Bonjours à tous,
Je viens tout juste de recommencer la lecture de Voyage au bout de la nuitpour un travail universitaire. Je dois lire ce livre avec un regard d'historien et donc en faire ressortir les intérêts historiques. J'aimerai avoir vos interprétations à propos de cette citation (au combien célèbre du reste !) :
"L'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches et j'ai ma dignité moi !"
Céline veut-il dire par-là, que l'homme se croit immortel lorsqu'il est amoureux, qu'il en oublie la mort. Mais que l'homme est idiot comme un caniche et ne voit pas la supercherie ? Que la mort est toujours présente, partout autour de nous ?
Merci de m'éclairer, car je ne pense pas avoir réellement compris le message de Céline…
C'est un peu ca. C'est surtout une forme de désacralisation de l'amour, chere à Celine. Les rapports de Bardamu avec la parisienne en mal d'exploit militaire sont assez cinglants.
Toi qui es historien, tu pourras faire des rapprochements avec le concept de 'brutalisation' des sociétés qu'a mis en avant par George Mosse pour la période de la Grande Guerre.
Merci pour ta réponse, je vais dès maintenant me renseigner un peu plus sur ce concept de "brutalisation" des sociétés.
Je risque de reposter d'autres citations, donc au plaisir de te reparler !
Je n'ai pas lu Voyage au bout de la nuit depuis des années, aussi je revisite cette citation hors contexte. Elle m'avait d'ailleurs beaucoup marquée. Un autre interprétation est possible: Les caniches sont des créatures insignifiantes, incapables de comprendre le beau. La supercherie ne serait ici pas de croire en l'amour, mais d'être trop médiocre, peureux, aveugle, en tant qu'être humain, pour en connaitre toute la beauté. Céline écrit bien "à la portée de", et non "pour (les caniches)". Il faut un effort exatrordinaire pour que l'homme connaisse l'amour.
Bien que n'ayant pas lu cet auteur, mais ayant beaucoup lu et entendu parler de lui, cette citation que je ne connaissais pas ne m'incite pas à franchir le pas.
Il pourrait s'agir d'humour si cette phrase était l'œuvre de Pierre Dac ou de Woody Allen, mais je crains que ce ne soit pas le cas. J'y vois une attitude bien triste et laide, mais bien entendu ce n'est que mon ressenti.
Je donne mon interprétation (peut-être erronée) : il me semble que cette citation signifie l'existence d'autres infinis en dehors de l'amour. Que tomber amoureux est bien simple et à la portée de tous, tandis que la beauté de l'art (ou autre) est bien plus subtile et réservée à une élite.
Merci pour cette interprétation. Il me semble bien au contraire que si l'amour est à la portée de tous, il est bien difficile d'aimer - preuve en est que si les hommes vivaient dans l'amour il n'y aurait pas de conflit, tandis que considérer que l'Art et la beauté sont d'un accès difficile est la preuve d'un élitisme et d'un défaitisme forcené. L'éducation artistique est une part importante de l'apprentissage : elle a cela d'extraordinaire qu'il n'y a pas d'âge pour approcher l'Art. Tout est question d'opportunités, de rencontres et de volonté.
Céline ne me semble pas du genre à pleurer à cause d'une histoire d'amour malheureuse. Il est de cette petite minorité que ça rend davantage haineux. Il y a d'autres "infinis" : la philosophie, le travail, la recherche de soi…
Plutôt d'accord avec pallidavictrix, Céline me semble vouloir dire ici que l'amour est un "infini" médiocre auquel "il" ne s'abaissera pas, qu'il laisse aux autres, aux "caniches" (chien du petit bourgeois par excellence n'est-ce pas - sans offense pour nos amis les caniches).
Freddy.lombard, c'est sans doute plus ta propre conception de l'amour que celle de Céline, en tout cas pas dans cette citation.
Je le vois comme une métaphore du vulgaire, qui par essence ne connaît pas le monde des idées. Enfin, seulement dans "l'amour". Face aux caniches, il y a le moi, mis en opposition par la dignité. C'est très intéressant car la seconde partie de la phrase est de style orale, mais la première a tout d'un adage.
Durtal a écrit :C'est un peu ca. C'est surtout une forme de désacralisation de l'amour, chere à Celine. Les rapports de Bardamu avec la parisienne en mal d'exploit militaire sont assez cinglants.
Toi qui es historien, tu pourras faire des rapprochements avec le concept de 'brutalisation' des sociétés qu'a mis en avant par George Mosse pour la période de la Grande Guerre.
Je suis de votre avis. L'usage de mot "caniche" représente bien son mépris du genre humain.
Comme intérêt historique du roman,la brutalisation des sociétés est-elle une école de pensée de 19 siècle ? Maupassant,Zola….l'objectif de naturaliste est de désacraliser des apparences superficielles de société bourgeoise ? Je voudrais porter ce débat sur un autre débat historique ,c'est enrichissant !
Pour mieux comprendre le sens, il faut remettre la phrase dans son contexte, même si comme on l'a dit, elle sonne comme un adage, il ne faut pas oublier qu'il est question de la 1re guerre mondiale et de ses atrocités, le mot n'est pas trop fort.
"– Bardamu, qu'il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n'en dis pas de mal!…
– T'as raison, Arthur, pour ça t'as raison! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien! Tu peux le dire! Nous ne changeons pas! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d'opinions, ou bien si tard, que ça n'en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C'est lui qui nous possède! Quand on est pas sage, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger… Pour des riens, il vous étrangle… C'est pas une vie…
– Il y a l'amour, Bardamu!
– Arthur, l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches et j'ai ma dignité moi! que je lui réponds.
- Parlons en, toi t'es un anarchiste, et puis voilà tout!"
Et donc, les singes parlants font écho aux caniches.
Les caniches sont réputés suivre stupidement leur maître (On a accusé ainsi Tony Blair d'être le "caniche" de G. W. Bush). Comme on l'a dit plus haut, le terme s'oppose à la "dignité" du moi. Et il n'en reste pas grand chose du "moi" - de la liberté, du libre arbitre et tout ce qu'on veut - lorsqu'on est "les mignons du Roi Misère". Je crois que les paroles qui précèdent éclairent parfaitement cet "adage" - qui n'est pas le fait d'un cynique mais plutôt le résultat d'un désespoir, amplement justifié ! Qui vaut à son auteur le qualificatif "d'anarchiste".
Céline n'a pas pondu des maximes qui claquent mais a écrit tout un roman, et avec quel talent ! Un roman qui compte certainement parmi les plus essentiels du 20e siècle - quels qu'aient été les errements malheureux de son auteur. Et qu'il faut
impérativement prendre le temps de lire -
jusqu'au bout… pour tirer toute la substance de la formule et bien d'autres enseignements.
Bonjour à tous,
Je déterre la discussion terminée en 2016.
Il y a aussi peut-être (vraiment peut-être) dans cette citation une référence à une phrase de Victor Hugo :
« L’amour, c’est l’absolu, c’est l’infini ; la vie, c’est le relatif et le limité. De là tous les secrets et profonds déchirements de l’homme quand l’amour s’introduit dans la vie. Elle n’est pas assez grande pour le contenir. »
V. Hugo, Tiré de Moi, l’amour, la femme, 1870.
Ma contribution reste bien humble mais en relisant cette phrase de Victor Hugo, je n’ai pas m’empêcher de repenser à Voyage au bout de la nuit. Je vous souhaite à tous une agréable journée.