Littérature classique / contemporaine
23 réponses · Page 1 / 2
Bonjour !
Alors voilà, j'aimerai avoir votre avis concernant ce choix de lecture …
Classique ? Contemporaine ? Ou bien les deux ? Pourquoi ?
Oeuvres aimées et moins aimées des 2 époques ?
Pour ma part, je ne suis pas très littérature contemporaine, et l'oeuvre qui m'a le plus marqué, c'est Thérèse Raquin de Zola . Exceptionnelle .
Merci ; )
Je ne comprends pas trop ton découpage chronologique entre littérature classique et contemporaine. Habituellement, on a plutôt tendance à opposer les XVIIe et XVIIIe siècles d'une part, sous la dénomination de "siècles classiques" et les XIXe, XXe et XXIe pour les siècles "modernes". Mais ces appelations sont assez flottantes : la littérature classique, cela peut aussi renvoyer à l'antiquité, et la littérature moderne englober toute la période allant de la Renaissance à nos jours. Bref, c'est le bazar.
La plupart des lecteurs sont attirés par les XIXe et XXe siècles : cela peut se comprendre, ils correspondent à un usage de la langue plus conforme au nôtre, c'est sur eux que portent la grande majorité des thèses actuelles. Pour ma part, j'ai un faible pour le XVIIIe siècle, ce qui ne m'empêche pas de lire des auteurs plus modernes et d'y prendre un grand plaisir. Il n'y a pas d'incompatibilité majeure : se restreindre à une seule période est un peu dommage.
Est ce qu'on peut dire que dans la littérature classique, le langage est moins directe ? Dans les Liaisons dangereuses par exemple.
Qu'appelles-tu langage "moins direct" ?
J'ai tendance à lire davantage de littérature "classique", mais il faudrait encore réussir à déterminer où elle s'arrête. Pour la litté contemporaine, si tu parles des romans des années 80 jusqu'à nos jours, alors j'en lis moins. Mais je lis pas mal de livres de la première moitié du XXème. Voilà, c'est très clair comme ça =D.
Blumroch a écrit :La plupart des lecteurs sont attirés par les XIXe et XXe siècles : cela peut se comprendre, ils correspondent à un usage de la langue plus conforme au nôtre,
…et la passion de la langue (ou des langues) peut au contraire susciter la curiosité ou le goût d'une littérature plus ancienne…
Tout à fait, c'est mon cas.
Cette idée d'une littérature classique qui serait "moins directe" est intéressante : comment expliquer dès lors que l'écrivain français jugé presque unanimement comme le plus corrosif et le plus dangereux qui n'ait jamais existé, à savoir le marquis de Sade, puisse s'exprimer dans une langue parfaitement classique ? Comment expliquer que Voltaire, l'un des philosophes des Lumières les plus extrêmes et les plus engagés soit dans le même temps d'un conservatisme absolu pour tout ce qui à trait au langage ? Voilà qui pose problème, et un problème fascinant de surcroît.
On pourrait hasarder une explication, mais il n'y a pas de réponse miracle. Le XVIe siècle est déchiré par les guerres de religion. Ces guerres sont un véritable traumatisme qui va traverser le XVIIe et le XVIIIe siècles : on se met alors à rêver une langue pour effacer ce que le monde a de violence et d'horreur, une langue pour pacifier, pour réconcilier. Cette langue - à mille lieux de celle qui pouvait être parlée au Moyen Âge, tout entière dans l'invention et la saturation - c'est la langue classique, avec ses euphémismes et ses périphrases, son goût de la perfection esthétique et de la clarté, de la sobriété, du mot "pur", quitte à verser dans un "excès" dont Molière se moque lui-même dans ses
Précieuses ridicules.
Bien. Il ne faut pourtant pas être naïf : ce n'est pas parce que le mot est tu que la chose est anéantie. Au fantasme du mot "pur" répond le fantasme plus angoissant mais aussi plus stimulant du mot "interdit" : ce mot autour duquel on tourne sans jamais aller jusqu'à l'exprimer, ce mot qui par son silence même dit infiniment plus que s'il était prononcé, ce mot qui en vient à nous obséder. La langue classique poursuit un idéal de "suggestion" et non de "définition". La langue classique rejette le lecteur naïf : c'est une langue paranoïaque.
Par certains côtés, il me semble que la langue moderne n'en a pas tout à fait fini avec ce principe de suggestion. Il se trouve qu'en ce moment, je travaille alternativement sur le Cardinal de Retz (un mémorialiste du XVIIe siècle) et sur le comique Jean-Marie Bigard. Le rapport ne va pas forcément de soi, et pourtant. Il y a dans notre rage de tout dire, d'appuyer là où ça fait mal, quelque chose qui, paradoxalement, tient de la pudeur. Un exemple : nous somme dans l'ère de la "libération sexuelle", en avons-nous pourtant fini avec le tabou de la sexualité ? A voir la rage avec laquelle les médias et les comiques en tout genre s'emparent du sujet, on aurait envie de dire que non. Qu'il faut encore que cela nous choque pour que nous éprouvions à ce point le besoin d'en parler. Notre siècle a un petit côté m'as-tu-vu : il aime exposer les choses qui le dérangent en faisant mine d'y être tout à fait indifférent. Nous prônons une langue "blanche", c'est-à-dire une langue qui s'efforcerait de dire les choses telles qu'elles sont, mais la vérité c'est que notre langue est littéralement saturée de précautions oratoires, de détours, de figures de substitution, et que notre grossièreté même peut avoir quelque chose d'un euphémisme.
Pour ceux que ça pourrait intéresser, je vous cite un petit bout de mon étude stylistique sur Bigard :
Le propre du vulgaire est de draper l'objet tabou de couleurs drôles et criardes qui le dédramatisent. Il évacue purement et simplement, sous le prétexte trompeur de vouloir tout dire, un référent jugé choquant pour n'en garder qu'une image stylisée, domptée par le jeu verbal, c'est-à-dire atténuée. Son fonctionnement est l'exact opposé de la litote : il ne s'agit plus de dire le moins pour sous-entendre le plus, mais au contraire de dire le plus pour suggérer le moins possible. C'est ce que n'a pas compris Georges Kiejman lorsque, à l'occasion d'un discours à l'Assemblée nationale, il transcrit le titre explicite de l'un de sketch de Bigard - les "enculés de gauche et les enculés de droite" - en "les sodomisés de gauche et les sodomisés de droite", substituant la réalité cru et mécanique de l'acte à la virtualité merveilleuse dans lequel l'enserrait le langage truculent et résolument populaire de l'humoriste. Les "bites" et les "couilles" s'épanouissent dans un univers discursif en marge du réel.
Effectivement, je parle de la littérature contemporaine à partie des années 80.
Ce que j'appelle langage "directe" ( classique ) se traduit pour moi dans une sorte de retenue. Dans Les Liaisons Dangereuses jamais le mot "faire l'amour" ou autres termes concernant directement la sexualité n'est mentionnés ( sauf oublis/erreurs de ma part ) . Il y a une sorte de retenue pour l'écrivain, et pour lecteur. Le lecteur sait, mais ne lis pas au sens direct. Les images sont souvent présentes, pour justement masquer ces mots qui peuvent choquer. Cependant, nous, lecteurs, nous somme curieux et trouvons dommage (pour moi) de ne pas Oser d'écrire ces mots qui sont digne de ne pas être respectables. Maintenant, cette retenue est estompée: la preuve,; les gros mots vont de soi et les termes qui autrefois choquaient ne sont plus.
Blumroch, ce que tu dis m'est intéressant, et je le relirais, car je ne comprend pas encore tout …
Ce n'est pas une retenue, c'est une convention. Un jeu entre libertins… qui s'amusent avec les mots autant qu'avec les réalités dont ils rendent compte (cf. Valmont qui s'ennuie car la Présidente est indisposée, par nature). Il ne s'agit en aucun cas de ne pas choquer… L'ensemble du roman le démontre assez amplement.
Ils jouent un jeu c'est ça ?
Je pensais à une retenue …
Quels romans a cette idée de retenue ?
Je trouve les remarques de Blumroch tout à fait pertinentes.
En réalité, la langue classique est l'esprit de salon, un intermédiaire qui se situe entre le sublime et le vulgaire. On la doit à Marivaux, en particulier. L'idée sous-jacente est de percer les grands mystères de notre nature par le biais d'un langage faussement superficiel. C'est le rococo, un mélange entre l'exaltation du baroque et la rigueur classique. (C'est mon intuition, mais je ne pense pas être le seul à l'avoir, j'en ferai une thèse).
La rigueur classique du 17e se présente surtout par le biais du théâtre tragique. Là, ce sont la gravité, la volonté d'imiter les Anciens certes mais d'opérer une imitation créatrice à la manière de Racine. Molière, déjà, se moque de l'esprit de salon, l'esprit classique en réalité, bien français.
Ce esprit de conversation est en réalité le plus beau de notre langue, je pense. Il feint d'être léger pour exposer de grandes vérités. Les comédies de Marivaux sont bien plus lucides sur la nature humaine que le "grand" théâtre de Voltaire…
C'est la raison pour laquelle, il me semble, Bigard qui n'hésite pas à accentuer là où ça fait mal, sans détours, est en réalité un profond conservateur, bien plus que les comédies de Marivaux ou les romans de Crébillon qui feignent de porter un masque, de tourner autour de "l'interdit" pour mieux en révéler la complexité et les mécanismes. Il me semble qu'il a aussi joué du Molière… La parenté ne me paraît pas outrancière… d'un point de vue idéologique.
Un exemple pour Marivaux, l'île des esclaves ?
Mieux que les "canons", je trouve que "les sincères", "le jeu de l'amour et du hasard" ou "le triomphe de l'amour", "la double inconstance" sont hallucinants de lucidité.
Mais qu'on soit bien clairs : Marivaux, il faut TOUT lire, surtout ses romans. C'est un petit génie ! Un délice.
"Vous ignorez le prix de ce que vous refusez."
"C'est à cause de cela que je n'y perds rien"
(la double inconstance)
Littérature classique / contemporaine
" L'idée sous-jacente est de percer les grands mystères de notre nature par le biais d'un langage faussement superficiel. C'est le rococo, un mélange entre l'exaltation du baroque et la rigueur classique. "
Marivaux mélange classique et contemporain ?
Auteurs classiques: du XV e siècle au XX e. " Cette période a pendant longtemps été considérée comme l'apogée de la littérature française par la qualité de la langue et du style, la justesse des observations et l'exactitude des propos. Cette littérature a été d'autant plus célèbre qu'elle s'est voulue simple, refusant les invraisemblances, la vulgarité et la préciosité. "
Contemporains: XXe à aujourd'hui"hui ? Pourquoi cette littérature refuse la préciosité, alors que celle-ci se définit par la pureté du langage ?Qu'est ce qui définit la littérature classique ? Et qu'est ce qui définit la littérature contemporaine ?
Parce que ce que l'on appelle "pureté du langage" n'est en fait qu'une norme, et qu'il n'y a rien de plus changeant qu'une norme.
J'ai lu un peu de Marivaux (pas tout, loin de là) : j'ai beaucoup aimé la Double Inconstance.
Quant à Bigard, il a en effet quelque chose d'assez conservateur : ce n'est certainement pas ce monstre de vulgarité et d'inculture à qui croient avoir à faire certains spectateurs un peu trop naïfs. Bigard multiplie volontairement dans ses sketchs les fautes de français pour faire "populaire" - fautes qui disparaissent lorsqu'il est attaqué sur ses convictions au Grand Journal - et l'on n'aura pas de mal à trouver dans ses textes des éléments qui renvoient à une tradition rhétorique tout à fait classique. On a souvent comparé Bigard à Coluche : pour ma part, je le trouve plus proche de Devos, avec ses jeux de mot en cascade, cette espèce de jubilation du verbe.
Est ce que la littérature contemporaine peut se définir par un langage plus libre ?
Blumroch a écrit :On a souvent comparé Bigard à Coluche : pour ma part, je le trouve plus proche de Devos, avec ses jeux de mot en cascade, cette espèce de jubilation du verbe.
Oulala, j'avoue que cette comparaison me fait hérisser le poil =D
Peut-être que je n'ai pas assez pratiqué la prose de Bigard, mais elle me semble à des années-lumière de la virtuosité d'un Devos. Mais l'idée même de se spécialiser sur Bigard m'intrigue; j'essaierai d'écouter plus attentivement ses sketchs pour aller un peu au-delà de ma réticence 😜
Ce n'est pas une retenue, c'est une convention. Un jeu entre libertins… qui s'amusent avec les mots autant qu'avec les réalités dont ils rendent compte (cf. Valmont qui s'ennuie car la Présidente est indisposée, par nature). Il ne s'agit en aucun cas de ne pas choquer… L'ensemble du roman le démontre assez amplement.
Oui enfin bon, comparé à Sade c' est de la gnognotte hein 😜 . Je suis à la moitié des
Cent Vingt journées et comment dire… C' est très très violent et il vaut mieux avoir l' esprit bien accroché surtout pour tout ce qui est scatologie. Je n'en suis pas encore à la dernière partie, celle des tortures, mais pour l' instant j'ai ma dose d' "urine", d'"étron", de "con" et du fait de "décharger". Mais c' est quand même captivant ! Sade, c' est du Laclos puissance 1000. Niveau perversion, manipulation et cruauté on ne peut pas faire mieux. A côté, les intrigues de la Marquise ou de Valmont sont des enfantillages même si
Les Liaisons est l'un de mes romans préférés.
Attention, les deux romans n'ont pas le même horizon. Les 120 journées de Sodome sont l'exaltation du désir dans ce qu'il a de plus inhumain.
Les liaisons dangereuses sont la condamnation du libertinage.
Quant à Bigard, c'est un bouffon gras au sens premier du terme (ce n'est pas un jugement de valeur). Devos a le verbe plus appliqué, je trouve…
Définir la littérature contemporaine est un faux piège, je pense. Disons qu'il y a une dominante dans cette littérature comme il y avait une dominante du réalisme dans la littérature du 19e positiviste. C'était une littérature politique. Au 20e, voire début 21e, je pense qu'on est, majoritairement dans la théologie du moi où tout personnage est maître de lui-même, même s'il persiste à ignorer où lui mènent ses errances. C'est l'exaltation du moi, de l'autofiction jusqu'aux romans.
Le Nouveau Roman a un je ne sais quoi de Nouvelle Vague…
Attention, les deux romans n'ont pas le même horizon. Les 120 journées de Sodome sont l'exaltation du désir dans ce qu'il a de plus inhumain.
Les liaisons dangereuses sont la condamnation du libertinage.
Certes, mais les deux oeuvres sont quand même rattachées au mouvement libertin. Le roman de Laclos est moins démonstratif on va dire que les livres de Sade. J'aime autant l'un que l'autre.
Thomas1604 a écrit :Attention, les deux romans n'ont pas le même horizon. Les 120 journées de Sodome sont l'exaltation du désir dans ce qu'il a de plus inhumain.
Les liaisons dangereuses sont la condamnation du libertinage.
Certes, mais les deux oeuvres sont quand même rattachées au mouvement libertin. Le roman de Laclos est moins démonstratif on va dire que les livres de Sade. J'aime autant l'un que l'autre.
Oui mais le mouvement libertin au XVIIIe c'est trèèèès vaste quand même. Et j'ai du mal à voir en Sade un libertin, d'ailleurs.
Quant à la question de Borelia sur la plus grande liberté de langage de la littérature contemporaine, je ne vois pas trop pourquoi. On a l'impression de parler enfin de certaines choses demeurées taboues jusqu'alors (il faudrait voir aussi si on les accepte vraiment…), mais la langue dite classique adorait aussi les équivoques. Je trouve qu'il y a quelque chose de très réjouissant à tenter de voir les sens cachés et les détours du langage dont usaient nos brillants aïeuls. Je ne connais pas suffisamment Marivaux mais Prévost (souvent rapproché du premier, d'ailleurs) utilisait une langue à la fois très classique de par sa facture, sans ornements superflus, mais il n'hésitait pas lors de certains moments de crise à l'approfondir pour mieux signifier les zones d'ombre des sensibilités. La langue plus moderne tend à être plus directe mais je ne pense pas que ce soit forcément synonyme de liberté.
Pour la préciosité (un mot à manier avec prudence), je dirais que c'est un désir de pureté porté à l'extrême. Ce désir, d'ailleurs, confine souvent à l'obscurité par toutes les périphrases et les circonvolutions que ce "mouvement" revendiquait. Et aussi au ridicule, comme l'ont montré Molière et tant d'autres. Ça me fait toujours sourire de savoir que les dites précieuses ne voulaient pas, pour parler des seins, que l'on dise "la poitrine" (car il renvoie à la boucherie) mais… les pis ! La pureté "classique" recherchait au contraire la clarté avant toute chose, le mot juste, à une signification, sans discussion possible, pour éviter tous les malentendus, les lectures au second degré et toutes ces querelles sur les équivoques. C'est un idéal encore une fois, comme le sera au XVIIIe le rêve d'une langue universelle par Leibniz.
Mais bon, après j'avoue adorer la langue classique et toutes les suggestions qu'elle recèle. =)