Malgré toutes les recherches que je viens d'entreprendre via Google, je n'ai trouvé aucun site affirmant la masculinité du mot "énigme", par le biais duquel Corneille, dans Œdipe, m'a un peu surpris !
Ma raison la repousse, et ne m'en peut défendre ;
Moi-même en cet état je ne puis me comprendre ;
Et l'énigme du Sphinx fut moins obscur pour moi
Que le fond de mon coeur ne l'est dans cet effroi :
Bien sûr, vous allez me dire de rajouter tout bonnement le "e" manquant, mais ceci rajouterait une syllabe et, sans enjambement interne possible, le vers aura un demi-pied en trop !
En A.P.I., cela donne :
"e / le / nig / mə / dy / sfɛ̃ // fy / mwɛ̃ /(z) ɔp / scyʁ / pyʁ / mwa"
Ma question est donc simple : pourquoi Corneille attribue-t-il le genre masculin au mot "énigme", contrairement à ses contemporains ?
(J'ai également pensé que, si le second hémistiche dudit vers avait été "moins obscurE pour moi" (pas de "fut"), il n'y aurait eu aucun problème, mais c'est partout le même que je trouve. Aucune modification n'est possible.)
Même si le mot latin,
aenigma, était féminin, en remontant au grec on trouve
αἴνιγμα, qui était neutre.
Littré a noté «
Le genre d'énigme a varié, et Massillon le faisait encore, conformément à l'étymologie, masculin ». Dans le dictionnaire à la fin d'
une édition du théâtre complet de Corneille, j'ai trouvé une pareille remarque, «
Énigme, au dix-septième siècle, était des deux genres ».
C'est pour ça que j'ai déjà rencontré les deux genres à la fois chez Racine et chez Corneille !
Merci beaucoup pour la réponse exhaustive. 😀
Les dictionnaires de l'Académie ont toujours opté pour le seul féminin, mais les autres dictionnaires mentionnaient qu'on pouvait rencontrer le masculin :
Furetière,
Trévoux,
Féraud. On le trouve encore chez
Bossuet en 1662, mais il passe au féminin en 1666.
Une raison qui peut expliquer la persistance du masculin est que le mot est entré en français sous la forme
enigmat, clairement du masculin.
Je ne sais pas si c'est le cas pour Corneille, mais parfois le e est apocopé (très fréquent pour le terme "encor") afin d'avoir un vers de 12 syllabes ! (Les licences poétiques sont peut être plus fréquentes au XIXe, je ne suis pas certaine de ce que j'avance pour le siècle classique !)
Je ne crois pas que l'apocope puisse concerner indifféremment n'importe quel mot. Seuls un petit nombre de mots pouvaient être traités ainsi, et "encore" est le plus connu. L'Académie cite aussi Londre pour Londres, pié pour pied, et surtout des conjugaisons je croi, je voi, je di. Mais il ne me semble pas qu'énigme ait pu être touché par l'apocope, car on n'aurait certainement pas supporté de voir cette finale gm.
De toute manière, ce que Prissou appelle apocope, en l'occurrence, n'est peut-être que la classique élision orale du e avant une voyelle à l'intérieur d'un vers, style :
Voilà qu'on nous propose une énigme à résoudre…
La forme je croi n'a été remplacée par je crois qu'en 1718, et je sai ou je sçai n'ont cédé la place à je sais qu'en 1740.
Les formes sans s, à l'époque classique, étaient donc encore les formes normales et n'avaient alors rien d'une licence poétique…
Si l'Académie a remplacé dans sa deuxième et sa troisième édition du Dictionnaire les formes
croi (et
croy) par
crois, et
sai ou
sçai par
sais, c'est précisément parce que ces formes n'étaient plus considérées comme le bon usage ; la forme "je crois" (par exemple) est naturellement bien plus ancienne que 1718. On en trouve plein d'exemples dans les livres dès le XVIe siècle et peut-être avant (par exemple
ici).
Et les rapports entre les différentes formes concurrentes entre 1600 et 1750 sont illustrés ici :
https://books.google.com/ngrams/graph?content=je+crois%2Cje+croys%2Cje+croy%2Cje+croi&year_start=1600&year_end=1750&corpus=7&smoothing=6&direct_url=t1%3B%2Cje%20crois%3B%2Cc0%3B.t1%3B%2Cje%20croys%3B%2Cc0%3B.t1%3B%2Cje%20croy%3B%2Cc0%3B.t1%3B%2Cje%20croi%3B%2Cc0
Toujours est-il que c'est l'Académie elle-même qui écrit dans son édition de 1835 :
Les poëtes français usent quelquefois de l'apocope; ils écrivent, par exemple, Londre pour Londres, je voi pour je vois, encor pour encore, etc.
même si
je voi (je voy) était bien la forme ancienne alternative de
je vois.
Ceci dit, certaines formes élidées étaient restées tolérées en poésie, pour assurer la rime à l'œil, et Musset, deux siècles plus tard, écrira :
Mais j'aime trop pour que je die
Qui j'ose aimer.