Quelques difficultés de Tacite

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Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Bonjour.

Je relis en ce moment les Histoires de Tacite. J'aimerais bien avoir l'avis des bons latinistes de ce forum sur quelques points délicats. Merci d'avance! 🙂

1. Vir facundus et pacis artibus, bellis inexpertus. (I, 8) Un homme éloquent, talentueux en temps de paix mais sans expérience de la guerre (BL, trad. Wuilleumier et Le Bonniec). Artibus est-il bien un ablatif de qualité, quoique réduit à un mot?


2. Provinciam aditu difficilem (I, 11). Une province difficile d'accès.
Le sens n'est pas mystérieux, mais la construction est ambiguë. Faut-il lire aditu comme l'ablatif d'aditus, ou comme un supin e -u sur le modèle horribile visu?
1° Tu es ici confronté à une vraie difficulté, et les dictionnaires, toujours lacunaires en ce qui concerne la période post-classique - ne t'aident guère! Voici comment je comprends la phrase :
Vir facundus : un homme disert
et pacis artibus : surtout pour ce qui concerne les arts de la paix
bellis inexpertus : (mais) inexpérimenté en art militaire (en guerres).
aditu est à l'évidence un supin complément de l'adjectif difficilem.
Pour la question 1°, un complément nominal à l'ablatif d'un adjectif s'appelle traditionnellement ablatif de limitation (en allemand, Ab. der Rücksicht / der näheren Bestimmung / der Beschränkung, en latin Ab. respectus / limitationis).

A partir de cette construction, par attraction casuelle (ou antiptose), l'adjectif peut passer lui aussi au cas ablatif. On parle alors d'ablatif de qualité, dont la fonction est cette fois complément du nom (lequel nom n'est pas forcément explicité, cf. esse bono animo). Les deux constructions sont entièrement synonymes et s'emploient dans les mêmes conditions (alors que le génitif de qualité, lui, présente des différences subtiles dans son emploi).

Pour la question 2°, cela revient au même. Historiquement, le supin n'est jamais qu'un nom verbal en *-tu- à un cas figé : après un verbe, il est logiquement au cas accusatif (c'est l'infinitif en -तुं du sanskrit classique et le supin en -/-тъ du balto-slave). On trouve quelques occurrences au datif (-ui) chez Plaute pour le but. Et après un certain nombre d'adjectifs (plus limité que pour 1°, car le supin est déjà déclinant en latin), à l'ablatif. Ce qu'on appelle un peu scolairement "supin en -u" est un ablatif de limitation comme les autres. On trouvera donc pareillement la construction difficili aditū de même sens.

Notez aussi qu'à l'origine, ces noms verbaux en *-tu- sont indifférents à la diathèse. En sanskrit, l'infinitif et l'absolutif (en -त्वा, c'est-à-dire un instrumental) présentent encore cette caractéristique. En latin, ce n'est plus le cas, mais l'évolution est séparée : d'où le sens actif de la forme en -tum et passif de la forme en -tū.
Merci pour vos contributions. Je vais en faire mon profit. 🙂

Si cela vous dit, un troisième point, qui n'est en fait qu'un détail de traduction.

3°. Discours d'Othon, I, XXI (in fine). Style indirect, d'où l'infinitive.
"…ac si nocentem innocentemque idem exitus maneat, acrioris viri esse merito perire".
Trad. B.L.: "et si la même fin attend le coupable et l'innocent, celui qui se montre plus énergique mérite son trépas."
Cela ne me semble pas très clair. Je dirais plutôt quelque chose comme: "…mourir d'une mort méritée est la marque d'un homme plus énergique." Non?
Ta seconde traduction est bien meilleure; je propose :
"Si une même fin attend le coupable et l'innocent, il appartient à l'homme qui a suffisamment de vertu (tournure classique esse+gén ) de mourir à bon droit"
Le mot "vertu" force un peu le sens d'acer, mais il lui donne une connotation stoïcienne à laquelle je tiens beaucoup…
Va pour le côté stoïcien, mais "vertu" me semble un peu lisse pour l'âpreté d'acrior. :/
Je m'en doutais! Mais attention : le mot vertu n'a nullement ici le sens alangui que lui donnaient les beaux esprits aux heures les plus glorieuses de la Préciosité; je lui confère le sens premier du mot latin : le courage, la détermination, la constance dans l'appréciation de son devoir! Ceci dit, je ne recommande nullement cette traduction qui, je l'ai dit, est personnelle!
Bonjour aux fins latinistes. 🙂
J'exhume ce vieux sujet à propos de l'extrait suivant (Agricola, I, 21), où Tacite raconte comment Agricola entreprit de civiliser la Bretagne "à la romaine", pour mieux la soumettre.
N.B.: la phrase est une indépendante. Les infinitifs sont de narration.

Iam vero principum filios liberalibus artibus erudire, et ingenia Britannorum studiis Gallorum anteferre

La plupart des traductions donnent quelque chose comme:
"De plus, il faisait initier les enfants des notables aux arts libéraux et préférait les dispositions naturelles des Bretons aux acquis culturels des Gaulois".

J'avoue ne pas être convaincu par la partie en gras. Le sens ne m'en paraît pas clair, et je ne perçois pas l'intention de Tacite dans cette remarque.
Le problème est que les deux noms, ingenia et studiis, sont très polysémiques. Quelqu'un aurait-il une idée?
1. Vir facundus et pacis artibus, bellis inexpertus. (I, 8) Un homme éloquent, talentueux en temps de paix mais sans expérience de la guerre (BL, trad. Wuilleumier et Le Bonniec). Artibus est-il bien un ablatif de qualité, quoique réduit à un mot?

A titre d'information, voici ce que dit Wuilleumier Pierre( Tacite, Histoires, livre I. PUF " Erasme" ad loc: " Artibus: peut être considéré soit comme un ablatif de qualité, soit comme complément d'expertus, à tirer d'inexpertus.- Ce dernier mot a un sens passif, comme II,75"
Jean-Luc Picard a écrit :Bonjour aux fins latinistes. 🙂
J'exhume ce vieux sujet à propos de l'extrait suivant (Agricola, I, 21), où Tacite raconte comment Agricola entreprit de civiliser la Bretagne "à la romaine", pour mieux la soumettre.
N.B.: la phrase est une indépendante. Les infinitifs sont de narration.

Iam vero principum filios liberalibus artibus erudire, et ingenia Britannorum studiis Gallorum anteferre

La plupart des traductions donnent quelque chose comme:
"De plus, il faisait initier les enfants des notables aux arts libéraux et préférait les dispositions naturelles des Bretons aux acquis culturels des Gaulois".

J'avoue ne pas être convaincu par la partie en gras. Le sens ne m'en paraît pas clair, et je ne perçois pas l'intention de Tacite dans cette remarque.
Le problème est que les deux noms, ingenia et studiis, sont très polysémiques. Quelqu'un aurait-il une idée?
Vous soulevez là un problème très intéressant, mais pour le moment, je n'ai pas de réponse à apporter. Je vais étudier cela d'un peu plus près…
Grimal parle des « qualités naturelles des Bretons » et de « l'application des Gaulois ».
Nous sommes tous ainsi, à préférer les élèves brillants aux élèves bûcheurs. C'est sans doute injuste, mais c'est ainsi.
Je ne pense pas qu'il s'agisse ici d'opposer le "génie" au "travail"…
Au début de son opuscule, Tacite a montré la parenté culturelle et linguistique des Bretons et des Gaulois, qui ont conquis une partie de l'île à date ancienne.
Mais dans la phrase citée par Jean-Luc, l'auteur oppose l'ingenium, les "dispositions naturelles", le "génie" (au sens où l'on parle du génie d'un peuple) et les studia, c'est à dire les dispositions acquises, les études ou la culture, si l'on veut.
Cela voudrait dire qu'il considère l'acculturation gauloise des Bretons comme quelque chose d'artificiel, en dépit de leur parenté, dont il faudrait qu'ils se débarrassent pour donner un meilleur développement à leur individu.
C'est pourquoi je donnerais à anteferre le sens de "mettre en avant", "donner le pas", plutôt que celui de "préférer" : il s'agirait pour Agricola de dégager l'Homo Britannicus de la gangue culturelle gauloise pour le livrer "nu" à la culture (gréco-)latine.
Et de fait, c'est ce qui va se produire : dans la suite du passage, Tacite dit que l'élite bretonne, d'abord réticente, va se laisser séduire par la langue latine, comme si son génie propre l'y eût naturellement conduit.
A titre informatif… : J-L Laugier ( Tacite, Editions du Seuil, coll " écrivains de toujours" 1969, p. 59) traduit ainsi: " Et il fait instruire dans les arts libéraux les enfants des notables, déclare préférer le génie des Bretons à la culture des Gaulois, pour …" .
Quelques lignes plus tôt Laugier écrit " Et Tacite ricane: ces arts que les Romains introduisent sont pires que la conquête. Ils asservissent mieux les peuples en leur faisant perdre leur pureté et liberté premières. Après la conquête, la civilisation est une déchéance de plus pour les peuples primitifs, de plus en plus éloignés de leur vertu" ( id. p.59). Puis ( p.60)" … et la civilisation qu'on leur apporte n'est que la marque de leur esclavage. Une fois vaincus, ils n'inspirent plus à Tacite que du mépris. L'historien ne veut voir en eux que les rares étincelles qui demeurent de leur liberté vaincue: la révolte de Boudicca, le dernier sursaut de Calgacus…Agricola n'a rien à répondre à Calgacus… il est avant tout un conquérant. Esclaves chez eux, les Romains peuvent encore montrer sur les champs de bataille que leur vertu ancestrale n'est pas morte, qu'ils peuvent encore se battre comme aux temps des généraux de la République."
Au début de son opuscule, Tacite a montré la parenté culturelle et linguistique des Bretons et des Gaulois, qui ont conquis une partie de l'île à date ancienne.
Mais dans la phrase citée par Jean-Luc, l'auteur oppose l'ingenium, les "dispositions naturelles", le "génie" (au sens où l'on parle du génie d'un peuple) et les studia, c'est à dire les dispositions acquises, les études ou la culture, si l'on veut.
Cela voudrait dire qu'il considère l'acculturation gauloise des Bretons comme quelque chose d'artificiel, en dépit de leur parenté, dont il faudrait qu'ils se débarrassent pour donner un meilleur développement à leur individu.
C'est pourquoi je donnerais à anteferre le sens de "mettre en avant", "donner le pas", plutôt que celui de "préférer" : il s'agirait pour Agricola de dégager l'Homo Britannicus de la gangue culturelle gauloise pour le livrer "nu" à la culture (gréco-)latine.
Et de fait, c'est ce qui va se produire : dans la suite du passage, Tacite dit que l'élite bretonne, d'abord réticente, va se laisser séduire par la langue latine, comme si son génie propre l'y eût naturellement conduit.
J'aime bien votre explication, Jacques. 🙂
Cela étant, j'avais aussi pensé chercher, pour studia, du côté de "passions", les Gaulois étant notoirement considérés comme instables, agités. Tacite suggérerait alors qu'Agricola supposerait aux Bretons un meilleur matériau naturel (ingenium) pour le "progrès". Cela rejoint au fond votre suggestion.
Je reprends ce sujet à cause d'une difficulté que j'ai due afronter moi-même chez Tacite. L'on le sait : la syntaxe de cet auteur est parfois fort indéchiffrable, et pourtant, c'est ce défi hardi qui donne l'envie de le traduire. En tout cas, voici la phrase en question :
Sed mihi haec ac talia audienti in incerto iudicium est fatone res mortalium et necessitate immutabili an forte volvantur.
Proposition de construction :
J'entends gens se poser la question si la destinée des mortels est dans un oracle méconnu et a une nécessité inchangeable, ou bien si, par hasard, les choses peuvent changer.
J'ai eu du mal à traduire ce morceau, car il m'a paru particulièrement difficile enchainer le bloc dépendant du datif « mihi » avec l'interrogation indirecte double… Il n'y a même pas de verbe principal !
marcosoliveirahelena a écrit :J'entends gens se poser la question
Comment arrives-tu à cela?
marcosoliveirahelena a écrit : … Il n'y a même pas de verbe principal !
Si : est !

Voici, me semble-t-il, la construction :
Mihi haec ac talia audienti : Quand j'écoute ce genre de propos (à moi entendant ces choses et d'autres telles),
In incerto iudicium est : je ne puis juger (mon jugement est dans l'incertain)
fatone res mortalium et necessitate immutabili an forte volvantur : si les affaires des mortels sont mues par le destin et une nécessité immuable, ou par le hasard.

Pas si dur (pour du Tacite). 🙂
J'avais mal interprété la phrase… Mais, bien sûr, une interrogative indirecte se construit toujours avec un verbe au subjonctif ("volvantur") et doit, quand même, avoir un verbe principal ("est"). En plus, j'avais attaché "in incerto" à "fato", alors que c'était quelque chose d'indépendant. Vous avez raison, Tacite n'est pas telemment schizophrénique… Merci bien !