Beckett, Fin de partie - Dans quelle mesure la relation Hamm / Clov est-elle essentielle ?
15 réponses
Bonsoir,
Actuellement en TL, nous venons tout juste d'aborder Fin de Partie, de Samuel Beckett. La prof nous demande de réfléchir à une question qui me pose problème. Après y avoir longuement réfléchi, je n'ai trouvé qu'un élément sur mais rien de bien concret pour y fonder un plan à mon goût. J'ai besoin de votre aide pour m'aiguiller sur la bonne voie.
Question : Dans quelle mesure la relation Hamm/Clov est-elle essentielle dans l'oeuvre ?
Elément : * La relation Hamm/Clov joue le rôle de "fil conducteur" dans la pièce : c'est par elle que l'histoire avance (malgré le fait qu'il n'y ai pas d'intrigue véritable)
Idée : Le rapport dominé/dominant entre Hamm et Clov illustre le théâtre de l'absurde.
(Leur quotidien est banal, les déplacements de Clov sont des prétextes pour faire passer le temps passage où Hamm lui demande de regarder par la fenêtre, qu'il insiste ensuite pour que Clov aille chercher la longue-vue, celui-ci oubliant l'escabeau, qui retourne ensuite chercher l'escabeau, oubliant alors la longue-vue …)
Suis-je dans la bonne voie ? Merci d'avance pour vos réponses
Bonjour,
tu es sur la bonne voie quand tu parles d'une relation essentielle au déroulement de la pièce ; en effet, Beckett ne nous laisse presque jamais oublier que ses personnages sont avant tout des comédiens qui jouent devant nos yeux ; "A quoi est-ce que je sers ?" demande Clov, "A me donner la réplique" répond Hamm. Cherche les allusions des personnages à leur état fondamental de comédien, elles sont nombreuses (ex, à la fin de la fin de partie ; "C'est bon, nous avons fini, je n'ai plus besoin de toi." dit Hamm à Clov). A la suite d'une représentation d'En attendant Godot, Robbe-Grillet disait que tout se passe sur la scène comme si les comédiens n'avaient pas appris de rôle, rien travaillé, comme s'ils "essayaient un peu de tout au hasard".
Mais évidemment, il y a bcp de travail chez Beckett, et rien n'est là par hasard. Quant à l'interprétation de ce "duo", "couple", tout ce qui touche au théâtre de l'absurde est fumeux, les profs qui claquent cette étiquette (dont Beckett ne voulait pas, cf ; entretien avec Charles Juliet, "Je n'ai jamais été d'accord avec cette notion de théâtre de l'absurde.") choisissent la facilité. Il faut plutôt penser en terme de "paire" je pense (en référence aux paires des films burlesques - Laurel et Hardy - qui serait ici boiteuse, les éléments de cette paire ne sont pas similaires, ces deux vieilles branches ne vont pas ensemble, comme une vieille paire de pompes dépareillées : Hamm (anglais : hammer, marteau) et Clov (change le v en u…) forment une paire qui ne fonctionne pas) et y voir, comme dirait Ludovic Janvier, "l'accouplement de deux errances et de deux solitudes". A chacun sa souffrance. S'il est possible de lire la pièce à plus haut sens, on pourrait plutôt y voir un débris de la relation maître-valet (comme dans la comédie classique) ou de la relation maître-esclave (type dialectique hégélienne).
Ce qui m'amène à un troisième moment de l'étude de leur relation : ces deux personnages sont des objets d'art, dont tous les mots (ou presque) ont une infinie puissance poétique, non qu'ils signifient quoi que ce soit de métaphysico-philosophico-fumeux ("On est pas en train de signifier qqch ? " demande Hamm, "Signifier ? Nous ? Ah! Elle est bonne!" répond Clov), mais parce qu'ils font souvent renaître "l'inflexion des voix chères qui se sont tues".
Merci Foedor pour votre réponse rapide. Je vais retravailler ça au plus vite et tacherai de venir déposer mon plan construit ici. Je viens de retravailler la question, et voici ce que ça donne
(mes titres sont a revoir, ils dégagent juste l'idée principale - ils seront reformulés lors de la rédaction du devoir)
I)Hamm/Clov, fil conducteur de la pièce
a) toutes les actions se font par eux
- conversations, déplacements …
b) ils sont acteurs
- "paire dépareillée" (Hammer/Clou), personnages opposés (relation maitre-valet)
Voilà donc le I), par contre, je ne vois pas trop quoi aborder dans une seconde partie.
J'avais pensé à quelque chose qui se rapportait plus à l'origine du théâtre de l'absurde. Et ainsi aborder le fait qu'ils n'aient pas de rôle particulier (un rôle précis dans le déroulement de l'intrigue) et qu'ils sont des personnages simples, sans grande importance (référence à la remise en cause de l'humanité dans le théâtre de l'absurde)
Ainsi, on pourrait arriver à un :
II) Hamm et Clov, représentatifs du théâtre de l'absurde
avec pour unique partie mon explication présentée précédemment
Mais je ne suis pas sur qu'il y ai vraiment un lien avec la question posée … Ne s'éloigne t'on pas trop du sujet ?
Chère marquise,
non, on ne s'éloigne pas du sujet dans ce que tu viens de dire, c'est juste bateau. Tu commets surtout l'erreur de considérer Hamm et Clov comme de vrais personnages, autant faire une partie sur les bons sentiments, le statut marital et social des deux compères tant qu'on y est.
Une problématique simple, mais (je pense) efficace est de se demander si dans cette pièce qui semble n'avoir ni queue (pour ne pas dire fin) ni tête (donc aucun sens), la relation Hamm-Clov ne serait pas justement garante du sens de la pièce.
Et puis aussi, il faut se demander ce qu'on fait de Nagg et Nell : ils ne sont pas essentiels, eux aussi ?
Ton plan ne fait aucune place à la fabrique de la pièce, à son style, à sa poésie, à sa structure, tu écrases tout sous le mot "absurde" et vogue la galère. Tu t'obstines à parler d'absurde, d'ailleurs, c'est que je n'ai pas été assez convaincant, dommage. J'imagine que les profs vous matraquent le cerveau avec le "théâtre de l'absurde" et la "condition humaine" et "l'existentialisme" de Beckett… dommage (bis). Beckett a payé bien cher cette réception de son œuvre, quand il a reçu le prix Nobel en 69, c'était pour la "philosophie désenchantée" de son œuvre. Devant une telle incompréhension de son théâtre, Beckett a sombré dans la dépression… et n'est pas allé chercher son Nobel.
Merci pour ces compléments d'informations. C'est vrai que dès la première approche de l'oeuvre, le premier mot qui est venu à la bouche du prof, c'est "absurde". Je suis d'accord que vos explications sont bien plus justifiées que les leurs. Mais si rédige mon devoir sans tenir compte de leurs notions vues en classe, je risque de me faire taper sur les doigts, non ? Pour eux, "le théâtre de l'absurde est essentiel, on ne peut pas passer à côté", alors, je sais pas …suivre le troupeau et parler du théâtre de l'absurde, soit impliquer vos idées …
Vos idées sont pertinantes, mais je ne sais pas comment les intégrer à mon commentaire
Le théâtre de l'absurde, c'est trop fourre-tout. Ionesco et Beckett n'ont pas les mêmes approches par exemple. Beckett rejette les catégories dramturgiques ; ça ne lui ferait pas plaisir de le voir collé sous l'étiquette de théâtre de l'absurde.
Salut MarquiseMerteuil, je suppose que te livrer mes conseils tardifs s'avère inutile. Néanmoins je cède à cette inutilité, car sans doute mes propos érudits éclaireront-ils les générations suivantes qui auront des exposés à faire sur Fin de Partie, ou sur Beckett lui-même("érudits" pfff…)
Je suis moi aussi en Terminale L (en hypokhâgne, l'année prochaine), et je pense avoir adorer et bien compris la pièce, j'ai bien dit que je pense…
Tout d'abord, je tiens à parler de l'absurde, qui, que l'on veuille ou non, ou plutôt, que Beckett le veuille ou non, fait partie in-té-gran-te et in-dis-pu-ta-ble de la pièce : l'on peut se référer à Camus pour en faire la preuve, lorsque dans le mythe de Sisyphe, il tient à nous dire que "l'absurde naît de la confrontation de l'appel à l'humain face au silence incompréhensible du monde", - les exemples étant nombreux, mais le contexte ne permettant pas leur énumération -.
La particularité des personnages de Hamn et Clov se détermine justement par cette incompréhension, ce désarroi effroyable, face à ce mystère qu'est le monde :
lorsque Clov ouvre un des rideaux de la pièce dans laquelle lui et Hamn demeurent, il fait référence à l'extérieur, au monde, en le qualifiant de "Terre", de même que Hamn ; une qualification qui démontre implicitement le caractère inexistant de leur connaissance du monde.
En conséquence, ils ne tentent même pas de tenter de savoir ce qu'est ce monde: l'un renonce à savoir tandis que l'autre refuse de renoncer, mais ne cherche pas pour autant à savoir…
En effet, Clov accepte cette état d'ignorance qu'il considère telle une fatalité, et demeure dans un état d'extrême passivité, tout en sentant sa propre et progressive déchéance ; Hamn, lui, refuse cette complaisance dans la déchéance et préfère se faire sa propre représentation du monde, en considérant - ridiculement, ou pas - la pièce dans laquelle il vit comme le monde.
Il lui arrivera même d'ordonner à Clov : "Fais-moi faire le tour de la pièce, fais-moi faire le tour de l'univers". Une manière, propre à lui, d'échapper à la détérioration de son être, encore plus importante chez lui que chez Clov - "roi déchu, selon le Magazine Littéraire" - voire que Nagg et Nell, chacun d'eux dans une poubelle… - et de s'illusionner dans la croyance d'une pseudo-compréhension et domination du temps et du monde, tentative de prépondérance présente dans l'intégralité de la pièce, et de plus, vaine, très vaine, et très désespérée…
C'est donc, selon moi, cette propriété paradoxale et insolite des personnages de Hamn et Clov qui devrait conditionner la suite de ton exposé…
ps : j'ai moi aussi fait un exposé sur Fin de Partie "Fin de Partie, une pièce sur l'être ou le néant?" Très philosophique en effet Et je m'en suis sorti avec un beau 16 : c'est un ancien d'Henri IV et de l'ENS qui m'a noté…
Je te remercie DR973 pour ta réponse. En effet, la réponse est un peu tardive pour m'aider dans la rédaction du devoir -qui nous a été rendu cette semaine, avec un joli 9 pour ma part- cependant, c'est très intéressant d'avoir l'avis d'un élève dans la même situation que moi. Merci pour ta participation.
Bonne chance pour le BAC ( ou m*erde si tu préfères )
Cher maître DR973
Nous sommes absolument ravis et transportés de joie de ton excellente et merveilleuse note, mais pour l'ENS (qui semble être le point ultime vers lequel, ô cher, tu diriges tes pas), apprends que le mot "état" est masculin et qu'un participe passé (par exemple, celui du verbe "adorer") s'écrit "adoré".
Apprends aussi que les correcteurs de l'ENS n'aiment pas trop lire des copies qui ne donnent à lire que des avis tranchés, des jugements à l'emporte-pièce, qui font de l'absurde un trait in-dis-cu-ta-ble de la pièce de Beckett : si les universitaires (et, oh! tiens donc, les profs et correcteurs de l'ENS) remettent en question cette notion, c'est bien parce qu'elle est profondément dis-cu-ta-ble.
Tu fais de Fin de Partie un épiphénomène de la philosophie existentialiste, il y a en effet de l'existentialisme chez Beckett, mais sous forme de débris, pour ne pas dire de déchets, Beckett n'a pas voulu dire quoi que ce soit, il a avant toute chose voulu faire. Si son texte lui échappe et manifeste des traces d'existentialisme, c'est peut-être tout simplement parce qu'il est écrit dans un contexte particulier : le triomphe de l'existentialisme à St Germain des Près, celui libérateur de Sartre, celui désenchanté de Camus.
Foedor a écrit :Apprends aussi que les correcteurs de l'ENS n'aiment pas trop lire des copies qui ne donnent à lire que des avis tranchés, des jugements à l'emporte-pièce, qui font de l'absurde un trait in-dis-cu-ta-ble de la pièce de Beckett : si les universitaires (et, oh! tiens donc, les profs et correcteurs de l'ENS) remettent en question cette notion, c'est bien parce qu'elle est profondément dis-cu-ta-ble.
Et j'imagine qu'ils sont plus dociles devant des élèves qui connaissent le nom des personnages ?!
La particularité des personnages de Hamn et Clov se détermine justement par cette incompréhension, ce désarroi effroyable, face à ce mystère qu'est le monde :
lorsque Clov ouvre un des rideaux de la pièce dans laquelle lui et Hamn demeurent, il fait référence à l'extérieur, au monde, en le qualifiant de "Terre", de même que Hamn ; une qualification qui démontre implicitement le caractère inexistant de leur connaissance du monde.
J'avoue être un peu dubitative, ce mon, uniquement qualifié de "Terre" ne serait-ce pas un monde détruit? Apocalyptique? Comme si Hamm & Cloc étaient les uniques survivants d'un drame (Atmosphère grisâtre de la pièce = Seconde Guerre Mondiale, Bombe nucléaire?) Mon serait rendu a son état comme a la création: séparer Terre & Mer.
Enfin, ce sont a mon sens des préférences interprétatives. Mais oui en effet, ils sont déchus d'une condition, mais il faut rapeller que Hamm et Clov conaissant le monde extérieur, on le voit quand ils évoquent "l'avant". Quand Nagg et Nell parlent de leur passé, cette promenade au lac de Côme, ils semblent avoir une parfaite conaissance du monde extérieur. D'ou ma reflexion a propos de ce dehors que Hamm qualifie d'autre enfer, ce monde n'est plus, il semble vide.
Incompréhension du monde ce signifie pas forcément non connaissance du monde, y'a une distinction à faire ! De plus, il me semble que si Hamm et Clov sont dégoutés de ce monde et de l'humanité, c'est peut être parce qu'ils ont l'impression de n'en connaître que trop bien les limites et les défauts.
Blair "Monde serait rendu a son état comme a la création: séparer Terre & Mer."
la génèse appliquée au pantalon dans FdP: ENORME =D
Ce que Hamm traduit bien dans son roman : "vous êtes sur Terre, c'est sans remède", "Que la terre renaisse au printemps? Que la mer et les rivières redeviennent…". Cette dégoûtation est celle du trop-connu, je suis d'accord. D'où une mort séduisante ("Quand je tomberai, je pleurerai de bonheur", affirme Clov).
Et "terre" par opposition à "ciel" ? Le ciel, l'au-delà de la vie, le ciel où demeure le Grand Absent, le ciel déserté ("noir clair dans tout l'univers"), un ciel dépris de sa profondeur et dépeuplé de ses habitants. N'est ce pas aussi un jeu de métonymie que de ramener à une condition "incurablement terrestre" ce qui n'est plus pris en charge par l'au-delà astral, par le mythe ?
Et voilà que se profile l'image de Winie, engloutie sous le quotidien, le terrestre, le matériel, assaillie par un monticule qui a raison d'elle comme "l'impossible tas" dont parle Clov, des grains d'instants humains amassés.
…Jusqu'au temps qui perd sa valeur abstractive et retrouve par le même jeu de métonymies, en tas, en grains. Le ciel domaine du symbole a cédé à la terre et à son concret de formes et de matières.
Tu peux dire aussi que C'est une relation d'interdependance. Hamm depend totalement de Clov comme Clov qui lui aussi depend entierement de Hamm. Je pense aussi qu'il y'a tout de meme de l'affection entre les deux (=releve les passages où Hamm demande à Clov de lui faire un bisous). Ils ne peuvent survivre l'un sans l'autre.