Bonsoir,
Les vers de Baudelaire sont tirés de
Élévation
Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par-delà le soleil, par-delà les éthers,
Par-delà les confins des sphères étoilées,
Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins;
Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!
Baudelaire, Les fleurs du mal III
Que veut dire Baudelaire dans ce poème ?
1 - D'abord Baudelaire se rattache à un courant idéaliste, à une pensée philosophique, celle de Platon. Chez ce philosophe grec classique apparaît la notion de monde des idées développée en particulier dans le fameux mythe de la caverne. Pour être concis, Platon affirme que le monde réel qui nous entoure n'est que l'image d'un monde idéal. Dans le monde réel, nous constatons diversité, désordre, manque de sens. Dans le monde idéal au contraire règnent ordre et unité, source de beauté.
Baudelaire se rattache à ce courant de pensée.
2 - Il est aussi persuadé d'avoir été exclu d'un paradis originel; Il vit son existence dans les déchirements (spleen et idéal). Aussi rêve-t-il de retrouver le chemin de cet Eden.
3 - Baudelaire fait l'expérience des synesthésies : Mode de perception selon lequel, chez certains individus, des sensations correspondant à un sens évoquent spontanément des sensations liées à un autre sens. Le cas le plus fréquent est la synopsie ou audition colorée. Il va traduire dans le poème "correspondances", cette expérience sensitive pour en faire une nouvelle voie poétique.
Il y a deux types de correspondances
-- les correspondances horizontales tirées des synesthésies « les parfums, les couleurs et les sons se répondent»,
-- les correspondances verticales. Au travers de la complexité du monde qui nous entoure, grâce aux synesthésies, le poète fait l'expérience d'une unité mystérieuse, d'un monde idéal au sens platonicien, d'un monde d'ordre au-delà du chaos apparent. Justement l'objet de la poésie est de remonter à cette unité primordiale au travers des métaphores et des symboles, traductions linguistiques de l'expérience des synesthésies.
La poésie sera le moyen privilégié de retrouver au travers de l'intuition des correspondances (nées des synesthésies), grâce à un langage magique fait d'images, de sonorités envoûtantes - la fameuse "sorcellerie évocatoire" - le chemin de ce paradis, ce lieu d'ordre, d'unité et de bonheur. Cette recherche de l'unité se traduit aussi dans le désir fusionnel amoureux que nous retrouvons dans l'invitation au voyage. "Là, tout n'est que luxe, calme et volupté". D'ailleurs l'expérience esthétique (tableaux), l'expérience amoureuse et l'expérience poétique se confondent (expérience de l'unité) pour un trop bref instant de bonheur.
En fait, Baudelaire a rarement vécu cet état d'apesanteur, de facilité. Il est plutôt l'éternel vaincu par le spleen et se retrouve enfermé sous le couvercle du ciel gris. Il n'a jamais créé dans la facilité non plus.
Revenons à ton sujet : Quel est l'objet de la poésie ? Quelle est sa fonction ? Décrire ? Épancher son moi ? émouvoir ? Expliquer ? Entreprendre un voyage initiatique ?
Peut-on la définir par son objet ? Ou par sa manière ?
Remarque que Baudelaire te met sur la voie en parlant du "langage des fleurs et des choses muettes". Quel que soit son projet, l'écrivain doit le passer par le creuset d'une langue adaptée pour qu'il devienne poétique. Ce travail est de toute façon bien éloigné d'un vol sans effort et de la construction facile d'une signification.