L’original et la copie ; la traduction est-elle un travestissement ?

Littérature

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Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Je me permets l'ouverture de ce sujet afin de réfléchir à la question de la traduction et aux problèmes qu'elle peut soulever d'un point de vu théorique, esthétique et même, qui sait, éthique. La question a déjà été soulevé en creux dans le sujet "L'élitisme français dans les facultés de lettres", mais elle me semble être assez riche pour être l'objet d'un sujet à part entière.

Je me permets la récupération de quelques propos tenus dans l'autre sujet et qui tourne autour de la question :

claude.r.giroux :
Je crois que pour vraiment apprécier les auteurs étrangers, il faudrait étudier leur littérature dans leur langue. Sinon, on galère dans les traductions plus ou moins heureuses.
Polo :
Comme le souligne claude.r.giroux il y a évidemment l'obstacle de la langue. Mais ce n'est pas tant le fonctionnement de cette discipline qui est à décrier (étude des textes en langue française le plus souvent en cours) que le système français en général qui peine à rendre les étudiants compétents dans au moins une langue étrangère, et dans l'idéal deux. Si déjà l'on faisait des cours sur des oeuvres anglaises ou allemandes (ou espagnoles, italiennes…), il y aurait largement de quoi faire car les professeurs maîtrisant ces deux langues ne manquent pas. Pour les autres littératures étrangères, ce serait vraiment dommage de s'en priver. Sans prétendre à l'exégèse, la lecture permet déjà d'apprécier bon nombre de ces auteurs. J'ai cru remarquer que les traducteurs de langues dites mineures sont généralement très soucieux de leur travail et fréquemment en contact avec les écrivains qu'ils traduisent, c'est au moins encourageant.
Leihe (un très beau passage, si vous voulez mon avis) :
Le problème de la langue pour les littératures étrangères me semblent être en première année un faux problème ; je crois qu'il est possible d'étudier et d'avoir une approche intéressante de textes étrangers traduits. Si la langue d'origine est vraiment importante pour des recherches plus poussées, ça me semble être une illusion que de croire qu'il n'est possible d'étudier de façon riche - pour un L1 par exemple - Kafka, que dans sa langue originale…
76 man :
Comme plusieurs personne l'ont dit, ce n'est pas l'élitisme, mais bien de la spécialisation. Depuis les études des formalistes russes et des structuralistes, on envisage, de manière légitime à mon avis, le texte comme une poétique et une esthétique combinées. Or, l'étude de la poétique au sens linguistique impose de lire un texte dans sa forme originelle, et donc à mon avis dans sa langue originelle. On sent très bien, dans les cours de comparée, que l'on étudie les thèmes, les motifs… mais le texte nous échappe. Et malgré les efforts des excellents traducteurs, quand c'est le cas, certains textes restent hermétiques, notamment quand ce sont des textes poétiques. Par exemple, j'ai étudié Lorca en L1 d'espagnol (je faisais alors un double cursus), et j'ai consulté les traductions françaises, pour aboutir à la question : comment peut-on étudier Lorca en français ? "Traduttore, traditore" ! Il faut se dire qu'à la fac, on étudie les textes, ce qui ne nous empêche pas de lire des œuvres étrangères à côté.
La question me semble être finalement celle de la valeur que l'on attribue à un texte traduit et s'inscrit finalement dans une question d'esthétique assez classique sur la valeur de ce que l'on nomme "l'original". Pour ma part, je crois profondément que l'on manque quelque chose lorsqu'on cristallise le texte littéraire comme un objet "en soi", ayant, dans sa pure forme, quelque chose à nous dire que toute traduction ou manipulation ne peux que travestir, ou même détruit.

Cette idée selon laquelle une traduction serait dans une position de défaut vis à vis d'un texte original, me semble être le fruit de présupposé méthodologiques qui ne vont pas de soi. Finalement, prendre le texte original comme un texte à partir duquel il faudrait, dans le meilleur des cas, dans l'idéal, partir, c'est le penser comme une source ; c'est à dire comme un document renfermant un message donné, une poétique propre et inaltérable que la traduction, comme d'autre manipulation, rendrait peu lisible ou effacerait totalement. Le problème, selon moi, c'est qu'on rentre par là dans une cristallisation, une objectivation du texte ; on en fait un monolithe et une unité de sens dont le travail d'étude viserait le décryptage et l'analyse exhaustive.

Il me semblerait intéressant, au contraire de cette démarche, et n'en déplaise aux russes, aux hongrois ou autre croates, de prendre le texte traduit comme un texte ayant par lui-même et en lui-même une richesse propre, une force sienne, une originalité irréductible. Le travail d'analyse ne me semblerait pas perdre en pertinence - il serait simplement autre - s'il prenait un livre traduit - imaginons Le Château de Kafka - comme objet d'étude et ceci sans penser sa source, c'est à dire en le prenant réellement comme un écrit original.

J'imagine bien que cette position ne va pas de soi et qu'elle n'est même pas "majoritaire" dans l'esprit des études littéraires. Cependant, et c'est pourquoi je voulais poser la question ici, quels arguments iraient contre ce "contre-travail" d'étude et contre cette position consistant à prendre le texte traduit, non comme une source indirect, mais comme une oeuvre propre ayant ses propres qualités ?
Je suis assez d'accord avec ta position, et celle-ci me semble d'autant plus vrai en matière de traduction poétique, où le traducteur se doit de traduire en poète.

J'attends beaucoup des réponses à venir.
Entendons-nous que les textes d'ordre scientifique et/ou de communication peuvent être traduits sans aucune perte.

Les textes littéraires et plus particulièrement ceux qui ont fait l'objet d'un travail artistique, telle la poésie, sont intraduisibles (suivant mon opinion). Or, j'admets qu'il est possible, à partir d'un poème écrit en langue x, d'en faire un autre qui lui ressemble en langue y. Il dira autre chose ou sonnera autrement.

Mon argument est simple : quand on traduit, il faut choisir sa "bataille", soit qu'on veuille respecter la musique (allitérations, rimes, enchaînements musicaux [effets], rythme [pieds], etc.), soit qu'on veuille respecter le sens et la précision du vocabulaire. Déjà, pour l'un ou pour l'autre, c'est presque impossible; alors, pour avoir les deux, je dirais que c'est un problème np-complet… 🙂
On n'en revient au même problème ; penser la traduction comme une tension idéale à la ressemblance à l'original, implique nécessairement une vision de la traduction comme un défaut par rapport à cet original. Pourtant, cette logique ne va pas de soi.
Il faudrait poser la question : pourquoi la traduction ?

Comme pour la musique, on pourrait choisir le terme «transcription». Transcrire la symphonie #9 de Beethoven pour guitare. Je crois qu'on peut mieux comprendre ici l'ampleur de l'écart entre l'oeuvre originale et la copie «traduite/transcrite». 🙂
Cette question est classique et très intéressante.

Mais le problème que j'aurais voulu poser ici c'est celui de la légitimité ou l'illégitimité de l'étude de la traduction, comme oeuvre originale, dans le cadre universitaire. Questionner les présupposés légitimant la position selon laquelle, dans la recherche universitaire, un texte original vaudrait toujours plus que sa traduction.
claude.r.giroux a écrit :Mon argument est simple : quand on traduit, il faut choisir sa "bataille", soit qu'on veuille respecter la musique (allitérations, rimes, enchaînements musicaux [effets], rythme [pieds], etc.), soit qu'on veuille respecter le sens et la précision du vocabulaire. Déjà, pour l'un ou pour l'autre, c'est presque impossible; alors, pour avoir les deux, je dirais que c'est un problème np-complet… 🙂
Cet argument présente, à mon sens, le grand défaut de dissocier le fond de la forme quand il s'agit en vérité de considérer -et cela est infiniment plus vrai en poésie- l'oeuvre poétique comme un tout organique, créant sur son lecteur un effet particulier. C'est pour cela que l'entreprise du traducteur n'est pas de rendre compte de la musique d'un poème ou de son sens, mais bien plutôt de créer un autre "tout", en vue de susciter chez le lecteur le même effet. Il ne s'agit donc pas, en poésie du moins, de tendre vers l'original, mais de créer un texte frère de cet original.
Je ne suis pas certain de comprendre la question de manière précise… je suis hors contexte.

Mais je crois que l'étude de la traduction (qui est un art en soi) est nécessaire, donc plus que légitime.
Même que pour les ouvrages scientifiques, je peux facilement imaginer qu'une traduction pourrait être meilleure que le texte originale. Par exemple : un ouvrage d’ingénierie traduit du créole à l'allemand. 🙂

Pour la poésie, la seule chose qui m'importe est le sens via des mots qui permettraient de reconstruire l'image/la base fondamentale de l'oeuvre. Afin qu'à la lecture (ou l'audition) de l'originale on puisse connecter les deux.
je peux facilement imaginer qu'une traduction pourrait être meilleure que le texte originale. Par exemple : un ouvrage d’ingénierie traduit du créole à l'allemand.
Je note ça pour mon prochain one man 😀
C'est pour cela que l'entreprise du traducteur n'est pas de rendre compte de la musique d'un poème ou de son sens, mais bien plutôt de créer un autre "tout", en vue de susciter chez le lecteur le même effet.
Déjà qu'un poème lu dans sa langue d'origine créera autant d'effets différents qu'il y a de lecteurs, je ne crois pas que la traduction de la poésie ait d'autres buts que de «rentabiliser» l'oeuvre en en permettant l'exportation. 🙂
Rentabiliser, probable. Mais diffuser, aussi, peut-être…
Lohelia a écrit :Rentabiliser, probable. Mais diffuser, aussi, peut-être…
C'est un autre débat… Mais pourquoi diffuser ? Par altruisme !? La poésie est, à mon sens, un travail sur la langue, celle du poète. La poésie a aura accompli un altruisme de langue quand elle aura soulevé tant d'intérêt qu'un Chinois voudra apprendre le français ou que le Français voudra apprendre le chinois, c'est selon… 😀 !!!
Dans ce cas le débat lui-même serait inutile. Traduire ? Mais pour quoi, puisque le poème ne serait lu que par son auteur…
Bref.
claude.r.giroux a écrit :
Lohelia a écrit :Rentabiliser, probable. Mais diffuser, aussi, peut-être…
C'est un autre débat… Mais pourquoi diffuser ? Par altruisme !? La poésie est, à mon sens, un travail sur la langue, celle du poète. La poésie a aura accompli un altruisme de langue quand elle aura soulevé tant d'intérêt qu'un Chinois voudra apprendre le français ou que le Français voudra apprendre le chinois, c'est selon… 😀 !!!
Euh, on dirait la réaction de quelqu'un qui veut garder jalousement son travail et sa propre maîtrise des langues étrangères… Je suis bien heureuse de pouvoir lire, même en traduction, de la poésie hongroise, yiddish ou russe et de voir que les traducteurs sont eux-mêmes heureux de pouvoir faire découvrir ces textes à leurs lecteurs… Il y a aussi quelque chose de très beau à entendre un traducteur dire s'être battu pour faire connaître un poète injustement méconnu et s'exprimer sur les difficultés qu'il a pu rencontrer : voir la parution récente des oeuvres poétiques de Zbigniew Herbert. Armand Robin, qui était un formidable passeur et un excellent linguiste, moins bon poète hélas, aurait, je pense, bondi à vous lire ! A lire certaines réactions, on dirait que la littérature doit rester un domaine privé (national ?), une occupation où l'on décortique les textes comme des insectes avec le plaisir d'être le seul à avoir repéré quelques pépites jamais vues jusque-là.
C'est pour ça que je disais que c'était un autre débat. J'aime, et j'ai même, quelques recueils de poésies traduites. C'est à la condition d'avoir les textes originaux avec la traduction en regard. Comme je le disais plus haut, la traduction doit m'aider à m'y retrouver dans la langue originale. Il faut faire l'effort de comprendre, selon moi, la «voix» du poète-créateur. Mais il ne faut pas prendre la traduction d'un texte comme l'équivalent de celui d'origine. 🙂
claude.r.giroux a écrit :Mais il ne faut pas prendre la traduction d'un texte comme l'équivalent de celui d'origine. 🙂
C'est mon propos justement, la traduction n'est pas un équivalent de l'original, une pâle copie incapable d'atteindre la même intensité poétique que l'original, mais une oeuvre à part entière, d'égale valeur.
Nous disons la même chose, donc… 🙂
Sauf que je ne suis pas prêt à dire «d'égale valeur». Toute chose étant inégale par ailleurs… 😀
Il me semblerait intéressant, […] de prendre le texte traduit comme un texte ayant par lui-même et en lui-même une richesse propre, une force sienne, une originalité irréductible.
Je trouve généralement les traductions françaises très « molles », trop pour croire qu'il y ait vraiment une spécificité littéraire à mettre en lumière. Mais j'ai aussi en tête des expériences fortes, des textes pour lesquels j'aurais volontiers cru une « richesse propre » à explorer : la traduction de Yourcenar des Vagues, le Virgile de Valéry… Cependant il paraît que Yourcenar fait davantage des belles infidèles – mais vraiment belles, alors – que des traductions, et je me demande si l'existence des belles infidèles ne fait pas voir une faiblesse de cette proposition, celle de s'arrêter de penser la traduction comme pratique langagière particulière en la confondant avec l'inspiration.

Je ne suis pas contre, mais je pense aussi qu'on peut penser la traduction autrement que selon le rapport simpliste original-copie. Une traduction peut être un texte très fort en sa langue, tout en restant une traduction, un texte qu'il peut être très riche de penser dans son rapport au texte premier. Une traduction peut aller jusqu'à inventer quelque chose dans sa langue pour faire passer quelque chose : c'était le but des « traductions calques », par exemple, dont l'un des tardifs représentants est [Polo guérit ma mémoire], dont la traduction de l'Enéide n'hésite pas violenter les habitudes syntaxiques de la langue française. C'est une vraie création en français, mais c'est une traduction. Et je ne crois pas que le traduttore, traditore, malgré la force de la paronomase, soit une fatalité : c'est un lieu commun, ce n'est pas un indiscutable. Vouloir traduire toutes les valeurs d'un texte n'est pas plus illusoire que de croire quelqu'un capable de les appréhender toutes, et je crois donc plus sage de partir de l'idée qu'on ne traduit pas un « objet » textuel, mais ce qui est pour nous la force de ce texte, et que ce qu'on fait n'est pas une copie, mais une œuvre en quelque sorte à deux auteurs. A partir du moment où on sait ce qu'on veut traduire, je ne crois pas qu'on puisse définitivement ne pas pouvoir traduire : il n'y a pas le mot en français ? Il y a la phrase. On ne peut pas reproduire l'effet de cette paronomase ? On la recréera ailleurs, ou autrement. J'ai l'impression en fait que ce sont beaucoup d'idées obscures qui empêchent ce genre de souplesse, le sentiment qu'on va commettre un sacrilège, sans savoir trop en quoi. On voit pourtant que certaines traductions qu'on critique beaucoup sur des choses de ce genre – le Poe de Baudelaire – continuent d'être lues… Parce que c'est Baudelaire ? Parce que c'est une belle infidèle vraiment belle ? Ou parce que malgré tout c'est davantage Poe en français qu'une meilleure « copie » ? Peut-être qu'on ne peut pas trancher, mais j'aime bien croire la troisième hypothèse.
(Pierre Klossowski)
Mais je pense aussi qu'on peut penser la traduction autrement que selon le rapport simpliste original-copie. Une traduction peut être un texte très fort en sa langue, tout en restant une traduction, un texte qu'il peut être très riche de penser dans son rapport au texte premier.
Oui, bien sûr. Même si je ne pense pas que le rapport original-copie soit un rapport simpliste - c'est un marronnier, si on veut, mais il y a quelque chose là-dedans qui se creuse et n'en finit plus de se creuser jusqu'à tomber dans des lieux pas forcément si explorer que ça.
Et je ne crois pas que le traduttore, traditore, malgré la force de la paronomase, soit une fatalité : c'est un lieu commun, ce n'est pas un indiscutable. Vouloir traduire toutes les valeurs d'un texte n'est pas plus illusoire que de croire quelqu'un capable de les appréhender toutes, et je crois donc plus sage de partir de l'idée qu'on ne traduit pas un « objet » textuel, mais ce qui est pour nous la force de ce texte, et que ce qu'on fait n'est pas une copie, mais une œuvre en quelque sorte à deux auteurs.
Je pense que fouillant ce point, on tomberait possiblement sur des croisements classiques mais intéressant sur les jeux "d'intertextualité" et de "trahisons volontaires" entre pratique artistique. John Cage - que je connais un peu - à fait des choses très intéressante sur des textes de Thoreau, qui pourrait, à travers l'élargissement de la notion, se comprendre comme des traductions - avec tous les paradoxes et tensions internes des invitations musicales de l'homme, qui, indépendamment de sa passion des champignons, avait un véritable goût pour la complexité.

Quoi qu'il en soit, je crois que la notion même d'objet textuel est, sinon à bannir, du moins à discuter sérieusement. Elle procède d'une "sur-cristallisation" de la "chose écrite" qui justifie, il me semble, tout un ensemble de prescription et de contre-prescription dans l'économie de l'étude des textes. Le travail de lecture, d'écriture, de l'entre-écriture - avec le modèle de l'écriture à la marge et du commentaire du commentaire par exemple -, tout ça est trop peu prit en compte, il me semble, dans la manière d'aborder la littérature. Mais, je ne parles là qu'en spectateur assez lointain - étant plutôt du côté de la philo - et je ne saurais dire si ce sentiment relève d'une réalité ou d'une simple impression diffuse. N'empêche que quand je vois les réactions autour de la question de l'étude de la littérature étrangère à la faculté, sur ce forum, je me pose quelques questions et me demande si ce que nous discutons ici est vraiment abordé de cette manière dans les études universitaires.