Rythmes et littérature

Littérature

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Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Bonsoir à tous. Je ne parviens pas à trouver des ouvrages de qualité qui étudient de concert la rythmique et la littérature, plus précisément l'étude du rythme appliquée à des textes littéraires. En dehors des simples rythmes binaires et ternaires, d'autres éléments entrent en ligne de compte pourtant !
Des titres d'ouvrages dans cette veine qui vous viennent à l'esprit? Merci d'avance
Henri Meschonnic dirait peut-être que, si le rythme est si peu étudié, ou si vaguement, et s’il est parfois difficile de trouver de la littérature à son propos, c’est parce qu’il est du côté du continu et du signifiant, quand les théories du langage et de la littérature, ou du moins leurs interprétations dominantes (qu’il juge souvent erronées, notamment dans le cas de Saussure), réservent au signifié une signification de l’ordre du discontinu. Or, pour lui, et reprenant les mots de Benveniste, dont il poursuit la pensée, le rythme est une « sémantique sans sémiotique » (in « Sémiologie de la langue »), une signifiance qui traverse les signes, les incurve et leur donne une valeur particulière au sein du texte; la notion de rythme est d’ailleurs inséparable chez Meschonnic d’une pensée de la poétique, entendue comme « analyse de ce que fait un texte littéraire » (in De la langue française), de son imbrication dans l’éthique et le politique, de la traduction, et d’une critique de l’esthétique, de la stylistique, des traductions actuelles, etc.

Pour une présentation : https://www.youtube.com/watch?v=jy2g0mFzkQc

Gérard Dessons, l’un de ses continuateurs, montre dans un entretien avec Patrice Beray*, pour Médiapart, « illustre » l’importance du rythme à partir du premier vers de « Printemps », poème de Robert Desnos :
C'est d'abord l'atteinte au bien écrire qui fait d'un mal écrire un bien dire : la dissociation du groupe pronom sujet - verbe (« tu […] erres ») et la greffe d'un syntagme apposé (« Rrose Sélavy »), transforment le « Tu » en « Toi » (« Tu [Toi], Rrose Sélavy, »). La deuxième personne est un sujet adressé, mais se transforme ici en vocatif. Plus qu'une adresse, c'est un appel à l'autre. Et cette valeur tient par l'accentuation de « Tu », qui forme un seul groupe rythmique. Il faut donc lire comme une valeur du poème la disjonction du groupe sujet - verbe. Une disjonction, il faut le remarquer, qui est d'ordre rythmique et non logique : même séparés, le sujet et son verbe restent grammaticalement et logiquement liés.
D'autre part, la présence immédiate du sujet adressé, corollairement avec le rejet du verbe en bout de vers, permet l'intercalation du groupe « hors de ces bornes », qui installe un dispositif prosodique (l'écho de la syllabe [or] : hors / bornes) résumant comme un emblème le statut du prisonnier tendu infiniment vers son évasion.
Pour une bibliographie sélective :

Dessons, Introduction à l’analyse du poème (pour les bases)
Meschonnic, La rime et la vie (pour comprendre ce que c’est que le rythme prosodique, la signifiance qui émane de l’association des signifiants [voir extrait de Dessons], et dans tous textes, bien au-delà des fins des vers et des phénomènes localisés que sont les assonances et les allitérations)
Meschonnic, Politique du rythme, politique du sujet (sans doute bon pour saisir l’imbrication poétique-éthique-politique, mais je ne l’ai pas encore lu ; on peut aussi aborder cette imbrication en lisant l’entretien mentionné plus haut)
Dessons & Meschonnic, Traité du rythme, des vers et des proses (requiert cependant temps et patience, car très technique, exhaustif)

Après, on peut remonter à la source et lire Benveniste, mais aussi Saussure, qui n’exclut pas le signifiant de la signification et nourrit même une obsession pour les anagrammes, comme l’a révélé Starobinsky avec Les mots sous les mots – je ne sais pas cependant si on peut déjà parler de rythme. Lire Claudel aussi, qui a mis en évidence l’importance des finales consonantiques et vocaliques en français – et puis se pencher sur les intutions théoriques de Baudelaire, Mallarmé, Hugo, Proust…

* https://blogs.mediapart.fr/blog/patrice-beray/300409/le-poeme-trace-la-voie-de-la-cite-entretien-avec-gerard-dessons
Merci beaucoup Ursus pour toutes ces précisions 🙂

Toutefois, une chose que je ne saisis pas bien: à quoi Meschonnic renvoie-t-il quand il qualifie les théories interprétatives dominantes de discontinu? et à l'inverse, le continu ramène à l'idée d'un mouvement de la pensée sous-tendu par les mots?

Une autre question que je me suis souvent posée: il y a le rythme binaire, ternaire, d'accord. Mais un rythme à quatre temps par exemple, comment le qualifie-t-on? de quaternaire?
4 est divisible par 2 donc rythme binaire.
Portia a écrit :4 est divisible par 2 donc rythme binaire.
AH oui, suis-je bête 😂 et pour des constructions symétriques à cinq membres?
Ursus rursus?
Ursus rursus?
Ce qui signifie? je suis débutante en latin 😂
Une mesure se divise en temps, on peut avoir des mesures irrégulières à 5 temps avec un mélange 3+2 ou 2+3 voire des mesures asymétriques sans coupure comme dans certains morceaux. Mes connaissances en musique sont limitées.
Portia a écrit :Une mesure se divise en temps, on peut avoir des mesures irrégulières à 5 temps avec un mélange 3+2 ou 2+3 voire des mesures asymétriques sans coupure comme dans certains morceaux. Mes connaissances en musique sont limitées.
Les combinaisons sont nombreuses oui…. je m'interroge sur les rythmes impairs car en effet, ils peuvent mêler des structures en 3/2 ou 2/3, mais aussi en 4/1 etc…
Or, sur des portées en C (donc à 4 temps par mesure), les accents sont placés naturellement (d'instinct, par l'oreille), sur les 1er et 3ème temps, les deuxième et quatrième temps étant des temps faibles, sans accent.Si le troisième temps n''est pas prononcé, il manquera un appui dans la mesure, d'où la sensation de "vide"…le quatrième temps se retrouve alors à contretemps. Le Jazz use beaucoup de ces mesures à 4 avec du ternaire, d'où ma question de tout à l'heure pour les membres symétriques à quatre temps… Et d'où aussi ta remarque Portia, d"une asymétrie sans coupure…

Cela marquerait une continuité dans la discontinuité….Ursus, est-ce que tu sais si Meschonnic évoque ce genre de rythme boiteux à 5? s'il prône le "continu" niveau interprétatif cela me semble fort probable…
Ce ne sont pas les théories qui sont discontinues, ce sont les lectures qu’elles permettent. Dès lors où l’on considère que le sens relève exclusivement du signe, un texte n’est plus qu’une mosaïque, un sens fait de sens localisés dans les mots, les figures, les symboles, etc. Une unité discontinue. Ce que fait la stylistique (critiquée par Meschonnic, mais de manière plus développée encore par Gérard Dessons, qui lui consacre un chapitre entier dans L’Art et la manière), qui pense le style comme une nomenclature, un inventaire de figures, de tics, de procédés, de préférences, etc., oscillant entre formalisme et rhétorique. Ce qui ne lui permet pas de penser le continu, du côté duquel est le rythme ; on est dans la signification, pas dans la signifiance.

Le rythme n’est pas la métrique, c’est une catégorie linguistique (Rousselot est, je crois, le premier à l'avoir montré), qui n'a rien à voir avec le rythme en musique. Il relève principalement (en français) de :
- la structure de la phrase : en français, nous n’avons pas des accents de mots, mais des accents de fin de groupe ; on trouve aussi très fréquemment un accent d’attaque consonantique, située sur la première consonne du mot (« il est impitoyable»), ou sur une consonne rajoutée à l’oral au début d’un mot qui commence une phrase (« Attention au chien ! ») ;
- la prosodie (entendue comme organisation sonore du texte) : les échos phonétiques sont générateurs de rythme ; c’est un domaine particulièrement riche dans la mesure où il génère des associations sémantiques, sur le modèle de la rime, à peu près selon le principe de Jakobson : « ce qui se ressemble phonétiquement s’assemble sémantique » (mais je n’en retrouve pas la source) ;
- La versification : un accent en fin de vers, un accent à la fin de l’hémistiche ; pour Meschonnic, il n’y a pas de trimètre, c’est une confusion entre organisation logique de la phrase et organisation du vers, une réaction de la logique face à ce qui lui nuit.
- Typographique : le ponctuation, notamment, a une fonction logique et pneumatique mais aussi accentuelle.

A ce propos : la richesse des alexandrins disloqués des romantiques est justement le conflit entre structure du vers et structure de la phrase : « J’ai disloqué ce grand / niais d’alexandrin » ; le « grand » est ici absolutisé par l’accent de fin d’hémistiche, faisant apparaître derrière le « grand niais » le « grand vers » de la poésie française. Il est « grand » avant d’être « grand niais », c’est le néoclassicisme et le ronronnement de la parfaite harmonie structure métrique / structure grammaticale qui sont critiqués.
Ursus a écrit :Ce ne sont pas les théories qui sont discontinues, ce sont les lectures qu’elles permettent.


C'est pour ça que j'ai parlé de "niveau interprétatif"….


Dès lors où l’on considère que le sens relève exclusivement du signe, un texte n’est plus qu’une mosaïque, un sens fait de sens localisés dans les mots, les figures, les symboles, etc. Une unité discontinue. Ce que fait la stylistique (critiquée par Meschonnic, mais de manière plus développée encore par Gérard Dessons, qui lui consacre un chapitre entier dans L’Art et la manière), qui pense le style comme une nomenclature, un inventaire de figures, de tics, de procédés, de préférences, etc., oscillant entre formalisme et rhétorique. Ce qui ne lui permet pas de penser le continu, du côté duquel est le rythme ; on est dans la signification, pas dans la signifiance.

Le rythme n’est pas la métrique, c’est une catégorie linguistique (Rousselot est, je crois, le premier à l'avoir montré), qui n'a rien à voir avec le rythme en musique
"Qui n'a rien à voir"…peut-etre dans les théories linguistiques c'est entendu, mais dans la 'pratique' de la lecture je pense que la perception de la littérature pourrait y gagner à faire des ponts entre l'écriture musicale et l'écriture tout court, tu ne penses pas? elle pallierait probablement davantage les écueils du structuralisme pur et de la stylistique, qui défend une lecture en "discontinu" ne pas reprendre l'écriture et les codes du rythmes en musique, cela va de soi, mais les transposer serait salutaire 😀
Ursus a écrit : A ce propos : la richesse des alexandrins disloqués des romantiques est justement le conflit entre structure du vers et structure de la phrase : « J’ai disloqué ce grand / niais d’alexandrin » ; le « grand » est ici absolutisé par l’accent de fin d’hémistiche, faisant apparaître derrière le « grand niais » le « grand vers » de la poésie française. Il est « grand » avant d’être « grand niais », c’est le néoclassicisme et le ronronnement de la parfaite harmonie structure métrique / structure grammaticale qui sont critiqués.
Tout à fait d'accord sur ce dernier point: le conflit entre la grammaire et la métrique est ici parfaitement rendu à travers la forme, ce qui montre à quel point le style et l'écoute d'un texte sont essentiels

C'est un plaisir de discuter avec toi Ursus 🙂
Nine a écrit :dans la 'pratique' de la lecture je pense que la perception de la littérature pourrait y gagner à faire des ponts entre l'écriture musicale et l'écriture tout court, tu ne penses pas?
Ce à quoi s'applique depuis de nombreuses années, certes un peu dans l'ombre, les études musico-littéraires, sous l'influence notamment de C.S. Brown. Pour avoir lu quelques ouvrages de ce type, c'est une approche très intéressante, notamment dans l'analyse de structures textuelles qui veulent transposer une structure musicale (par exemple le contre-point, la fugue…).
Ah, le contrepoint m'intéresse tout particulièrement ! tu as lu quels ouvrages?
(pardon d'interrompre votre échange, mais je découvre peu à peu…)

Lu sur le site de l'ENS-Ulm:
Musique et Littérature : voies de la recherche et perspectives méthodologiques
S1, 3 ECTS, séminaire de recherche

Béatrice Didier (ENS), Emmanuel Reibel (Paris X-CNSM).

Dans la lignée des recherches récentes dans le domaine interartistique, ce séminaire se propose d’explorer le champ des études musico-littéraires (discours sur la musique, imaginaire littéraire de la musique, imaginaire musical de la littérature, rhétorique et sémiologie comparées, etc.) en travaillant de façon systématique sur la méthodologie de ce domaine de recherches en pleine expansion. Chaque semaine, un doctorant ou un chercheur confirmé exposera ses travaux en cours. Certaines des communications des années précédentes sont consultables sur la revue en ligne « Silène » : https://www.revue-silene.com www.revue-silene.com (rubrique « musique et littérature »).
Ravi de te connaître aussi, Nini 🙂 Je n'avais pas vu ton commentaire, c'est le message de 76man qui a fait remonter le topic à mon regard.
"Qui n'a rien à voir"…peut-etre dans les théories linguistiques c'est entendu, mais dans la 'pratique' de la lecture je pense que la perception de la littérature pourrait y gagner à faire des ponts entre l'écriture musicale et l'écriture tout court, tu ne penses pas?
Ce n'est pas comme si la linguistique parlait de choses étrangères à la lecture… D'ailleurs, les premiers à parler de rythme, à en parler quasi théoriquement, sont les écrivains. Claudel, qui remarque le jeu des finales consonantiques-suspensives et vocaliques-conclusives. Baudelaire, qui parle d'une prosodie particulière à la langue (et non au seul vers). Gide, quelque part, s'interroge sur la présence de la quantité dans la langue française. Novalis : "le sens du rythme est le génie". Hopkins : "le mouvement de la parole dans l’écriture". Et Valéry : "[Certains mots] exigent, appellent, ou illuminent de proche en proche, ce qu’il leur faut d’images et de figures phonétiques pour justifier leur apparition et l’obsession de leur présence. Ils se font germes de poèmes […]".

Ce rythme là n'est pas le rythme de la musique, qui est organisation des durées par l'accent. La musique en littérature est une métaphore : il ne s'agit pas de produire un agréable gazouillis, mais de trouver un modèle. Pour les symbolistes, c'est le modèle d'une poétique où prédominent les rapports qu'entretiennent les éléments du poème, contre le sens isolé, conventionnel et "trop précis" des mots : il s'agit de "reprendre à la musique son bien", pas d'en faire, et la sainte Cécile de Mallarmé est "musicienne du silence", parce qu'un poème n'est pas nécessairement sonore. Sans doute il y a des ponts à faire, mais méfions-nous de la confusion, et de la réduction du rythme d'un discours à un petite musique qui n'aurait rien à voir avec le sens. Il me semble que ce serait encore faire de la rhétorique.

Je ne connais rien des études musico-littéraires, mais vu d'ici, ça ressemble à du pur formalisme… 76man ? 😜
C'est Nine, pas Nini 😂
Je n'ai jamais dit que la linguistique parlait de choses étrangères à la lecture. Après tout en lisant, on repère des structures etc mais l'étude du rythme les rend encore plus saillantes si on peut dire. Bien entendu que les écrivains sont en première ligne, puisque le discours est aussi la mise en mots d'un flux rythmique.
Et je ne sépare pas non plus faussement le sens de la "petite musique" dont tu parles. Le rythme en littérature est pleinement sémantique, syntaxique, grammatical (qu'il se départisse ou non de ces deux derniers éléments d'ailleurs: Rimbaud prônait la discordance entre la syntaxe et le rythme mais sa prose et ses vers étaient un vortex rythmique proche de l'hallucination et pourtant si rationnel !!!). Après c'est à approfondir, en espérant que les études musico-littéraires ne tombent pas dans le pur formalisme comme tu dis…
Mais Nini, c'est plus affectueux, non ? 😀
Fais selon ta convenance et ton ressenti 😀
Nine a écrit :tu as lu quels ouvrages?
Je te fais une liste rapide 🙂

- Richard Millet, Jean-Michel Maulpoix (dir.), Musique et littérature;
- Isabelle Piette, Littérature et musique. Contribution à une orientation théorique (1970-1985) (vraiment très intéressant);
- Françoise Escal, Contrepoints : musique et littérature;
- Jean-Louis Backès, Musique et littérature. Essai de poétique comparée.
Merci 76man 🙂 En ce qui concerne l'ouvrage écrit en collaboration avec Maulpoix, travaille-t-il aussi sur l'évanescence du verbe et le jaillissement de la musique? puisque l'esthétique de Maulpoix peut en partie se caractériser ainsi, à l'image de ses "pas dans la neige"