Maupassant, Une vie, chapitre 1 - Et son père parut. Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds…

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Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Bonjour, Pourriez vous me dire ce que vous pensez de mon commentaire qui porte sur l'incipit de Une Vie de Maupassant de "Son père parut" à "pour lisser sa chevelure". Je suis hésitante surtout sur l'idée de l'ellipse narrative (sur l'enfance au couvent). Cela vous paraît-il pertinent ?

Une Vie, publié en 1883 connaît un grand succès. « L’écrivain est un œil qui absorbe tout le réel », dit Maupassant en vrai disciple de Flaubert. Dans son roman Une Vie, il raconte la biographie imaginaire de Jeanne Le Perthuis des Vauds, une jeune femme qui, déçue par son mariage éprouve un sentiment d’échec et de désenchantement. Le roman s’ouvre sur la sortie du couvent de Jeanne. Notre extrait de « Son père parut » à « pour lisser sa chevelure » dresse un portrait du père de Jeanne et de Jeanne elle-même. Quelle fonction remplit ce double portrait ? Nous verrons dans un premier temps que la présentation des personnages laisse entrevoir l’idéalisme du baron et dans un second, le manque de préparation de Jeanne aux épreuves de la vie.

I/ Dans le début, le narrateur s’attache à décrire le baron socialement, moralement et psychologiquement. Son statut social d’abord : il appartient à la noblesse. Le narrateur met l’accent sur son défaut d’adaptation au monde actuel : « un gentilhomme de l’autre siècle ». Suit un portrait moral en oppositions. « maniaque et bon » est une association étrange. La maniaquerie suppose une certaine rigueur mais sa bonté est décrite comme une forme de faiblesse et de manque d’énergie. Cette ambiguïté se retrouve au niveau de ses rapports avec sa fille. Il l’aime affectueusement, comme le montre le nom hypocoristique par lequel il l’appelle « Jeannette » mais il agit avec elle de façon stricte : « Il l’avait tenue là sévèrement enfermée ». Cette opposition sur le plan moral est rendue par l’antithèse : « sa grande force et sa grande faiblesse, c’était la bonté ». C’est peut-être cette contradiction interne qui fait que sa réflexion ne débouche sur rien sur le plan politique : « il exécrait la tyrannie d’une haine inoffensive et déclamatoire ». Ce paradoxe est exprimé efficacement par l’expression oxymorique « haine inoffensive ». Il est décrit comme un fervent admirateur de Rousseau dont il a pris, plus que les idées, les sentiments : « il avait des tendresses d’amant pour la nature ». Cette comparaison montre un amour peut-être excessif pour la nature. Il apparaît en tous cas comme un homme sentimental. De même sur le plan politique, ses opinions semblent déterminées plus par des sentiments que par la réflexion intellectuelle, ce qui est sensible à travers les verbes de goût : « il haïssait, il exécrait » et par l’emploi de termes comme « instinct, tempérament ». Il est également déterminé par son éducation. Son portrait psychologique est en demi-teinte. Il semble mélioratif puisque la bonté est une qualité ; elle est mise en valeur par le rythme ternaire qui développe l’idée de générosité « pour donner, pour étreindre, pour caresser ». Le narrateur le compare même à Dieu « une bonté de créateur ». Mais par ailleurs cette qualité est assimilée à un défaut, pire, à un vice. Il y a un manque : préposition « sans », une « lacune ».
Ces réserves quant à la capacité du personnage à exercer sa volonté laissent mal augurer de la suite à savoir de l’éducation qu’il ambitionne de donner à sa fille. On l’ a vu, il n’est pas un homme d’action. Le narrateur le qualifie « d’homme de théorie ». Là encore on peut relever une contradiction entre les projets d’éducation qu’il forme « tout un plan d’éducation » et les moyens employés : il se contente d’envoyer sa fille au couvent. Rien ne nous est dit sur l’éducation de cette dernière jusqu’à l’âge de douze ans. L’ambition du baron est de faire le bonheur de sa fille et de la rendre moralement exemplaire, honnête (« droite ») et sentimentale comme lui (« bonne, tendre »). Le couvent est censé protéger la jeune fille des influences extérieures et préserver sa pureté : « Il voulait qu’on la lui rendît chaste à dix-sept ans. » Les projets d’éducation sont donc reportés à ses dix-sept ans, comme si toute son enfance était vierge de toute impression. Le projet éducatif, vague s’exprime par une métaphore, « pour la tremper dans une sorte de bain de poésie raisonnable ». Elle illustre les qualités que le baron veut inculquer à sa fille : une sensibilité tempérée par la raison. Cette description poétique révèle une vision idéale de la vie présentée comme champêtre et fertile (« au milieu de le terre fécondée »), pacifique, calme, candide (« l’amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie »). Étrangement, l’Histoire (la Terreur évoquée plus haut), et la société sont absentes de ce programme éducatif. Tout se passe comme s’il s’agissait d’un « retour à la nature primitive » dont parle Rousseau. En fidèle admirateur de ce philosophe, le baron semble penser que l’homme est naturellement bon. On se demande à cette lecture quel effet peut produire une telle éducation.

II/ Le portrait psychologique de Jeanne nous révèle un personnage mal préparé aux épreuves de la vie. Conformément aux vœux de son père, Jeanne doit être ignorante. On peut noter l’insistance sur ce terme répété trois fois dans un paragraphe (« ignorée, ignorante, dans son ignorance »). A l’enfermement au couvent succède sa sortie perçue comme une libération qui provoque son contentement. Elle rayonne de joie et de désirs : « radieuse, pleine de sèves et d’appétits de bonheur, prête à toutes les joies ». La métaphore de la sève continue le thème de la nature associée au bonheur. Cette phrase met l’accent sur les bonheurs à venir qu’elle s’est figurés. Elle s’attend à une existence romanesque « hasards » et remplie de bonheurs « charmant ». Son existence au couvent paraît vide : « désœuvrement, longueur ». Elle ne s’y est livrée qu’à son imagination. Au couvent non plus elle ne semble pas s’être frottée à la société. Il n’est fait mention ni des religieuses ni des camarades.
Suit un portrait physique de Jeanne comparée à un tableau de peintre. « elle semblait un tableau de Véronèse ». Cette description a une fonction esthétique et symbolique. Elle est méliorative ; une série d’adjectifs laissent à penser que Jeanne est charmante. « blond luisant, chair d’aristocrate, velours (étoffe précieuse et douce) ». Cette description réaliste donne à voir et produit un effet de réel (détails). Elle glisse au psychologique avec la notation de la gaîté de Jeanne. Jeune fille ignorante elle apparaît formée et mûre physiquement « grande mûre de poitrine ». La description révèle une harmonie entre le physique avenant et son caractère joyeux. Elle a un bon naturel (rire franc). Elle apparaît heureuse comme la souhaitait son père.

Cet extrait s’ouvre donc sur un portrait plutôt rieur de notre héroïne. On peut quasiment parler d’ellipse narrative quant aux circonstances de son éducation au couvent. Contrairement à une autre héroïne comme Emma Bovary, dont le mariage sera aussi un échec, nous n’avons pas de détails sur l’enfance de Jeanne. Ce blanc est significatif : il imite bien la virginité spirituelle de Jeanne dont l’optimisme apparaît d’ores et déjà exagéré et naïf. Le couvent a trop bien réussi à la préserver du monde.
C'est un très bon commentaire (je n'ai pas tout détaillé, mais le tout semble vraiment de qualité). Pour parler d'ellipse, tu prends des précautions avec les modalisateurs "quasiment", etc., donc pourquoi pas ? Ceci dit pour moi il y a ellipse si on passe d'un instant A à un instant C sans avoir raconté le B (si tu vois ce que je veux dire…). Or ici on commence directement au C, à la sortie du couvent symbolique du départ dans la vie (me semble-t-il car je n'ai pas le texte). En clair les années couvent ne sont pas intéressantes par rapport au projet de Maupassant, et comme tu le dis cela est dû au fait qu'il ne s'y soit "rien passé" et qu'elle en sorte vierge et naïve… On prend le personnage à partir du moment de sa vie où l'apprentissage à proprement parler va commencer, comme Duroy au moment où il erre dans Paris après avoir quitté sa ville natale.
Bonjour Bathilde,

D'abord le texte pour permettre à d'autres de donner leur avis.
Et son père parut.

Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme de l'autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J. Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les champs, les bois, les bêtes.

Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-treize ; mais philosophe par tempérament, et libéral par éducation, il exécrait la tyrannie d'une haine inoffensive et déclamatoire.

Sa grande force et sa grande faiblesse, c'était la bonté, une bonté qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie, presque un vice.

Homme de théorie, il méditait tout un plan d'éducation pour sa fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.

Elle était demeurée jusqu'à douze ans dans la maison, puis, malgré les pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Coeur.

Il l'avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on la lui rendît chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de poésie raisonnable ; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l'aspect de l'amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie.

Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et d'appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les hasards charmants que dans le désoeuvrement des jours, la longueur des nuits, la solitude des espérances, son esprit avait déjà parcourus.

Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d'un blond luisant qu'on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair d'aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d'un léger duvet, d'une sorte de velours pâle qu'on apercevait un peu quand le soleil la caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque qu'ont ceux des bonshommes en faïence de Hollande.

Elle avait, sur l'aile gauche de la narine, un petit grain de beauté, un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques poils si semblables à sa peau qu'on les distinguait à peine. Elle était grande, mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix nette semblait parfois trop aiguë ; mais son rire franc jetait de la joie autour d'elle. Souvent, d'un geste familier, elle portait ses deux mains à ses tempes comme pour lisser sa chevelure.
Je partage l'avis d'Ammy, ce commentaire est excellent.
Comme il faut signer notre lecture par quelques remarques, je te propose d'examiner quelques aspects complémentaires :
- plutôt que de parler d'ellipse narrative, regarde en quoi ce début de roman peut être qualifié de in media res, tu pourras en déduire que Maupassant en auteur confirmé de nouvelles recherche l'économie des moyens ainsi qu'une rigoureuse sélection des faits à retenir (regarde la préface de Pierre et Jean, si tu as le temps).
- Tu pourrais placer un avis sur la méthode réaliste avec ce portrait à la Véronèse néanmoins "cassé" par la notation des grains de beauté qui ne sont plus des mouches à cause de l'incongruité des poils. Maupassant applique-t-il la leçon de son mentor, Gustave Flaubert, qui avait pour habitude de briser les grands élans par une ironie en contrepoint ? En ce sens la comparaison avec Madame Bovary est bien à propos.
- d'une manière générale, j'étudierais un peu plus les caractéristiques d'un incipit : présentation des personnages, des lieux, de la temporalité, de l'intrigue, de la tonalité… du moins pour celles qui sont exploitables.