Henri Meschonnic dirait peut-être que, si le rythme est si peu étudié, ou si vaguement, et s’il est parfois difficile de trouver de la littérature à son propos, c’est parce qu’il est du côté du continu et du signifiant, quand les théories du langage et de la littérature, ou du moins leurs interprétations dominantes (qu’il juge souvent erronées, notamment dans le cas de Saussure), réservent au signifié une signification de l’ordre du discontinu. Or, pour lui, et reprenant les mots de Benveniste, dont il poursuit la pensée, le rythme est une « sémantique sans sémiotique » (in « Sémiologie de la langue »), une signifiance qui traverse les signes, les incurve et leur donne une valeur particulière au sein du texte; la notion de rythme est d’ailleurs inséparable chez Meschonnic d’une pensée de la poétique, entendue comme « analyse de ce que fait un texte littéraire » (in De la langue française), de son imbrication dans l’éthique et le politique, de la traduction, et d’une critique de l’esthétique, de la stylistique, des traductions actuelles, etc.
Pour une présentation :
https://www.youtube.com/watch?v=jy2g0mFzkQc
Gérard Dessons, l’un de ses continuateurs, montre dans un entretien avec Patrice Beray*, pour Médiapart, « illustre » l’importance du rythme à partir du premier vers de « Printemps », poème de Robert Desnos :
C'est d'abord l'atteinte au bien écrire qui fait d'un mal écrire un bien dire : la dissociation du groupe pronom sujet - verbe (« tu […] erres ») et la greffe d'un syntagme apposé (« Rrose Sélavy »), transforment le « Tu » en « Toi » (« Tu [Toi], Rrose Sélavy, »). La deuxième personne est un sujet adressé, mais se transforme ici en vocatif. Plus qu'une adresse, c'est un appel à l'autre. Et cette valeur tient par l'accentuation de « Tu », qui forme un seul groupe rythmique. Il faut donc lire comme une valeur du poème la disjonction du groupe sujet - verbe. Une disjonction, il faut le remarquer, qui est d'ordre rythmique et non logique : même séparés, le sujet et son verbe restent grammaticalement et logiquement liés.
D'autre part, la présence immédiate du sujet adressé, corollairement avec le rejet du verbe en bout de vers, permet l'intercalation du groupe « hors de ces bornes », qui installe un dispositif prosodique (l'écho de la syllabe [or] : hors / bornes) résumant comme un emblème le statut du prisonnier tendu infiniment vers son évasion.
Pour une bibliographie sélective :
Dessons,
Introduction à l’analyse du poème (pour les bases)
Meschonnic,
La rime et la vie (pour comprendre ce que c’est que le rythme prosodique, la signifiance qui émane de l’association des signifiants [voir extrait de Dessons], et dans tous textes, bien au-delà des fins des vers et des phénomènes localisés que sont les assonances et les allitérations)
Meschonnic,
Politique du rythme, politique du sujet (sans doute bon pour saisir l’imbrication poétique-éthique-politique, mais je ne l’ai pas encore lu ; on peut aussi aborder cette imbrication en lisant l’entretien mentionné plus haut)
Dessons & Meschonnic,
Traité du rythme, des vers et des proses (requiert cependant temps et patience, car très technique, exhaustif)
Après, on peut remonter à la source et lire Benveniste, mais aussi Saussure, qui n’exclut pas le signifiant de la signification et nourrit même une obsession pour les anagrammes, comme l’a révélé Starobinsky avec Les mots sous les mots – je ne sais pas cependant si on peut déjà parler de rythme. Lire Claudel aussi, qui a mis en évidence l’importance des finales consonantiques et vocaliques en français – et puis se pencher sur les intutions théoriques de Baudelaire, Mallarmé, Hugo, Proust…
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https://blogs.mediapart.fr/blog/patrice-beray/300409/le-poeme-trace-la-voie-de-la-cite-entretien-avec-gerard-dessons