utilisateur a écrit :Bonjour Fuedor,
Foedor 😉
Je serais curieux de connaître la raison pour laquelle vous avez conseillé Mérimé : serait-il simple à lire ; savoureux ; ou représenterait-il bien la littérature francophone ?
J'ai lu quelques unes de ses nouvelles il y a peu. J'en suis alors sorti dubitatif : si cet auteur est si connu, c'est qu'il a du talent… Je ne l'ai pas vu, et cela m'a vexé. Si vous pouviez m'éclairer, je vous en serais reconnaissant.
Mérimée est connu ? Disons plutôt qu'il est encore assez pratiqué en collège, très peu en lycée, presque pas du tout dans le supérieur : très peu de gens étudient Mérimée, un thèse est parue en 2007, c'était la première depuis bien longtemps… La dernière version du Lagarde et Michard XIXe lui consacre 3 pages, c'est dire s'il sombre dans l'oubli. Je pense néanmoins qu'il a du talent, je vais essayer de t'en convaincre.
L'œuvre narrative de Mérimée (les nouvelles, + La double méprise, + Chronique du règne de Charles IX) paraît simple : la langue de Mérimée n'est pas vraiment compliquée, d'où son intérêt quand on veut commencer à lire de la littérature francophone. Et pourtant, on ne peut pas dire que ce soit vraiment simple : le style est vif, déborde d'intelligence et d'une grande maîtrise de l'histoire culturelle, de l'histoire tout court. Son texte est toujours truffé de références culturelles plus ou moins cachées qui montrent bien ce qu'est l'écriture pour Prosper : il s'agit d'écrire avec le sourire aux lèvres, en se moquant des idiots, parfois cruellement, dans une prose cultivée mais jamais pédante (je ne dis pas que ce soit toujours réussi, son théâtre est à côté de la plaque je pense). Mérimée est un homme curieux, il est ouvert à toute l'Europe, occidentale et orientale, son imagination est peuplée des femmes aux yeux noirs de l'Andalousie, de l'exotisme des Balkans, de l'air pur et froid de la Suède, des loups-garous des Steppes, bref, tant des paysages que des hommes de toute l'Europe, tant des animaux que des monuments et coutumes de ces pays. Et pourtant, Mérimée, s'il a beaucoup voyagé (Espagne, Londres) a souvent une connaissance livresque de tous ces pays guides touristiques, livres d'histoire, littérature du pays, ouvrages de géographie, tout est bon pour nourrir la couleur locale mériméenne, qui s'affine au fil du temps, et du caractère stéréotypé du Théâtre de Clara Gazul s'achemine vers la finesse des Pyrénées orientales dans la Vénus d'Ille. Mérimée est comme le bon vin, il s'affine au fil du temps.
Je ne sais pas ce que tu entends par "représentatif de la littérature francophone", mais il y a quelque chose de très français chez Mérimée et dans sa désinvolture, son élégance, son flegme, quelque chose de très parisien. Quant à son caractère français, il tient principalement en son rapport à Voltaire, qui est la pierre de touche du libéralisme politique jusqu'à 1830. Mérimée est celui qui fuit la superstition et les préjugés, il est l'héritier des Lumières. Mais cette position est complexe, c'est là qu'il devient vraiment génial à mon sens : comme l'écrit P. Glaudes, les Lumières ont privé l'homme de ses plus rassurantes certitudes. L'homme qui ne croit plus en rien a besoin de nouvelles croyances irrationnelles, et c'est bien le cas de Mérimée, qui dit dans une lettre à une de ses amies qu'il ne croira jamais aux fantômes, mais que le temps d'un récit, il aime feindre d'y croire et tendre un piège à son esprit. Trop de raison tue la raison. Tu remarqueras ainsi que les narrateurs des nouvelles de Prosper sont presque toujours des jeunes hommes très rationnels qui sont confrontés à l'irrationnel, à la superstition, à la bêtise (cf : La Vénus d'Ille) et il est surprenant de voir le dialogue des deux pôles (rationalité et irrationalité) entre lesquels finit par hésiter, malgré lui, le narrateur de la Vénus d'Ille, nouvelle qui se clôt une aporie voilée par une séduisante explication irrationnelle…