Si tu n'es pas pressé, je veux bien essayer de parler plus longuement de cette intéressante question quand j'aurai plus de temps.
Pour répondre rapidement, Corneille et Racine n'étaient pas des hommes de théâtre au même titre que Molière qui avait la mainmise sur ses pièces depuis leur écriture jusqu'à leur mise en scène. Corneille et Racine, une fois leurs pièces écrites, confiaient leurs manuscrits à une troupe qui se chargeaient de la jouer. Il y avait au XVIIe siècle deux grandes troupes rivales à Paris : l'Hôtel de Bourgogne qui fusionna avec la troupe de Molière pour fonder la Comédie-Française et le théâtre du Marais qui mit en scène avec succès de nombreuses pièces de Corneille. Mais après le départ de l'acteur Floridor, Corneille fit jouer ses pièces par l'Hôtel de Bourgogne et le théâtre du Marais eut tendance à se spécialiser dans les pièces "à machines". Quant à Racine, il eut des brouilles avec Molière et fit dès lors jouer ses pièces par le théâtre du Marais. Bref, les chefs-d'oeuvre des deux dramaturges furent globalement joués par les deux troupes.
Mais même si les auteurs déléguaient leurs pièces à des troupes, ils avaient clairement le souci de voir leurs pièces et leur nom couronnés de succès. D'ailleurs, la première représentation du
Cid en 1637 connut un succès si retentissant que Corneille décida de faire publier immédiatement sa pièce, alors que les pièces étaient généralement publiées un an après leur première représentation théâtrale. Corneille ne voulait simplement pas que des éditions pirates et caviardées circulent… Ce qui lui valut des critiques assez acerbes (reproche d'avarice de la part des acteurs qui se sentirent lésés) en plus de la querelle du
Cid que l'on connaît. Racine avait sans doute conscience de sa célébrité et de l'émulation qui régnait entre lui et Corneille (cf. la bataille des deux
Bérénice que remporte Racine) mais son éducation à Port-Royal a dû modérer ses ardeurs et son théâtre reste malgré tout quelque peu nourri de cette atmosphère parfois étouffante.
Néanmoins, je viens de retrouver un passage dans
Une histoire de la lecture d'Alberto Manguel qui montre un jeune Racine assez rebelle et sans doute déjà soucieux de faire carrière dans le théâtre (que condamnait très fermement les augustiniens) :
En 1658, Jean Racine qui, à dix-huit ans, étudiait à l'abbaye de Port-Royal sous l'oeil vigilant des moines cisterciens, découvrit par hasard un vieux roman grec, Théagène et Chariclée, une histoire d'amour tragique dont il s'est peut-être souvenu, bien des années après, en écrivant Andromaque et Bérénice. Il emporta le livre dans la forêt voisine de l'abbaye et il avait commencé à le lire avec voracité quand il fut surpris par le sacristain qui lui arracha le livre des mains et le jeta au feu. Peu après, Racine réussit à trouver un exemplaire, qui fut également découvert et condamné aux flammes, ce qui l'encouragea à acheter un troisième exemplaire et à apprendre le roman par coeur. Après quoi il apporta le livre au féroce sacristain en lui disant : "Vous pouvez encore brûler celui-ci comme les autres".
Quant au degré d'intervention dans l'élaboration de la représentation, je doute qu'il ait été aussi nécessaire qu'aujourd'hui si l'on s'imagine que la tragédie et une bonne partie de ce sous-genre fluctuant qu'est la tragi-comédie étaient déclamées sans grand souci de mise en scène. Le succès de ce genre de pièces dépendait bien plutôt de la vie qu'insufflaient les acteurs à ces textes extrêmement travaillés d'un point de vue littéraire. Pour reprendre l'exemple de Floridor, on le loua pour sa gravité majestueuse lorsqu'il déclamait les tirades cornéliennes.
Cela m'amène à conclure sur l'importance que les théoriciens de l'époque accordaient au texte. Le XVIIe siècle est un siècle extrêmement riche en critique littéraire et esthétique. Corneille lui-même avec ses
Discours et Racine avec ses préfaces contribuèrent à forger une dramaturgie classique. Classique, certes, mais non unifiée puisque les querelles s'étendirent sur tout le siècle à propos, entre autres, de la vraisemblance de certaines intrigues (Chimène qui épouse le meurtrier de son père n'est pas une intrigue vraisemblable du point de vue des bienséances du point de Georges de Scudéry, par exemple), de la présence du merveilleux et du religieux au théâtre (querelle du merveilleux chrétien avec Desmarets de Saint-Sorlin) et même sur le droit d'existence du théâtre, corrupteur des moeurs pour beaucoup de théoriciens du théâtre. La perversion que contiendrait le texte dramatique prendrait toute son importance sur scène par la présence même des spectateurs, subjugués et envoûtés par ce qui est déclamé. Pierre Nicole qualifie les dramaturges d'"empoisonneurs publics". Ces attaques n'ont pas eu l'effet escompté puisque le théâtre -sous toutes ses formes- a séduit tous les publics et ne s'est jamais aussi bien porté qu'au XVIIe siècle…
Voilà pour une petite synthèse. Si tu souhaites d'autres développements, n'hésite pas. 😉