavales, étranger,
Tu es parvenu au meilleur coin de terre :

La blanche Colone, où 670
Le rossignol musicien chante
En allant et venant plus que partout ailleurs
Au pied des verts vallons,

Habitant le lierre vineux
Et du dieu la feuillée inviolable, 675
Aux mille fruits, sans soleil
Et à l’abri du vent de toutes

Les tempêtes ; c’est là que le *Bacchant*
Dionysos se plaît à venir séjourner,
Entouré des déesses qui l’ont nourri. 680

C’est là que fleurit sous la rosée céleste
Pourvu de belles grappes, chaque jour, à jamais,

Le narcisse, des deux grandes déesses
Antique couronne, ainsi que
Le safran éclatant comme l’or ; point 685
Ne s’épuisent les sources sans repos

Des flots du Céphise, errantes,
Mais à jamais, jour après jour,
Pressé de les féconder, il s’avance,
Avec son onde sans mélange, sur le dos 690

De la terre aux vastes plaines ; et ni
Les chœurs des Muses ne lui montrent de haine, ni
Aphrodite aux rênes d’or.

Mais il est une chose telle que
Je ne *sache* pas que sur la terre d’Asie, 695
Ni dans la grande île dorienne
De Pélops, elle ait jamais germé,
Un plant ignorant la main humaine, qui s’est produit lui-même,

Objet d’effroi des lances meurtrières,
Qui croît sur cette terre plus qu’en un autre lieu, 700

La feuillée de l’olivier glauque qui nourrit les jeunes corps ;
Celui que nul, ni jeune ni dans la vieillesse,

Sur son initiative ne détruira en le ruinant de sa main ;
Car l’œil toujours ouvert
De Zeus-aux-Oliviers le regarde 705
Ainsi qu’Athéna aux yeux pers.

Mais j’ai une autre louange à dire,
La plus chargée de valeur pour cette cité-mère,
C’est le don du grand dieu,
Ma plus puissante gloire, 710
Le don des chevaux, des poulains, de la mer !

Car c’est toi, ô enfant de Cronos,
Qui l’a hissée à cette gloire, *sire* Poséidon,

En instituant pour les chevaux le frein qui apaise
La première fois dans ces contrées ; 715

De son côté, bien profilée, merveilleusement
Adaptée aux mains, la rame marine
Bondit, des Néréides
Aux cent pieds la fidèle compagne.


Voici ma livraison du jour. C'est inélégant, mais ça essaie d'être fidèle.
Le ôs du vers 809 m'a causé du souci… Il n'y a pas pire que ce mot. Je l'ai interprété dans le sens de : "(tu veux dire) que…" Il ne me semble pas si éloigné de l'expression un peur familière de "comme qui dirait que…"
Si vous avez une autre analyse…

ANTIGONE
Ô *sol* entre tous célébré par des louanges, 720
Il t’appartient maintenant de faire paraître cette si brillante *légende*

ŒDIPE
Mais qu’y a-t-il de nouveau, ô mon enfant ?

ANTIGONE
Voici que, s’approchant, vient
A nous Créon, non sans escorte, mon père.

ŒDIPE
Ô très chers vieillards, c’est de vous que pour moi
Pourrait se manifester dès à présent le terme du salut. 725

LE CHŒUR
Aie confiance, il sera présent. C’est qu’en effet si moi, je suis un vieillard,
La force de ce pays n’a pas vieilli.

CREON
Messieurs les nobles habitants de cette terre,
Je vois à vos yeux que vous avez contracté
Une crainte toute récente de ma brusque arrivée ; 730
Ne me craignez pas et ne me lancez pas de parole méchante.
Car je ne suis pas venu dans la pensée de vouloir vous faire quelque chose, puisque
D’une part je suis un vieillard, et que d’autre part je sais que c’est près d’une cité
Toute-puissante que je suis venu, s’il en fut jamais en Grèce ;
Mais j’ai été envoyé, ayant cet âge, pour persuader cet homme 735
De me suivre en direction du territoire des Cadméens,
Non de la part d’un seul qui m’aurait envoyé, mais enjoint par tous
Les hommes, parce qu’il me revenait, par ma naissance,
De déplorer les malheurs de celui-ci plus que tout autre de la cité.
Allons, ô infortuné Œdipe, après m’avoir écouté 740
Va vers ta maison ; tout le peuple des Cadméens
T’appelle à bon droit, mais parmi eux moi surtout,
D’autant plus précisément que, s’il est vrai que je ne suis pas né le plus méchant des hommes,
Je souffre de tes maux, vieillard,
En voyant que toi, le malheureux, tu es d’une part un étranger, 745
D’autre part un vagabond et que c’est à l’aide d’une seule *compagne*
Que tu marches privé de ressources, cette femme que – pauvre de moi –
Jamais je n’aurais pensé devoir tomber à ce degré d’infamie
Où est tombée cette malheureuse,
Prenant toujours soin de toi et de ta personne 750
Dans des conditions de vie misérables, à son âge, sans l’expérience
Du mariage, possession du premier à s’en saisir.
Ce malheureux *outrage*, pauvre de moi,
L’ai-je lancé sur toi, et sur moi et sur toute la race ?
Mais, comme il n’est pas possible de cacher ce qui est visible, toi donc, 755
Au nom des dieux de tes pères, Œdipe, après t’être laissé persuader par moi,
Cache-le en consentant à revenir dans ta ville et dans ta maison,
Celle de tes pères, après avoir dit des paroles amicales à cette cité ;
Car elle en est digne ; quant à ta patrie,
Elle serait honorée avec plus de justice, étant depuis longtemps ta nourrice. 760

ŒDIPE
Ô toi, capable de tout et qui tirerais de tout
L’artifice spécieux d’un discours juste,
Pourquoi m’imposes-tu ces épreuves et veux-tu une seconde fois
Me saisir dans des circonstances où je souffrirais le plus d’être pris ?
Auparavant en effet, affecté par ces malheurs particuliers, 765
Lorsque c’était pour moi un doux plaisir que je sois chassé de mon pays,
Tu n’as pas voulu, alors que je le voulais, m’accorder cette faveur,
Mais dès lors que j’étais rassasié de ma passion
Et que le fait de vivre dans ma maison m’était délicieux,
Alors tu m’as rejeté et expulsé, et pour toi 770
Cette parenté n’était alors nullement chérissable ;
Et maintenant, *en revanche*, lorsque tu vois que cette cité
Se montre envers moi bienveillante, ainsi que tout son peuple,
Tu essaies de m’entraîner dans un autre sens, en me disant des choses dures de manière douce.
Cependant, quel est ce charme d’aimer les gens malgré eux ? 775
Comme si à toi cherchant à obtenir quelque chose
On ne donnait rien et qu’on ne voulait pas t’aider,
Mais ayant le cœur comblé de ce que tu désires, alors
On te le donnerait, au moment où ce bienfait n’apporte plus de bienfait ;
N’obtiendrais-tu pas un plaisir vain ? 780
De telles choses cependant, c’est ce que toi aussi tu me proposes,
En paroles certes généreuses, mais en actes mauvais.
Mais je parlerai aussi pour ceux-ci, afin de montrer que tu es méchant.
Tu es venu pour m’emmener, non pour m’emmener à la maison,
Mais pour m’établir à côté, et d’autre part pour que ta cité 785
Soit délivrée sans dommages des maux venant de ce pays.
Non, cela n’est pas pour toi ; ce qui est pour toi, c’est ceci : ici-même,
Mon mauvais génie habitant le pays à jamais ;
Ce qui est pour mes enfants d’autre part, c’est
D’obtenir en partage assez de terre seulement pour y mourir. 790
Est-ce que je ne conçois pas mieux que toi la situation à Thèbes ?
Certes, de beaucoup ; précisément d’autant plus que je l’entends dire de sources plus fiables,
De Phébus et de Zeus lui-même, qui est le père de celui-ci.
De son côté, arrive ici ta bouche mensongère,
Ayant une solide trempe ; mais dans ta parole 795
Tu pourrais bien tirer des choses plus mauvaises que salvatrices.
Mais, je sais en effet que je ne te persuade pas de cela, va,
Laisse-nous par ailleurs vivre ici même ; car nous ne vivrions pas mal
Même de cette façon, si nous prenions plaisir.

CREON
Est-ce que tu penses que je suis perdant face à ton cas 800
Plutôt que toi, face à ton propre cas, dans ton discours présent ?

ŒDIPE
Certes pour moi, le plus doux est si ni moi
Ni ces gens qui sont à côté, tu n’es capable de nous persuader.

CREON
Ô infortuné, même avec le temps jamais tu ne sembleras avoir fait grandir
Ton esprit ? Tu constitues plutôt un déshonneur pour la vieillesse. 805

ŒDIPE
Tu es très habile avec ta langue ; mais je ne connais aucun homme
Juste qui parle bien en toute occasion.

CREON
Il y a une différence entre dire beaucoup de paroles et dire des paroles opportunes.

ŒDIPE
Tu veux dire en fait que tu dis des paroles brèves, mais que tu les dis à propos !

CREON
Non certes à celui chez qui l’esprit est comme chez toi. 810

ŒDIPE
Va-t-en, - car je le dirai également au nom de ceux-ci -, et
Ne me surveille pas en te portant à l’endroit où il me faut habiter.

CREON
C’est eux que je prends à témoins, non toi ; mais quant à la teneur des paroles que tu
Réponds à tes amis, si jamais je te prends…

ŒDIPE
Mais qui me prendrait en dépit de ces alliés-ci ? 815

CREON
Je te le jure : même sans cela, tu seras atteint d’une grande peine.

OEDIPE
Et avec quelle sorte d’acte as-tu fait ces menaces ?

CREON
De tes deux enfants l’une, je l’ai à l’instant
Renvoyée après m’en être emparée, l’autre, je l’emmènerai bientôt.

ŒDIPE
Malheur à moi !

CREON
Bientôt, tu auras plus que cela à pleurer. 820

ŒDIPE
Tu détiens mon enfant ?

CREON
Et l’autre dans un temps qui ne sera pas long.

ŒDIPE
Ah ! étrangers, que ferez-vous ? Me trahirez-vous,
Ne chasserez-vous pas cet impie de cette terre ?

LE CORYPHÉE
Va-t-en d’ici, étranger, bien vite ! Ni les actes d’à présent
Ni ceux que tu as commis précédemment, tu ne les fais justes. 825

ŒDIPE
Pour vous, ce serait le moment opportun d’emmener celle-ci
Contre son gré, si elle ne marche pas en y consentant.

ANTIGONE
Malheur à moi, infortunée, où fuir ? Quel secours recevoir
Des dieux ou des mortels ?

LE CORYPHÉE
Que fais-tu, étranger ?
CRÉON
Je ne toucherai pas à cet homme, mais à celle qui est mienne. 830

ŒDIPE
Ô chefs du pays.

LE CORYPHÉE
Ô étranger, tu ne fais pas des choses justes.

CRÉON
Justes.

LE CORYPHÉE
Comment, justes ?

CRÉON
J’emmène ceux qui sont miens.

ŒDIPE
Ô cité !

LE CHŒUR
Que fais-tu, ô étranger ? Ne la laisseras-tu pas ? Bientôt
Tu iras à l’épreuve de mes mains. 835

CRÉON
Tiens-toi à l’écart.

LE CHŒUR
Certes pas de toi, si tu envisages cela, tout au moins.

CRÉON
C’est que tu combats contre ma ville, si tu me fais tort en quelque chose.

ŒDIPE
Ne disais-je pas cela ?

LE CORYPHÉE
Délivre de tes mains
Cette enfant bien vite.

CRÉON
N’ordonne pas des choses dont tu n’es pas maître.
LE CORYPHÉE
Je te dis de lâcher.
CRÉON
Et moi de mon côté, de te mettre en route. 840
LE CHŒUR
Venez-vous-en ici, venez, venez, habitants du lieu ;
La cité est ruinée, ma cité, par la force ;
Venez-vous-en ici, à moi !

ANTIGONE
Je suis entraînée, malheureuse, ô étrangers, étrangers !

ŒDIPE
Où es-tu, ô mon enfant ?

ANTIGONE
Je marche de force. 845

ŒDIPE
Tends tes mains, ô mon enfant.

ANTIGONE
Mais je n’en ai nullement la force.

CRÉON
Ne l’emmènerez-vous pas ?

ŒDIPE
Ô malheureuse que je suis, malheureuse !

CRÉON
Assurément ce n’est plus avec l’appui de ces deux bâtons, du moins,
Que tu chemineras. Mais puisque tu veux vaincre
Ta patrie et tes amis, commandés par lesquels 850
J’accomplis cela, bien qu’étant cependant souverain,
Vaincs ! Car avec le temps, je le sais, tu réaliseras cela :
A savoir que toi, ni à présent tu ne te fais de bien à toi-même
Ni dans le passé tu n’en as fait, contre le gré de tes amis,
En donnant ta faveur à une passion qui toujours te ruine.


LE CORYPHÉE
Arrête-toi, étranger.

CRÉON
Je te dis de ne pas toucher.


LE CORYPHÉE
Certes non, je ne te laisserai pas aller, privé de celles-ci tout au moins.

CRÉON
Alors donc c’est une plus grande rançon qu’à ta cité bientôt
Tu imposeras ; car je ne me saisirai pas de ces deux filles seules.

LE CORYPHÉE
Eh bien, vers quoi vas-tu te tourner ?

CRÉON
J’emmènerai celui-ci avec moi après l’avoir pris. 860

LE CORYPHÉE
Tu dis une chose terrible.

CRÉON
Cela se fera sur l’heure,
Si le chef de ce territoire ne m’en empêche.

ŒDIPE
Ô parole impudente, est-ce donc que tu vas me toucher ?

CRÉON
Je te dis de te taire.

ŒDIPE
Que ces déesses
Ne me *retiennent* plus de prononcer cette imprécation : 865
Toi qui t’en vas, ô scélérat, m’ayant ôté mon œil unique,
En plus de mes yeux d’autrefois, par la force,
Eh bien donc que toi-même et ta race, celui des dieux
Qui voit tout, Hélios, vous donne un jour
De finir une existence telle que moi. 870

CRÉON
Vous voyez cela, habitants de cette terre ?

ŒDIPE
Ils voient et moi et toi, et songent que
Souffrant par des actes, je t’affronte par des mots.

CRÉON
Certes non, je ne contiendrai pas mon cœur, mais j’emmènerai de force,
Cet homme, même si je suis seul, même alourdi par la vieillesse. 875
ŒDIPE
Las ! Malheureux !

LE CHŒUR
Ayant quelle arrogance es-tu venu, étranger, si
Tu penses accomplir cela ?

CRÉON
Je le pense.

LE CHŒUR
Je n’aurai plus donc part à cette cité.

CRÉON
Chez les justes certes, le petit vainc le grand. 880

ŒDIPE
Entendez-vous ce qu’il dit ?

LE CORYPHÉE
Cela au moins, il ne l’accomplira pas,
Je le sais clairement.

CRÉON
Zeus certes pourrait le savoir, mais toi, non.

LE CORYPHÉE
N’est-ce pas de la démesure que cela ?

CRÉON
De la démesure, mais à supporter.

LE CHŒUR
*Holà* ! tout le peuple ! Holà ! Chefs du pays !
Venez avec rapidité, venez ; car ceux-ci 885
Vont trop loin désormais.

THÉSÉE
Mais enfin, quel est ce cri ? Quelle est cette affaire ? Par suite de quelle crainte
M’avez-vous arrêté sacrifiant des bœufs, autour de l’autel, au dieu de la mer
Protecteur de cette ville de Colone ? Dites, afin que je sache le tout,
La raison pour laquelle je me suis précipité ici plus vite qu’au gré de mon pied. 890

ŒDIPE
Ô très cher, car j’ai reconnu ta voix,
J’ai subi des choses terribles du fait de cet homme, à l’instant.

THÉSÉE
De quelle sorte, ces choses ? Qui est d’autre part celui qui t’a fait du tort ? Dis.

CRÉON
Ce Créon que tu vois s’en va
En ayant enlevé ma seule paire d’enfants. 895

THÉSÉE
Comment as-tu dit ?

ŒDIPE
Ce que précisément j’ai subi, tu l’as entendu.

THÉSÉE
Un de mes serviteurs, allant au plus vite
Vers ces autels, ne forcera-t-il pas tout le peuple
Sans cheval et à cheval, loin des sacrifices,
A se hâter à bride abattue à l’endroit où les routes 900
Des voyageurs, distinctes, se rencontrent,
Afin que les jeunes filles ne le dépassent pas, et que, de mon côté,
Je ne devienne la risée pour cet étranger, ayant été soumis par la force ?
Allez, comme je l’ai commandé, avec rapidité. Quant à celui-là, moi,
Si j’en étais venu à la colère dont il est digne, 905
Je ne l’aurais pas laissé indemne s’échapper de ma main ;
Mais en réalité, les lois qu’il est précisément venu ici apporter,
C’est à elles et non à d’autres qu’il sera soumis.
Jamais en effet tu ne sortiras de ce pays avant
Que, les amenant, tu ne m’aies placé ici ces filles sous les yeux. 910
Puisque tu n’as agi d’une manière digne ni de moi,
Ni de ceux dont toi-même tu es né, ni de ta terre,
Toi qui, entrant dans une cité pratiquant la justice
Et n’accomplissant rien sans loi, et qui ensuite,
Négligeant les autorités de cette terre, ayant fait irruption ici, 915
Emportes ce que tu veux et te l’appropries par force ;
Que j’avais aussi une cité sans hommes ou esclave,
C’est ce que tu as pensé, et que moi j’étais égal à rien.
Cependant, Thèbes, certes, ne t’a pas éduqué en mal ;
Elle n’aime en effet pas nourrir des hommes injustes, 920
Et elle ne te louerait pas si elle apprenait
Que tu pilles mes biens et ceux des dieux, en emmenant
De force les suppliants des mortels infortunés.
Certes non, je ne saurais, m’introduisant dans ta contrée,
Même si j’avais les raisons les plus justes de toutes, 925
Sans au moins l’aveu du chef, quel qu’il fût, de cette contrée,
Ravir personne ni l’emmener, mais je saurais
Comment il faut qu’un étranger *se comporte* au milieu de citoyens.
Or toi, tu déshonores une cité qui n’en est pas digne
Ta propre cité, et le temps qui s’accumule 930
Fait de toi à la fois un vieillard et un dénué d’esprit.
Je l’ai donc dit auparavant déjà, je le dis à présent :
Qu’on amène ici les filles le plus vite possible,
Si tu ne veux pas être métèque de ce pays
Par force et contre ton gré. Et cela, 935
C’est de mon *cœur* aussi bien que par ma langue que je te le dis.

LE CORYPHÉE
Tu vois où tu es allé, ô étranger ; car certes, du côté de ceux dont tu es né
Tu parais juste, mais tu es découvert faisant de mauvaises actes.

CRÉON
Moi, ni je ne dis que cette ville soit dépourvue d’hommes,
Ô enfant d’Égée, ni je n’ai commis, comme tu le dis, 940
D’acte irréfléchi ; c’est plutôt en réalisant
Qu’aucun zèle ne saurait pénétrer ses habitants
Pour mes proches au point de les nourrir en dépit de moi.
Je savais d’autre part qu’un homme parricide
Et impur, ils ne l’accueilleraient pas, ni celui à qui des noces 945
D’enfants attachées à lui se sont trouvées sacrilèges.
Un tel Aréopage de bon conseil,
J’avais conscience qu’il existait sur leur territoire, et qui ne laisse pas
De tels vagabonds habiter près de cette cité ;
Ayant confiance en cela, je m’assurais de ce gibier. 950
Et je n’aurais pas fait cela, si contre moi-même
Il n’avait prononcé d’acerbes imprécations ainsi que contre ma race ;
Ayant souffert en retour, j’ai jugé bon de faire cela en retour ;
De la colère en effet, il n’est aucune autre vieillesse sauf
A mourir ; les morts, eux, aucune douleur ne les atteint. 955
Par suite, tu feras ce que tu voudras, puisque
L’isolement, même si cependant je dis des choses justes,
Me rend faible ; mais cependant, en réponse aux actes,
Tout âgé que je suis, je m’efforcerai d’agir à mon tour.

ŒDIPE
Ô arrogance impudente, qui penses-tu outrager, 960
Est-ce moi, vieillard, ou toi, en cela ?
Toi qui as *déversé* sur moi meurtres, mariages et infortunes
Par ta bouche, que moi, infortuné,
J’ai supportés à contre cœur ; car c’était ainsi agréable aux dieux,
Eprouvant peut-être quelque ressentiment contre ma race depuis longtemps. 965
Car pour ce qui me concerne, moi du moins, tu ne saurais découvrir chez moi
Aucun opprobre de faute en échange duquel
J’aurais commis ces fautes contre moi et les miens.
Apprends-moi donc, si quelque arrêt divin était venu à mon père
Par des oracles, en sorte qu’il meure du fait de ses enfants, 970
Comment me reprocherais-tu cela à juste titre,
Moi qui n’avais encore les germes fécondants ni de mon père
Ni de ma mère, mais qui était alors non créé ?
Mais si ensuite, né malheureux comme je suis né,
J’en suis venu aux mains avec mon père et que je l’ai tué, 975
Nullement conscient de ce que je faisais ni à qui je le faisais,
Comment cet acte assurément involontaire, tu le blâmerais à bon droit ?
Quant aux noces de ma mère, malheureux, elle qui est du même sang que toi,
Tu n’as pas honte de me contraindre à les dire
Telles que je les dirai bientôt ; car en vérité je ne me tairai pas, 980
Puisque toi, assurément, tu as eu recours à cette bouche impie.
Car elle m’avait enfanté, elle m’avait enfanté, las ! malheur à moi !
Sans que je le sache, sans qu’elle le sache, et m’ayant enfanté,
Sujets de honte, elle m’a fait naître des enfants.
Mais c’est qu’à la vérité, je sais bien une chose : que toi, d’une part, tu as volontairement 985
Fais ces reproches injurieux à moi et à elle, et que moi, d’autre part,
Je l’ai épousée malgré moi, et que je dis ces choses malgré moi.
Eh bien donc, ni je ne passerai pour criminel
Dans ces noces, ni dans ce que tu m’imputes toujours,
Le crime paternel, en me chargeant d’opprobre de façon acerbe. 990
Réponds-moi donc une seule chose parmi celles que je te demande :
Si quelqu’un, alors que tu es juste, s’étant approché à l’instant, ici-même,
Voulait te tuer, est-ce que tu chercherais à savoir si
Ton père est celui qui te tue, ou le punirais-tu aussitôt ?
Je pense, si d’une manière générale tu aimes à vivre, que tu punirais 995
Le coupable, et que tu ne regarderais pas même à la justice.
Eh bien j’ai été plongé dans des malheurs semblables moi aussi,
Les dieux me poussant ; et à cela, moi, je ne crois pas
Que l’âme de mon père, vivante, ne s’opposerait pour moi.
Mais toi, car tu n’es pas juste, croyant au contraire 1000
Tout dire à propos, paroles à tenir et à ne pas tenir,
Telles sont les choses que tu me reproches face à ceux-ci.
Et il est aussi beau pour toi de flatter le nom de Thésée,
Ainsi qu’Athènes, comme quoi elle est bien gouvernée ;
Et pourtant, en faisant ainsi beaucoup de louanges, tu oublies ceci, 1005
A savoir que si une contrée sait honorer les dieux
Par des marques de piété, en cela, c’est celle-ci qui l’emporte ;
Pourtant, m’ayant dérobé à elle, moi, le vieillard suppliant,
Tu as mis la main sur moi et sur mes filles et tu pars après nous avoir pris.
En échange de quoi, à présent, appelant à moi ces déesses, 1010
Je les supplie et les implore par des prières
De venir en auxiliaires et en alliées, afin que tu saches exactement
Par quelle sorte d’hommes cette cité est gardée.

Voici un peu de la suite, jusqu'à la fin du troisième épisode.
Deux difficultés :
1° ἁλώσεται (v. 1065). Beaucoup de traducteurs, comprenant que le verbe fait référence à l'armée des Thébains que va rejoindre Créon et ses deux prisonnières proposent : "ils seront pris" ; dans le même ordre d'idées, Mazon traduit : "leur perte est sûre" en pensant à la seule armée thébaine. La seule difficulté est que le verbe est au singulier. S'agit-il d'une sorte de tournure impersonnelle équivalant à "il y aura de la prise (= des prisonniers)" ? Le verbe n'existant qu'au passif, je ne sais si la tournure appelée passif impersonnel est possible… De leur côté, quelques traducteurs anciens écrivent : "il sera pris" et comprennent que Sophocle fait allusion au seul Créon ; cette interprétation me semble se rattacher plus logiquement au passage qui précède immédiatement, et qui mentionne un des itinéraires possibles de Créon, qui vient de quitter Colone avec Antigone et Ismène.
2° αἰθερίας νεφέλας/ κύρσαιμι τῶνδ᾿ἀγώνων/ θεωρὸν θεῖσα τοὐμὁν ὄμμα. (v. 1082 - 1084)
- Soit : "(Si seulement) je pouvais atteindre la nue éthérée plaçant mon oeil en observateur de ces combats"
- Soit : "(Si seulement), du haut de la nue éthérée, je pouvais atteindre ces combats, plaçant mon oeil en observateur" (Pour ceux que ça étonnerait, le choeur se compare à un pigeon qui pourrait voir du ciel le choc des deux armées). J'ai préféré la première possibilité ; quoi qu'il en soit, ce passage, purement "poétique", ne met pas en jeu le sens de l'action.
Le début de la partie chorale est quelque peu ésotérique… Se reporter à Mazon pour les éclaircissements nécessaires.
Je vais m'atteler à le suite. Cette dernière tragédie de Sophocle est vraiment une belle œuvre. Dommage que je sois obligé de la "torturer" dans la mise en français. Mazon la sert dix fois mieux que moi, mais outre le fait qu'il s'écarte de la littérarité (comment pourrait-il en être autrement ?), il a parfois quelques options surprenantes. Pour bien traduire ce genre de texte, il faut être bon helléniste, mais aussi écrivain. De toute manière, tel n'est pas mon but ici.


LE CORYPHÉE
L’étranger, ô *prince*, est honorable ; d’autre part ses malheurs
Sont funestes et dignes qu’on le protège. 1015

THÉSÉE
Assez de discours ! Car d’un côté les *ravisseurs*
Se hâtent, de l’autre, nous, les offensés, nous sommes restés sur place.

CRÉON
Qu’ordonnes-tu donc de faire à un homme sans défense ?

THÉSÉE
Que tu entames la route qui mène là-bas, que de mon côté j’aille
En escorte, afin que, si tu tiens dans ces lieux 1020
Nos enfants, tu me les montres clairement ;
Mais si ceux qui en sont maîtres s’enfuient, il ne faut nullement se mettre en peine ;
Car il en est d’autres qui se hâtent, et il n’est pas à craindre que ceux qui les
Fuient hors de ce pays rendent jamais grâce aux dieux.
Allez, marche devant ; sache que détenant tu es détenu 1025
Et que la Fortune t’a pris toi qui chassais ; car les biens acquis
Par la ruse injuste ne se conservent pas.
Et tu n’auras pas d’autre personne pour cela ; car je sais bien que
Ce n’est pas seul ni sans préparation que tu es parvenu à ce degré d’excès
D’audace qui se présente actuellement, 1030
Mais il est une chose, confiant dans laquelle tu as commis ces actes ;
C’est à cela qu’il me faut faire attention, et à ne pas rendre cette ville
Plus faible qu’un homme seul.
Comprends-tu quelque chose parmi cela, ou te semble-t-il qu’on ait parlé
En vain et à présent et lorsque tu tramais ces actes ? 1035

CRÉON
Rien n’est blâmable de ce que tu me dis ici-même ;
Mais à la maison, nous aussi nous saurons ce qu’il faut faire.

THÉSÉE
Menace tout en te mettant en marche à présent ; mais toi, Œdipe,
Reste en paix ici, chez nous, assuré que,
Si moi je ne meurs pas avant, je ne m’arrêterai pas 1040
Avant de t’avoir rendu en possession de tes enfants.

ŒDIPE
Puisses-tu prospérer, Thésée, en raison de ta noblesse
Et de ta juste prévenance envers nous.

LE CHŒUR
Puissé-je être là où les assauts
Des guerriers ennemis, bientôt, 1045
Ne formeront plus qu’un Arès retentissant,
Soit sur les rivages pythiens,
Soit sur ceux des Torches,

Où les déesses souveraines cultivent d’augustes mystères 1050
Pour les mortels sur la langue desquels
Est fixé le verrou d’or
De leurs ministres les Eumolpides ;
Là, je crois, l’*éveilleur de batailles*,
Thésée, et celles qui font route toutes les deux, 1055
Les sœurs vierges,

Vont être bientôt mêlés à un tumulte *décisif*
Par ces lieux ;

Ou peut-être vers le flanc occidental
De la roche neigeuse vont-ils se diriger 1060
Au sortir du pâturage d’Œa,
Fuyant sur leur chevaux ou
Rivalisant sur leurs chars rapides ?

Il sera pris ; terrible est l’Arès qui s’approche, 1065
Terrible est la puissance des Théséides.

Car tout mors étincelle,
Tout entière s’élance
*à bride abattue* la troupe
Des jeunes gens qui honorent 1070
La cavalière Athéna

Et le dieu marin qui secoue la terre,
Le cher fils de Rhéa.

Agissent-ils ou s’y préparent-ils ?
Car une pensée m’avertit d’avance 1075
Qu’ils vont bientôt sauver du danger

Celle qui a supporté de terribles malheurs, et qui d’autre part
Obtient de terribles souffrances de ceux du même sang qu’elle.
Zeus y mettra un terme, un terme aujourd’hui ;

Je suis le prophète des nobles combats. 1080
Ah ! si seulement, ramier à l’impétuosité de tempête, au vol rapide,
Du haut de la nue éthérée

Je pouvais atteindre ces combats
En plaçant mon œil en observateur !

Ô Zeus, maître suprême des dieux, 1085
Toi qui vois tout, ah ! puisses-tu *permettre*
Aux détenteurs de cette terre,

Grâce à la force victorieuse, de mener à bonne fin
L’embuscade fructueuse en gibier,
Et ton enfant aussi, la vénérable Pallas Athéna. 1090

Et le chasseur Apollon,
Ainsi que sa sœur, pisteuse des cerfs tachetés
Aux pieds agiles,

Je souhaite qu’ils viennent en double secours
A cette terre et à ses citoyens. 1095

LE CORYPHÉE
Ô étranger errant, à ton observateur tu ne diras certes pas
Qu’il est un faux prophète ; car j’aperçois ces jeunes filles
Qui, se rapprochant, reviennent ici sous escorte.


ŒDIPE
Où ? Où ? Que déclares-tu ? Comment as-tu dit ?

ANTIGONE
Ô père, père,
Qui des dieux pourrait te donner de voir ce dernier des braves, 1100
Celui qui nous a envoyées ici ?

ŒDIPE
Ô mon enfant, êtes-vous présentes toutes les deux ?

ANTIGONE
Oui, car ces mains
De Thésée nous ont sauvées, ainsi que celles de ses très chers compagnons.

ŒDIPE
Avancez-vous, ô mon enfant, vers votre père, et ce dont jamais
On espérait qu’il serait revenu, votre corps, donnez-le à étreindre. 1105

ANTIGONE
Tu demandes ce que tu vas obtenir ; car la reconnaissance va avec le désir.

ŒDIPE
Où donc, où donc êtes-vous ?

ANTIGONE
Mais nous voici tout près, nous approchons.

ŒDIPE
Ô mes filles bien-aimées !

ANTIGONE
A un père tout est cher.

ŒDIPE
Ô soutiens de mon être !

ANTIGONE
Soutiens infortunés d’un être *bien* infortuné !

OEDIPE
Je tiens ce qui m’est le plus cher, et je ne serais plus entièrement malheureux 1110
Même mort, si toutes deux vous vous teniez auprès de moi.
Soutenez, ô mon enfant, mes deux flancs
En vous attachant fermement à celui qui vous a engendrées, et faites-le se reposer
De cette errance passée solitaire, infortunée.
Et dites-moi ce qui s’est passé le plus succinctement possible, car 1115
Pour des filles de votre âge un bref récit suffit.

ANTIGONE
Voici le sauveur ; c’est celui-ci qu’il faut écouter, mon père,
Et pour toi du moins, ma tâche sera brève par la suite.

OEDIPE
Ô, étranger, ne t’étonne pas face à mon insistance,
Si à propos de ces enfants paraissant contre toute attente, je prolonge mon propos ; 1120
Je sais en effet que ce plaisir que j’ai envers elles
N’est produit par le fait d’aucun autre.
Car c’est toi qui les as tirées du danger, nul autre parmi les mortels,
A toi aussi, puissent les dieux procurer tout comme je le souhaite,
A toi et à cette terre ; car, assurément, la piété, 1125
Chez vous seuls parmi les hommes je l’ai trouvée, moi,
Ainsi que l’équité et l’absence de mensonge ;
C’est par ailleurs en conscience que je fais valoir cela par ces paroles ;
Car ce que j’ai, je l’ai grâce à toi et pas à un autre parmi les mortels ;
Allons, ô roi, tends-moi ta main droite afin 1130
Que je la touche et, si c’est permis, que j’embrasse ta face.
Cependant, que dis-je ? Comment, malheureux que je suis devenu,
Souhaiterais-je que tu touches un homme chez qui
Quelle souillure due aux crimes ne se trouve pas hébergée ? Non, je ne souhaite pas que tu le fasses,
Ni même sûrement ne le permettrai ; car à ceux-là seuls qui ont de l’expérience parmi les mortels
Il est possible de compatir à ces malheurs. 1136
Eh bien, salut à toi, de l’endroit même où je suis, et pour le reste du temps,
Prends soin de moi comme jusqu’à ce jour.

THÉSÉE
Ce n’est ni du fait que tu as rendu assez importante la longueur de tes propos,
Réjoui par ces enfants, que je me suis étonné, 1140
Ni même du fait qu’à mon propos tu aies préféré les leurs ;
Aucune peine issue de cela ne nous tient ;
En effet, ce n’est pas tant par des paroles que nous nous efforçons
De rendre notre vie illustre que par des faits.
Et je le montre : je ne t’ai en effet trompé sur rien de ce que j’avais promis, 1145
Vieillard ; car je suis là menant celles-ci
Vivantes, intègres des menaces.
Et quant à savoir comment ce combat a été remporté, pourquoi faut-il
Se vanter de choses que tu pourras apprendre de celles-ci en étant avec elles ?
Mais il est une rumeur qui est parvenue à l’instant jusqu’à moi 1150
Quand je faisais route ici : explique ton avis, car
Elle est certes brève à dire, mais digne qu’on s’en étonne ;
Car dédaigner une affaire, il ne le faut à aucun homme.

ŒDIPE
Mais qu’est-ce, enfant d’Égée ? Apprends-moi,
Dans la mesure où moi-même, je ne sais rien de ce dont tu t’enquiers. 1155

THÉSÉE
On nous dit qu’un homme, n’étant certes pas ton *concitoyen*,
Mais ton parent, s’est assis après s’être jeté, en quelque sorte,
Au pied de l’autel de Poséidon auprès duquel
Je me trouvais sacrifiant, lorsque je suis accouru.

ŒDIPE
De quel pays ? Cherchant quoi par cette posture ? 1160

THÉSÉE
Je ne sais pas, sauf une chose : c’est en effet à toi, à ce qu’on me dit,
Qu’il demande un entretien court, dépourvu d’enflure.

ŒDIPE
Lequel ? Ce n’est pas là une attitude pour un bref propos.

THÉSÉE
On dit qu’il demande, après être venu, à entrer en discussion avec toi
Et à s’éloigner en sûreté du chemin qui mène ici. 1165

ŒDIPE
Qui donc pourrait être celui qui reste établi à cette place ?

THÉSÉE
Vois si sur Argos il n’y a pas quelqu’un qui vous est apparenté,
Qui pourrait te demander à obtenir cela.

ŒDIPE
Ô très cher, reste précisément où tu es.

THÉSÉE
Qu’y a-t-il de ton côté ?

ŒDIPE
Ne me demande pas.

THÉSÉE
Quel fait ? Dis. 1170

ŒDIPE
Je sais bien en écoutant ces choses qui est le suppliant.

THÉSÉE
Et qui est-il à la fin, celui que je pourrais assurément blâmer en quelque chose ?

ŒDIPE
Mon enfant odieux, ô roi, à entendre les propos duquel
Je souffrirais les pires douleurs des hommes.

THÉSÉE
Quoi donc ? Il n’est pas possible de l’écouter, et de ne pas faire ce que 1175
Tu ne veux pas ? Qu’est-ce qui est pour toi fâcheux à entendre ?


ŒDIPE
Très détestable, ô roi, cette parole est parvenue à un père ;
Ne m’induis pas de plus dans la nécessité de concéder cela.

THÉSÉE
Mais si c’est la position de suppliant qui y contraint, examine
Si ce n’est pas la décision future du dieu qui doive être surveillée par toi. 1180

ANTIGONE
Père, obéis-moi, même si, jeune, je te conseille.
Laisse cet homme à son cœur
Accorder satisfaction, et au dieu, quant à ce qu’il veut,
Et pour nous deux, permets que notre frère vienne.
En effet, rassure-toi, il ne t’arrachera pas de force 1185
A ta décision, s’agissant de ce qui ne sera pas dit d’avantageux pour toi.
D’autre part, quel risque à écouter des paroles ? A vrai dire,
Les actions ourdies avec malice se dénoncent par le langage.
Tu l’as engendré ; de sorte que pas même s’il te faisait
Les plus impies des pires méchancetés, ô mon père, 1190
Il ne t’est permis, à toi, de mal agir en retour à son égard.
Mais à d’autres pères aussi il est d’autres rejetons mauvais
Et une âpre colère, mais, avertis
Par les douces paroles de leurs amis, ils ont laissé s’apaiser leur nature.
Toi, de ton côté, considère les maux lointains, non ceux d’à présent, 1195
Ceux, paternels et maternels que tu as soufferts ;
Et si tu regardes ces maux, je le sais, tu te rendras compte
Que le terme de ta mauvaise colère est par la suite mauvais.
Tu as en effet des motifs de réflexion qui ne sont pas minces,
Privé de tes yeux qui ne voient plus. 1200
Allons, cède-nous ; car il n’est pas beau d’insister
Pour ceux qui recherchent la justice, il ne l’est pas non plus qu’on ait d’une part
Reçu un bienfait, que d’autre part l’ayant reçu on ne sache pas le payer.

ŒDIPE
Mon enfant, c’est un plaisir accablant que vous remportez sur moi
En parlant ; eh bien, qu’il en soit donc comme il vous plaît. 1205
Une seule chose, étranger : si précisément celui-là vient ici,
Que personne ne se rende jamais maître de ma personne.

THÉSÉE
De tels propos, c’est une seule fois, non deux, que je désire les entendre,
O vieillard. D’autre part, je ne veux pas me vanter ; mais toi,
Sache que tu es en sûreté, précisément si moi aussi, un des dieux me préserve. 1210


LE CHŒUR
Celui qui désire une trop grande part,
Négligeant de vivre un temps mesuré,
Qu’il cultive une *sottise*,
Ce sera pour moi parfaitement évident.

Car nombreuses sont les choses que les longues 1215
Journées mettent résolument en réserve
Au plus près du malheur ; quant aux
Plaisirs, tu ne saurais voir où ils sont,

Quand on se projette plus loin
Qu’il ne faut ; mais celle qui vient au secours, celle qui s’accomplit pour tout le monde, 1220
Lorsque la Destinée de l’Hadès qui ne connaît ni l’hymen,
Ni la lyre ni les chœurs s’est montrée,
C’est la mort en fin de terme.

Ne pas naître l’emporte sur tout ce qu’on peut
Penser ; mais, si l’on vient au monde, 1225
Aller là d’où l’on est précisément
Venu, le plus vite possible, voilà bien le second lot.

Car dès que le jeune âge va être là,
Apportant ses légères déraisons, 1230
Quelle peine reste à errer très
A l’écart ? Laquelle des souffrances n’existe pas ?

Meurtres, divisions, querelle, combats
Envie aussi ; et voilà qu’échoit en plus, en dernier, 1235
La méprisable, l’intempérante, l’insociable
Vieillesse, sans ami, où absolument tous
Les maux des maux cohabitent.

Et là voici le malheureux (je ne suis pas seul) :
De même que, de tous côtés, un promontoire exposé au Nord, 1240
Battu par les flots en hiver, est assailli,

De même celui-là aussi, sur ses parties vives
Se brisant comme des vagues, de terribles
Malheurs l’assaillent, toujours attachés à lui,

Les uns venant du coucher du soleil, 1245
Les autres du levant,
Les autres de la lumière du Midi,
Les autres des Rhiphées plongées dans la nuit.
ANTIGONE
Mais oui, le voici, à ce qu’il semble, notre étranger ;
Sans hommes assurément, ô mon père, versant 1250
Par ses yeux des larmes qui ne coulent pas goutte à goutte, il s’achemine ici.

ŒDIPE
Qui est-ce ?

ANTIGONE
Celui que naguère aussi nous gardions
A l’esprit, celui qui est présent, c’est Polynice, que voici.
Magnifique travail, Jacques. 🙂
J'aimerais avoir plus de temps pour m'y plonger en détail.
Merci, mais il n'est vraiment utile qu'aux agrégatifs, c'est un travail pédagogique, non littéraire. Quand je serai arrivé à la mort d'Oedipe, j'essaierai de faire plus élégant… 🙂

Voici la nouvelle livraison. Quelques passages ont posé des problèmes d'interprétation ou de traduction.

- Au vers 1380, j'ai cru bon de rappeler entre parenthèses le sujet de kratousin (les imprécations), fort éloigné du verbe.

- Les vers 1387 - 1388 peuvent se comprendre de deux façons :
+ soit : "par la main d'un frère mourir et tuer celui par qui tu as été chassé"
+ soit : "par la main d'un frère, mourir par celui qui t'a chassé et le tuer"
Mazon suit cette version et écrit, en conservant la juxtaposition des deux verbes mourir et tuer : "que, sous une main de frère, tu tues et succombes à la fois, victime de celui qui t'a banni !"
Le sens général, lui, est bien connu et ne fait pas de doute : Etéocle et Polynice vont s'entretuer…


- Au vers 1404, j'ai dû rajouter "il faut" pour rendre la phrase correcte. Sophocle jongle allègrement avec la syntaxe, mais le grec poétique peut (presque) tout se permettre.

- Au vers 1427, je suis persuadé que le verbe chrèzei ne signifie pas "désirer". Une ancienne glose donne au verbe le sens de "prophétiser", en le rattachant au verbe chrèsmôdein. Le sens est beaucoup plus fort : Polynice dirait en substance : "il peut bien colporter ses oracles, moi, je ne cède pas et je continue ma guerre". Mais je n'ai pas osé franchir le pas…

POLYNICE
Hélas ! Que ferai-je ? Mes propres maux,
Vais-je les pleurer de préférence, enfants, ou, en les voyant, 1255
Ceux de mon vieux père ? Lui que sur une terre étrangère
J’ai trouvé avec vous chassé ici,
Avec un tel vêtement, dont l’odieuse,
La vieille saleté habite avec le vieillard,
Consumant son flanc, tandis que sur sa tête privée d’yeux 1260
Sa chevelure non peignée s’agite à tous vents ;
D’autre part, de même nature que cela, à ce qu’il semble, il porte
Les vivres de son pauvre ventre.
Cela, *maudit* que je suis, c’est trop tard que l’apprends ;
Et j’atteste que je suis venu le plus mauvais des hommes 1265
Pour ce qui est de tes soins ; ce qui m’appartient, ne l’apprends pas des autres.
Mais c’est qu’il y a aussi, compagne de trône avec Zeus,
La Pudeur pour tous les actes ; qu’à côté de toi aussi, mon père,
Elle soit établie. Car aux fautes
Il est d’un côté des remèdes, de l’autre l’empirement. 1270
Pourquoi te tais-tu ?
Dis quelque chose, ô mon père ; ne te détourne pas de moi ;
Tu ne me réponds même rien ? Au contraire, m’ayant dédaigné,
Tu me renvoies sans un mot, et sans m’avoir dit ce que tu as de ressentiment ?
Ô rejetons de cet homme, mes sœurs d’autre part, 1275
Allez, essayez, vous du moins, de faire mouvoir de notre père
La bouche intraitable et à laquelle on ne peut s’adresser,
Afin que sans honneur, moi, qui plus est le suppliant du dieu,
Il ne me laisse pas aller en ne m’ayant dit aucun mot en retour.

ANTIGONE
Dis toi-même, ô infortuné, par besoin de quoi tu es ici ; 1280
Car souvent certes, des paroles ou quelque peu agréables,
Ou déplaisantes ou provoquant la pitié ont, en quelque sorte,
Procuré quelque voix aux muets.

POLYNICE
Eh bien je vais parler ; car tu m’y invites comme il faut ;
D’abord en me ménageant le dieu lui-même 1285
Comme secours, d’où m’a fait lever pour venir ici
Le chef de cette contrée, m’accordant
De parler et d’écouter avec un départ en toute sécurité.
Et cela, ô étrangers, je voudrai de vous,
Et de mes sœurs et de mon père l’obtenir pour moi. 1290
Mais à présent, pourquoi je suis venu, c’est ce que je veux te dire, mon père.
De la terre paternelle, fugitif, j’ai été chassé,
Parce que siéger sur ton trône souverain
Voilà ce que je jugeais bon, né de l’enfantement le plus ancien.
En réponse à quoi, Étéocle, par nature le plus jeune, 1295
M’a chassé de la contrée, ni après m’avoir vaincu par ses paroles,
Ni après en être venu à la preuve du bras ou même de l’acte,
Mais en ayant persuadé la cité ; de cela, c’est assurément surtout
Ton Érinye qui, je le dis, en est cause ;
Ensuite, j’entends parler aussi en ce sens du côté des devins. 1300
En effet, quand je suis arrivé dans Argos la dorienne,
Ayant pris Adraste comme beau-père, comme conjurés,
Je me suis institué ceux précisément qui de la terre d’Apis
Sont appelés les premiers et honorés par la pique,
Afin qu’ayant rassemblé contre Thèbes l’armée aux sept lances 1305
Avec ceux-ci, soit je meure en toute justice
Soit je chasse de la contrée ceux qui ont commis ces actes.
Bien. A présent, pourquoi donc se trouve-t-il que je suis venu ?
C’est en ayant pour toi, ô mon père, des prières suppliantes
De moi-même ainsi que de mes alliés, 1310
Qui maintenant, avec sept corps et avec sept
Lances se sont placés tout autour de la plaine de Thèbes ;
Tel Amphiaraos, le manieur de pique, qui possède d’une part la palme
A la lance, la palme aussi pour le vol des oiseaux ;
Le second, c’est un Étolien, le rejeton d’Œnée, 1315
Tydée ; et le troisième Étéocle, né Argien ;
Le quatrième, Hippomédon, son père l’a envoyé,
Talaos ; et le cinquième, c’est celui, Capanée, qui fait vœu, pour son anéantissement,
De détruire la ville de Thèbes par le feu ;
Et le sixième, Parthénopée l’Arcadien, s’élance, 1320
Portant le nom de celle qui fut autrefois longtemps indomptée,
Sa mère, par qui il fut enfanté ; c’est le fidèle rejeton d’Atalante ;
Et moi, ton fils, qui, même si je ne suis pas le tien, mais le rejeton d’un mauvais
Destin, suis du moins cependant appelé ton fils,
Je conduis vers Thèbes l’intrépide armée d’Argos. 1325
C’est nous qui, au nom de ces enfants et de ta personne, mon père,
Te supplions tous ensemble, réclamant
Pour ce qui est de ta grave colère, que tu cèdes à cet homme se précipitant
Vers le châtiment de mon frère,
Qui m’a chassé et dépouillé de ma patrie. 1330
En effet, s’il est quelque chose de fiable venant des oracles,
Ceux auxquels tu te seras rangé, ils ont affirmé qu’à eux serait la victoire.
Toi donc, au nom des sources, au nom des dieux protecteurs de la race,
Je te demande de te laisser persuader et de céder, puisque
D’un côté nous sommes des mendiants et des étrangers, de l’autre toi, tu es étranger ; 1335
D’autre part, c’est en flattant les autres que nous vivons, toi
Et moi, ayant eu en partage le même sort.
Mais lui, tyran dans le palais, ô pauvre de moi,
Se jouant indistinctement de nous, il se pavane ;
C’est lui que, si tu secondes mon *dessein*, 1340
Dans un effort et un temps brefs, je mettrai en pièces.
De sorte que je t’établirai dans le palais, t’y conduisant ;
Je m’y établirai de mon côté, chassant celui-là par la force.
Et cela, c’est certes si tu le veux avec moi qu’il m’est possible
De m’en faire fort, tandis que sans toi, je n’ai même pas le pouvoir d’être gardé sain et sauf. 1345

LE CORYPHÉE
L’homme, à cause de celui qui l’a envoyé, Œdipe,
Renvoie-le après lui avoir dit ce qui lui est avantageux.

ŒDIPE
Eh bien, chefs de ce pays,
S’il ne se trouvait pas m’avoir envoyé cet homme ici,
Thésée, regardant comme juste d’entendre des propos de moi, 1350
Il n’eût certes jamais entendu ma voix ;
Au lieu de cela, il s’en va satisfait, et vraiment après avoir entendu de moi
Des propos tels qu’ils n’enchanteront jamais sa vie ;
Toi qui, ô misérable, tenant le sceptre et le trône
Que tient à présent ton frère à Thèbes, 1355
As chassé en personne ton propre père que voici,
Et qui l’as fait être un sans-patrie et porter ces habits,
A regarder maintenant lesquels tu pleures, quand dans la même peine
Que moi tu te trouves établi malgré toi.
Pourtant, il ne faut pas pleurer cela, il faut, pour moi certes, les supporter 1360
Tant que je vivrai, me souvenant de toi en meurtrier ;
Car c’est toi qui m’as fait nourrisson de cette peine,
C’est toi qui m’as chassé, c’est d’autre part à cause de toi qu’errant
Je mendie aux autres la vie de chaque jour.
Si d’autre part je n’avais pas engendré ces filles, mes nourricières, 1365
Assurément je ne serais pas, pour ce qui te revient ;
Au lieu de cela, celles-ci me tirent du danger, ce sont mes nourricières,
Ce sont des hommes, non des femmes, pour partager mes peines ;
Mais vous deux, vous êtes nés d’un autre et pas de moi.
Voilà donc pourquoi la divinité te regarde, - et pas encore 1370
Autant qu’à cet instant, s’il est vrai que ces troupes font mouvement
Vers la ville de Thèbes. Car cette cité, il n’est pas possible
Que tu la renverses, auparavant au contraire, souillé du sang versé
Tu tomberas et ton frère pareillement.
Telles sont les Imprécations que j’ai *lancées* sur vous autrefois, 1375
Et qu’à présent j’appelle à venir à moi comme alliées,
Afin que vous jugiez bon d’honorer ceux qui vous ont engendrés,
Et que vous n’estimiez pas déshonorant si d’un père aveugle
Vous êtes nés tels que vous êtes ; car celles-ci ne faisaient pas de telles choses.
Voilà pourquoi ta situation de suppliant et ton trône, 1380
(Ces imprécations) les supplantent, si toutefois, de tout temps évoquée,
La Justice est assise aux côtés des antiques lois de Zeus.
Toi donc, va-t-en, vil rebut et renié par moi,
Le plus méchant des méchants, en ayant rassemblé ces Imprécations,
Que je prononce sur toi : ni vaincre ta terre natale 1385
Par la lance, ni revenir un jour
A Argos entre les monts, mais par la main d’un parent
Mourir et tuer celui par qui tu as été chassé.
Tel est ce que je souhaite, et j’invoque du Tartare
D’abord le sombre abîme, afin qu’elle t’y transporte, 1390
J’invoque d’autre part ces déesses, j’invoque aussi Arès,
Celui qui a jeté en vous cette haine terrible.
Et ayant entendu cela, va-t-en et en allant, annonce
Aussi à tous les Cadméens et en même temps
A tes fidèles alliés, qu’Œdipe 1395
A distribué de tels présents à ceux issus de lui.

LE CORYPHÉE
Polynice, ce voyage qui vient d’être fait,
Je ne m’en réjouis pas avec toi ; et pour le présent, retourne-t-en au plus vite.

POLYNICE
Las ! Funeste route ! Malheureuse entreprise !
Las aussi mes compagnons ! C’est pour un tel terme au voyage 1400
Que nous sommes partis d’Argos, ô pauvre de moi,
Un terme tel qu’il ne m’est pas même permis de le dire à aucun
De mes compagnons, ni même de les faire revenir en arrière,
Mais (qu’il me faut), sans voix, rencontrer ce destin.
Ô sœurs-filles de cet homme, eh bien vous, puisque 1405
Vous entendez les sévérités de ce père qui fait des imprécations,
Non, *n’allez pas* vous du moins, au nom des dieux, si les imprécations de ce
Père s’accomplissent et qu’il y ait pour vous à la maison
Quelque retour, non, *n’allez pas* me mépriser,
Mais placez-moi dans un tombeau et les offrandes. 1410
Et la louange qui est la vôtre à présent, que vous avez remportée
Pour les peines que vous endurez au sujet de cet homme, ce n’est pas une autre moindre
Qu’elle vous apportera encore pour mon assistance.

ANTIGONE
Polynice, je te supplie de m’obéir sur un point.

POLYNICE
Ô ma très chère Antigone, lequel ? Dis. 1415

ANTIGONE
Fais retourner ton armée à Argos le plus vite possible,
Et ne te détruis pas toi-même ainsi que ta cité.

POLYNICE
Mais ce n’est pas possible ; comment en effet ramènerais-je
Cette même armée, pour avoir pris peur une seule fois ?

ANTIGONE
Pourquoi donc de nouveau, ô mon enfant, faut-il que tu t’irrites ? Quel gain 1420
Te parvient pour avoir anéanti ta patrie ?

POLYNICE
Il est honteux de fuir et, étant l’aîné,
D’être ainsi moqué par son frère.

ANTIGONE
Vois-tu comme ils s’acheminent vers leur but,
Les oracles rapportés par cet homme, qui vous crie une mort venant de tous les deux ? 1425

POLYNICE
C’est qu’il le souhaite ; mais nous, il ne faut pas que nous cédions.

ANTIGONE
Las ! Malheur à moi ! Qui donc osera te suivre en entendant
Les prophéties de cet homme, telles qu’il les a prononcées ?

POLYNICE
Nous n’annoncerons pas non plus ce qui déplaît ; car c’est le propre d’un général
Valeureux de dire les points les plus forts, et non ceux qui laissent à désirer. 1430


ANTIGONE
Ainsi donc, ô mon enfant, c’est ce que tu as décidé ?

POLYNICE
Certes, et ne me retiens pas ; allons ! pour moi, c’est sûr, ce chemin
Que j’ai à cœur sera infortuné et funeste
Par le fait de ce père et de ses Erinyes.
Mais vous, puisse Zeus vous accorder bonne route, si pour moi mort, 1435
Vous accomplissez ces *soins*, puisque vous n’en aurez plus pour moi, vivant du moins.
Et maintenant, laissez tout, et adieu, car vous ne me
Verrez plus de nouveau vivant.

ANTIGONE
Las ! Malheur à moi !

POLYNICE
Non, ne te lamente pas sur moi.

ANTIGONE
Et qui, alors que tu te précipites
Dans l’Hadès grand ouvert, ne gémirait, mon frère ? 1440

POLYNICE
Si le destin le veut, je mourrai.

ANTIGONE
Non, pas toi du moins ; allons, obéis-moi.

POLYNICE
Ne me persuade pas de ce qu’il ne faut pas.

ANTIGONE
Mille fois malheureuse alors,
Si je suis privée de toi.

POLYNICE
Il est au pouvoir de la divinité que ces choses
Evoluent de cette manière ou d’une autre. Mais pour ce qui est de vous,
Je prie les dieux que vous n’affrontiez jamais d’infortunes ; 1445
Car, pour tous, vous ne méritez pas d’être malheureuses.

Voici la partie chorale qui clôt le cinquième épisode.
Quelques remarques :


- Au vers 1448, j'ai forcé le sens de néothèn pour conserver le "jeu de mots". Le Bailly n'indique comme sens que "récemment". Mais attention au Bailly. S'il couvre relativement bien Sophocle, il est loin de consigner des sens particulier à ce poète et, à l'inverse, il en crée qui sont en fait des interprétations plutôt que des équivalents. Par ailleurs, il faut se méfier de bon nombre d'extraits traduits hors contexte, donc approximatifs ou parfois carrément faux (le pauvre Bailly ne pouvait de toute façon contrôler tout le travail de ses "nègres"…)

- Les vers 1454 et 1455, corrompus, n'offrent pas un sens très satisfaisant. Peut-être Sophocle avait-il développé l'idée classique des revers de fortune succédant à des relèvements inattendus. Le mot authis, marquant l'alternance ou le retour m'a fait songer à cette possibilité. Mais ici, on n'a que l'idée d'élévation…

- Le vers 1491 est lacunaire. On se reportera aux notes de Mazon.

Ah ! ces parties chorales auxquelles certains scribes ne comprenaient pas grand chose et qu'ils ont défigurées ! (Et encore, on n'est pas chez Eschyle !).

LE CHŒUR
*Inouïes*, de manière inouïe, sont venus à moi
Ces malheurs marqués d’un dur destin de la part d’un étranger aveugle,
A moins que le sort ne le frappe de quelque façon. 1450
Car aucune décision des dieux
Je ne puis la dire vaine.

Celui qui voit, qui voit ces choses, toujours,
C’est le Temps, élevant jusqu’à leur faîte les unes dans l’année,
Les autres, en revanche, d’un jour à l’autre. 1455
*L’Ether a tonné*, ô Zeus !

ŒDIPE
Ô mes enfants, mes enfants, ah ! si quelqu’un de ce lieu
Pouvait m’amener ici Thésée, le tout valeureux !

ANTIGONE
Mon père, quelle est donc cette résolution pour laquelle tu fais cet appel ?

ŒDIPE
De Zeus c’est le tonnerre ailé qui est sur le point de m’emmener 1460
Dans l’Hadès ; allez ! envoyez au plus vite.

LE CHŒUR
Vois, il s’abat, terriblement fort,
Cet indicible fracas lancé par Zeus ; de mon côté,
La frayeur s’est insinuée jusqu’à la pointe des cheveux de ma tête. 1465
Je me blottis de crainte au fond de mon cœur ;
En effet, un éclair enflamme de nouveau le ciel.

Quelle suite va-t-il entraîner ?
Je crains cela ; car ce n’est jamais en vain
Qu’il jaillit, non sans malheur. 1470
Ô vaste éther, ô Zeus !

ŒDIPE
Ô mes enfants, elle est venue à cet homme, la fatidique
Fin de vie, et il n’y aura plus de moyen d’y échapper.

ANTIGONE
Comment le sais-tu ? A quoi donc as-tu deviné cela ?

ŒDIPE
Je le sais très bien ; allez ! Qu’après avoir fait route le plus vite possible 1475
On aille chercher pour moi le chef de ce pays.

LE CHŒUR
Las ! Las ! Une nouvelle fois, voici que nous environne
Le tonnerre retentissant.
Sois propice, ô divinité, sois propice, si à cette terre 1480
Mère tu te trouves apporter quelque chose de funeste.

Puissé-je de mon côté te trouver loyale,
Et, ayant vu un homme maudit,
N’avoir part en aucune façon à ta faveur de peu de profit.
Seigneur Zeus, c’est à toi que je m’adresse. 1485

ŒDIPE
L’homme est-il proche à la fin ? Est-ce encore en vie, mes enfants
Qu’il me trouvera, et étant bien maître de mon esprit ?

ANTIGONE
Mais quel secret voudrais-tu fixer dans son esprit ?

ŒDIPE
En échange des bienfaits que j’ai reçus, lui donner une faveur qui mette un terme à tout,
Celle même qu’en les obtenant, je lui avais promise. 1490

LE CHŒUR
Oh ! Oh ! mon enfant, viens, viens (…)
Ou, au plus profond de la vallée,
Pour le posidonien, le dieu marin,
En train de consacrer l’autel où des bœufs sont sacrifiés, approche ! 1495

Car c’est à toi, à la ville
Et à ses amis, que l’étranger croit bon
De procurer une juste faveur, ayant reçu des bienfaits.
*Hâte-toi, accours, ô prince*.

Voici la fin du cinquième épisode. Quelques petites difficultés :

- au vers 1525, à quoi rattacher γειτόνων ? La plupart des traducteurs anciens en font le complément d' ἀλκήν. Le sens est satisfaisant (une défense contre les peuples voisins), mais les deux mots sont très loin l'un de l'autre… D'autres le rattachent à δορός ἐπακτοῦ. (une lance étrangère venue des voisins). L'expression est quelque peu pléonastique, mais elle a l'autorité de Mazon, que j'ai suivi…

- au vers 1534, le verbe ἐνοικῶ n'a que le sens d'habiter dans les dictionnaires (y compris l'Alexandre). Le sens le plus satisfaisant serait "administrer", que peut avoir le verbe simple, utilisé d'ailleurs au vers suivant. J'ai choisi "gouverner" ; Mazon propose "maintenir".

- au vers 1536, εὖ μὲν, ὀψὲ δέ semble signifier au premier abord : "certes bien, mais tard". Cela dit, il serait étonnant qu'Oedipe adresse une critique aux dieux… Leconte de Lisle traduit par "tôt ou tard", ce qui semble plus conforme au sens du propos, mais qui est trop éloigné de la "lettre" du texte. J'ai un peu forcé le sens de la particule.

- J'ai enfin dû déplacer le vers 1573. Impossible de conserver l'ordre du texte.

THÉSÉE
Quel vacarme général retentit de nouveau chez vous,
D’un côté manifeste, venant de vous, de l’autre évident, venant de l’étranger ?
Serait-ce par hasard quelque foudre de Zeus, ou quelque orage
De grêle qui éclate ? En effet, un dieu
Lançant des intempéries à un tel point, il est possible de tout conjecturer.

ŒDIPE
Prince, tu t’es montré à moi qui le désirais, et un des dieux 1505
T’a procuré une heureuse fortune pour ce chemin.

THÉSÉE
Qu’y a-t-il donc encore de nouveau, ô enfant de Laïos ?


ŒDIPE
C’est pour moi le moment *décisif* de la vie ; et dans ce que j’ai précisément promis,
Je veux mourir sans te tromper, toi ainsi que cette cité.

THÉSÉE
Sur quelle preuve de funeste destin te fondes-tu donc ? 1510

ŒDIPE
Les dieux eux-mêmes, hérauts, me l’annoncent,
Ne me trompant dans aucun des signes établis.

THÉSÉE
Comment as-tu dit, vieillard, que cela se manifestait ?

ŒDIPE
En masse, les coups de tonnerre incessants et,
Eblouissants, les nombreux traits de foudre de la main invincible. 1515

THÉSÉE
Tu me persuades ; car je vois que tu fais des prophéties nombreuses
Et non mensongères ; allons, dis ce qu’il faut faire.

ŒDIPE
Je vais t’apprendre, enfant d’Égée, ce qui,
Exempt des peines du vieillissement, t’est réservé à toi et à ta cité.
C’est vers un endroit que, pour ma part, je vais dès à présent te conduire moi-même, 1520
Sans toucher un guide, là où il me faut mourir.
Cet endroit, de ton côté, n’indique jamais à aucun des hommes
Ni où il se cache, ni dans quels lieux il se trouve.
Afin que cet homme-ci, en lieu et place de nombreux boucliers
Et d’une lance étrangère venue des voisins, te procure toujours une protection. 1525
Quant au mystère défendu qui n’est pas même révélé par la parole,
Tu l’apprendras toi-même, quand tu seras venu là-bas, toi seul ;
Car ni à aucun de ces citoyens je ne saurais le déclarer,
Ni à mes enfants, les chérissant pourtant.
Mais toi-même, garde-le toujours en mémoire, et lorsqu’au terme 1530
De la vie tu parviendras, révèle-le au plus âgé,
Et que de son côté, celui-ci le fasse toujours connaître à son successeur.
Et c’est ainsi que tu gouverneras cette cité à l’abri des ravages
Des Hommes ensemencés ; des milliers de villes d’autre part,
Même si on les administrait bien, ont facilement connu la démesure ; 1535
Car les dieux voient bien, et qui plus est longtemps après, lorsque
Quelqu’un, ayant abandonné les pratiques religieuses, s’est tourné vers la folie ;
Cela, enfant d’Égée, ne souhaite pas l’éprouver.
Sans doute, de telles choses, nous te les apprenons alors que tu les sais.
L’endroit par contre, car les circonstances présentes du fait du dieu me pressent, 1540
Allons-y dès maintenant, et ne restons plus en suspens.
Ô mes enfants, suivez-moi par ici ; car c’est moi qui
Me montre à mon tour votre nouveau guide, comme vous l’étiez pour votre père.
Marchez, et ne me touchez pas, mais laissez-moi
Chercher moi-même le tombeau sacré où 1545
C’est le destin pour cet homme d’être déposé sous cette terre.
Allez de ce côté-ci, ici, de ce côté-là ; car c’est par là que me mène
Hermès le guide, et aussi la déesse infernale.
Ô lumière sans clarté, jadis, en d’autres temps, en d’autres lieux, tu étais mienne,
Mais à présent, pour la dernière fois, mon corps t’atteint ; 1550
Car déjà je vais pour cacher le terme de ma vie
Auprès d’Hadès. Allons, mon très cher hôte,
Puissiez-vous toi, ce pays et tes sujets
Etre fortunés et, pour prix de ce bonheur,
Souvenez-vous de moi mort, vous, toujours heureux. 1555

LE CHŒUR
La déesse invisible, s’il m’est permis par la divinité
De l’honorer par des prières, ainsi que toi,
Prince des ténèbres,

Aïdônée ! Aïdônée ! Je te supplie
Que ce ne soit pas au prix d’une mort pénible ni chargée de souffrances 1560
Que l’étranger atteigne
Celle qui dérobe tout,
En bas, la plaine des morts
Et la demeure stygienne.

Quand en effet, nombreux et sans raison, 1565
Des malheurs se présentent à lui,
Puisse un dieu juste le relever.

Ô déesses souterraines et toi, corps de l’invincible
Monstre que, dans ces portes
*Franchies par des passants sans nombre* 1570

L’on affirme toujours 1573
Se tenir couché et pousser des cris aigus de l’antre où il est, 1571
Gardien indompté auprès d’Hadès.

Celui-là, ô enfant de la Terre
Et du Tartare, je souhaite solennellement
Qu’il *laisse la route libre* 1575

A l’étranger qui s’élance
Vers les plaines souterraines des morts.
Oui, c’est toi que j’invoque, toi qui donnes le sommeil éternel.

Et voilà… Tout a une fin !
Quelques points délicats :
- Aux vers 1665 – 1666, l’idée est un peu obscure à cause des sens multiples que peut prendre le verbe παρίημι au moyen, du fait aussi que la phrase a l’allure d’une sententia. Mazon propose un sens séduisant, mais il interprète plus qu’il ne traduit :
« Et si l’on me croit privé de raison, je ne saurais, moi, prêter la raison à ceux qui me la refusent. »


- Au vers 1745, ἄπορα est conjectural, et ce mot peut être interprété diversement ! J’ai essayé de m’en tenir au sens premier.

- Presque tous les savants traduisent le dernier vers comme s’il s’agissait d’une formule comparable à l’acta estfabula des comédies latines. Mais c’est beaucoup forcer le sens de κῦρος. Je me permets de voir dans ce vers ultime du poète une allusion à la sage autorité de Thésée, le noble souverain d’Athènes, dont Sophocle a manifestement entrepris de faire l’éloge dans cette pièce.

LE MESSAGER
Citoyens, c’est certes en très peu de mots que
Je peux être en mesure de dire qu’Œdipe est mort ; 1580
Mais ce qu’étaient les faits, ni un récit fait en peu de temps
N’est capable de le dire, ni tous les actes accomplis là-bas.

LE CORYPHÉE
Il est donc mort, l’infortuné ?

LE MESSAGER
Il a obtenu
La vie éternelle, celui-là, sache-le bien.

LE CORYPHÉE
De quelle manière ? Est-ce par un sort divin et exempt de souffrance, le malheureux ? 1585

LE MESSAGER
C’est ce dont il convient aussi de s’étonner dès à présent.
Comment donc il est parti d’ici, toi aussi, qui étais présent,
Tu le sais bien, alors qu’aucun de ses amis ne le guidait,
Mais que lui-même nous guidait tous ;
Lorsqu’il fut arrivé sur le seuil escarpé 1590
Qui s’enracine dans les assises d’airain qui sortent de la terre,
Il s’arrêta sur l’un des chemins qui sillonnent le lieu,
Auprès d’une cavité creusée dans le roc, où
Sont déposés pour toujours les serments de fidélité de Thésée et de Pirithoos ;
Après s’être arrêté *à égale distance* de cette cavité, du rocher de Thoricos, 1595
Du poirier creux et du tombeau de pierre,
Il s’assit et défit ses vêtements sordides ;
Puis, *haussant la voix*, il ordonna à ses enfants
D’apporter de quelque lieu de quoi faire un bain et des libations d’eau *vive*.
Toutes deux alors, étant allées vers la colline bien en vue de Déméter qui verdit les champs, 1600
Apportèrent à leur père ce qu’il avait prescrit
En un temps bref, et l’honorèrent d’un bain
Et de l’habit qui est en usage.
Puis, lorsqu’il eut gagné le plaisir de *voir* tout fait
Et qu’il n’y avait plus rien qui restât à faire dans ce qu’il avait commandé, 1605
Voici que gronda le Zeus des Enfers ; les jeunes filles
Tressaillirent quand elles l’entendirent ; tombées alors aux genoux
De leur père elles se mettent à pleurer et ne cessèrent ni
Les coups sur leur poitrine ni les gémissements prolongés.
Mais Œdipe, dès qu’il entend leur voix déchirante, 1610
Plaçant ses bras autour d’elles, dit : « Mes enfants,
Il n’y a plus de père pour vous en ce jour.
Car tout ce qui était pour moi est bien mort, et vous n’aurez plus
Cette corvée de nourriture dont j’étais la cause ;
Oui, elle était rude, je le sais, mes enfants ; mais une seule 1615
Parole dissipe toutes ces souffrances ;
Car l’amour, il n’est personne de qui vous l’ayez obtenu plus
Que de l’homme que voici, sans qui
Vous vivrez désormais le reste de votre vie. »
Tel était le sujet de leurs pleurs, dans leur étreinte mutuelle, 1620
Tous sanglotant ; mais lorsqu’ils furent parvenus au terme
De leurs gémissements et que plus aucun cri ne s’était élevé,
Il y eut un silence, puis aussitôt une voix inconnue
Lui cria un appel, au point que, saisis de peur, nous vîmes nos cheveux
Se hérisser soudain sous l’effet de la crainte. 1625
C’est qu’un dieu l’appelle encore et toujours ;
« Oh ! toi, oui, toi, Œdipe, pourquoi tarder
A faire route ? Depuis bien longtemps ton sort est différé. »
Lui, lorsqu’il comprit qu’il était appelé par un dieu,
Demande solennellement à Thésée, le roi du pays, de venir à lui ; 1630
Et quand celui-ci se fut approché, il dit : « Ô ami qui m’est cher,
Donne-moi l’antique foi de ta main en faveur de mes filles,
Et vous, mes enfants, donnez-lui la vôtre ; et promets-moi
De ne jamais abandonner ces êtres volontairement, mais d’accomplir tout ce que
Tu devras accomplir de profitable pour elles, en toute bienveillance. » 1635
Thésée, en homme de coeur, sans laisser cours aux plaintes,
Promit sous serment de faire cela pour l’étranger.
Puis, lorsque Thésée se fut exécuté, aussitôt Œdipe
Touchant ses enfants de ses mains aveugles, dit :
« Mes enfants, il faut, après avoir ramené la *fierté* dans votre cœur, 1640
Vous éloigner de ces lieux, sans vouloir regarder
Ce qui n’est pas permis, ni entendre ce que l’on va dire.
Allez, partez au plus vite ; que seul Thésée – il en a le droit -
Demeure présent pour s’imprégner de ce qui s’accomplit. »
Telles sont toutes les paroles que nous l’entendîmes prononcer, 1645
Tous tant que nous étions. Puis, tout en ne poussant pas de faibles gémissements,
Nous raccompagnâmes les jeunes filles ; mais comme nous nous éloignions,
Nous étant retournés au bout d’un bref moment, nous ne vîmes
Plus d’homme nulle part,
Seulement le roi lui-même qui avait porté, pour abriter ses yeux, 1650
Sa main à son *front*, comme si quelque horrible
Sujet d’effroi avait paru, qui fût insupportable à voir.
Peu après cependant, et sans perdre de temps
Nous le voyons se prosterner en honorant à la fois la Terre
Et l’Olympe, séjour des dieux, dans la même prière. 1655
Mais de quelle mort celui-là a péri, nul
D’entre les mortels ne saurait le dire, à l’exception de la personne de Thésée ;
Car ce n’est ni la foudre enflammée du dieu
Qui l’a fait disparaître, ni une tempête marine
Qui s’était levée à ce moment-là, 1660
Mais soit quelque émissaire du dieu, soit des puissances infernales
La sombre assise terrestre ouverte pour l’accueillir.
Car ce n’était pas un homme sur qui on gémit ni souffrant
Sous l’effet des maladies qui s’en allait, mais, s’il en fut parmi les mortels,
Un homme admirable. Et si je semble parler en insensé, 1665
Je ne saurais repousser ceux à qui je semble insensé.

LE CORYPHÉE
Mais où sont donc les filles et ceux de nos amis qui les ont accompagnées ?

LE MESSAGER
Elles ne sont pas loin ; en effet, loin d’être anonymes, les échos
De leurs gémissements montrent qu’elles viennent ici en hâte.

ANTIGONE
Ah ! Ah ! Las ! Il nous est possible, oui possible, 1670
Non sur un point et pas sur les autres, de gémir sur l’héritage de notre père :
Ce sang qui nous hante, infortunées,

Pour lui c’est une lourde peine
Qu’en d’autres temps nous supportions continuellement,
Mais en ce qui concerne la fin, nous emporterons avec nous des faits *qui défient la raison* 1675
Pour les avoir vus et soufferts.

LE CHŒUR
Qu’est-ce donc ?

ANTIGONE
Il est possible de l’imaginer, mes amis.

LE CHŒUR
Il s’en est allé ?

ANTIGONE
Comme ce serait au mieux si tu l’obtenais par ton désir.
Car quoi ? Ce n’est ni Arès
Ni la mer qui se sont trouvés sur sa route, 1680
Mais les séjours qu’on ne peut voir l’ont saisi,
Emporté dans une mort ténébreuse ;
Alors que pour nous, ah ! malheureuse, une nuit funeste

Est venue sur nos yeux ;
Comment en effet, errant sur une terre 1685
Etrangère ou sur la vague marine
Obtiendrons-nous le pénible
Soutien de notre existence ?

Je ne sais. Que l’Hadès meurtrier
M’abatte afin que je meure avec
Mon vieux père, 1690
Malheureuse, puisque pour moi
La vie qui vient ne sera pas une vie.

LE CHŒUR
Ô *couple* de filles exemplaire,
Ce qui vous porte, supportez-le comme il le faut,
Et que la passion ne vous brûle pas à l’excès ; 1695
Vous n’allez pas sur la voie du mépris.

ANTIGONE
Il était donc possible de regretter ses malheurs ;
De vrai, ce qui n’était vraiment pas agréable était agréable,
Chaque fois que je le tenais entre mes mains.

Ô père, ô mon cher père, 1700
O toi qui es enveloppé pour toujours dans l’ombre souterraine,
Même ainsi tu ne te trouveras jamais sans mon amour
Ni sans le sien.

LE CHŒUR
Il a fait…

ANTIGONE
Il a fait ce qu’il désirait.

LE CHŒUR
Quoi ?

ANTIGONE
C’est sur la terre étrangère qu’il souhaitait 1705
Qu’il est mort ; il a un lit
Sous terre, bien à l’abri pour toujours,
Et il n’a pas laissé derrière lui un deuil qu’on ne pleure pas.

Car cet œil, c’est sur toi, mon père,
Qu’il gémit, mouillé de larmes, et je ne sais 1710

Comment il me faut, malheureuse,
Dissiper un si grand chagrin.
Las ! Sur une terre étrangère
Tu désirais mourir ; mais
Tu es mort seul ainsi, sans moi.

ISMÈNE
Ô malheureuse, quel sort m’attend donc 1715
Ainsi que toi, ma chère,
Privées ainsi de père ?
[…]
[…]

LE CHŒUR
Eh bien, puisqu’il a heureusement 1720
Dénoué le terme de sa vie, mes amies,
Cessez ce chagrin ; nul en effet
N’est à l’abri des malheurs.

ANTIGONE
Retournons en hâte, ma chère.

ISMÈNE
Pour faire quoi ?

ANTIGONE
Un désir me tient …

ISMÈNE
Lequel ? 1725
ANTIGONE
De voir l’autel souterrain …

ISMÈNE
De qui ?

ANTIGONE
De notre père, *hélas !*

ISMÈNE
Mais comment cela peut-il être permis ? Est-ce que
Tu ne le réalises pas ?

ANTIGONE
Pourquoi blâmes-tu cela ? 1730

ISMÈNE
Et ceci aussi …

ANTIGONE
Quoi donc encore ?

ISMÈNE
Il est mort sans sépulture, à l’écart de tous.

ANTIGONE
Emmène-moi, et donne-moi aussi la mort.

ISMÈNE
[…]

ANTIGONE
[…]

ISMÈNE
Ah ! Infortunée !
Où donc irai-je ainsi solitaire, sans ressource, 1735
Retrouver ma malheureuse existence ?

LE CHŒUR
Mes chères, ne craignez rien.

ANTIGONE
Mais où me réfugier ?

LE CHŒUR
Le souci vous a été ôté auparavant…

ANTIGONE
Lequel ?

LE CHŒUR
Celui pour vous de ne pas mourir misérablement. 1740

ANTIGONE
Je songe …

LE CHŒUR
Qu’as-tu donc à l’esprit ?

ANTIGONE
Comment revenir chez nous,
Je ne le sais pas.

LE CHŒUR
Ne cherche même pas.

ANTIGONE
La douleur me possède.

LE CHŒUR
Elle te tenait aussi avant.

ANTIGONE
Tantôt, c’est sans espoir, tantôt cela va au-delà. 1745

LE CHŒUR
C’est que vous avez eu en partage une vaste mer (de soucis).

ANTIGONE
Oh oui !

LE CHŒUR
J’en conviens moi aussi.

ANTIGONE
Las ! Las ! Où irons-nous,
Ô Zeus ? Vers quelle attente
Le dieu me dirige-t-il encore à présent ? 1750

THÉSÉE
Cessez vos lamentations, mes enfants ; Ceux en effet
A qui la faveur des morts est acquise,
Il ne faut pas qu’ils pleurent ; car ceux-ci s’indigneraient.

ANTIGONE
Ô fils d’Égée, nous tombons à tes genoux.

THÉSÉE
Pour quel besoin à satisfaire ? 1755


ANTIGONE
Nous voulons
Contempler nous-mêmes le tombeau de notre père.

THÉSÉE
Mais il n’est pas permis de se rendre là-bas.

ANTIGONE
Comment as-tu dit, prince, souverain des Grecs ?

THÉSÉE
Ô mes enfants, cet homme m’a prescrit 1760
De ne laisser s’approcher de ces lieux
Nul d’entre les mortels, ni d’invoquer
La sépulture sacrée que celui-ci occupe.
Et il m’a dit qu’en faisant cela comme il convient
Je posséderais un pays pour toujours à l’abri des malheurs. 1765
Nul doute que nos propos, le dieu les a ouïs
Ainsi que celui qui entend tout, le Serment, fils de Zeus.

ANTIGONE
Eh bien, s’il en est ainsi selon son intention,
Cela peut suffire ; renvoie-nous à Thèbes
L’Ogygienne, pour voir si en quelque manière 1770
Nous pourrons faire obstacle au meurtre qui s’achemine
Vers nos frères.

THÉSÉE
Je vais faire cela aussi, ainsi que tout ce que
Je suis disposé à accomplir d’avantageux pour vous
Et la satisfaction de celui qui vient de partir sous la terre 1775
Pour cela, il ne faut pas que je perde courage.

LE CORYPHÉE
Allons, cessez vos pleurs et n’éveillez pas davantage
Vos lamentations ;
Les choses ont un garant solide.

Explicit feliciter anno 2012.

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Bientôt, une nouvelle aventure avec le livre I de Thucydide !
Vraiment merci !
Attends d'avoir lu !!! 😀
…Bientôt, une nouvelle aventure avec le livre I de Thucydide !
J'en suis impatient. 🙂
Avis : plusieurs personnes m'ont signalé (en MP) que mon interprétation du dernier vers n'avaient pas l'approbation de leur autorité professorale… J'ai bien dit que je n'avais émis qu'une hypothèse… N'ayant aucun titre universitaire à faire valoir en la matière, je m'incline respectueusement devant l'avis de toute personne plus compétente que moi !