Les plus beaux textes de la littérature française

Littérature

188 réponses · Page 8 / 10

Plume voyage

Plume ne peut pas dire qu’on ait excessivement d’égards pour lui en voyage. Les uns lui passent dessus sans crier gare, les autres s’essuient tranquillement les mains à son veston. Il a fini par s’habituer. Il aime mieux voyager avec modestie. Tant que ce sera possible, il le fera.
Si on lui sert, hargneux, une racine dans son assiette, une grosse racine : « Allons, mangez, qu’est-ce que vous attendez ? »
« Oh, bien, tout de suite, voilà. » Il ne veut pas s’attirer des histoires inutilement.
Et si, la nuit, on lui refuse un lit : « Quoi ? Vous n’êtes pas venu de si loin pour dormir, non ? Allons, prenez votre malle et vos affaires, c’est le moment de la journée où l’on marche le plus facilement. »
« Bien, bien, oui, certainement. C’était pour rire, naturellement. Oh oui, par… plaisanterie. » Et il repart dans la nuit obscure.
Et si on le jette hors du train : « Ah ! alors vous pensez qu’on a chauffé depuis trois heures cette locomotive et attelé huit voitures pour transporter un jeune homme de votre âge, en parfaite santé, qui peut parfaitement être utile ici, qui n’a nul besoin de s’en aller là-bas, et que c’est pour ça qu’on aurait creusé des tunnels, fait sauter des tonnes de rochers à la dynamite et posé des centaines de kilomètres de rails par tous les temps, sans compter qu’il faut encore surveiller la ligne continuellement par crainte des sabotages, et tout cela pour… »
« Bien, bien. Je comprends parfaitement. J’étais monté, oh, pour jeter un coup d’œil ! Maintenant, c’est tout. Simple curiosité, n’est-ce pas. Et merci mille fois. » Et il s’en retourne sur les chemins avec ses bagages.
Et si, à Rome, il demande à voir le Colisée : « Ah ! Non. Écoutez, il est déjà assez mal arrangé. Et puis après Monsieur voudra le toucher, s’appuyer dessus, ou s’y asseoir… c’est comme ça qu’il ne reste que des ruines partout. Ce fut une leçon pour nous, une dure leçon, mais à l’avenir, non, c’est fini, n’est-ce pas. »
« Bien ! Bien ! C’était… Je voulais seulement vous demander une carte postale, une photo, peut-être… si des fois… » Et il quitte la ville sans avoir rien vu.
Et si sur le paquebot, tout à coup le Commissaire de bord le désigne du doigt et dit : « Qu’est-ce qu’il fait ici, celui-là ? Allons, on manque bien de discipline là, en bas, il me semble. Qu’on aille vite me le redescendre dans la soute. Le deuxième quart vient de sonner. » Et il repart en sifflotant, et Plume, lui, s’éreinte pendant toute la traversée.
Mais il ne dit rien, il ne se plaint pas. Il songe aux malheureux qui ne peuvent pas voyager du tout, tandis que lui, il voyage, il voyage continuellement.

Michaux
J’adore.
Autrefois, cet extrait figurait dans un manuel de quatrième et je ne manquais pas de le lire avec mes élèves.
Mais il ne dit rien, il ne se plaint pas.
J'admire !
Je découvre les vers de Larbaud, et c'est bien la première fois que j'entends une vraie musicalité dans des vers libres.
Je me rappellerai les étés et l'orage,
Le ciel mauve aux puits de soleil, et le vent tiède,
Escorté de mouches, et qui va, violant,
La tendre nudité des feuilles, et, coulant
A travers toutes les haies et tous les bois,
Chante et siffle, et dans les parcs royaux consternés
Tonne,
Tandis qu'au dessus des bosquets l'arbre-vampire,
Le cèdre, soulevant ses ailes noires, aboie.

La Mort d'Atahualpa
O combien de fois j'ai pensé à ces larmes,
Ces larmes du suprême Inca de l'empire ignoré
Si longtemps, sur les hauts plateaux, aux bords lointains
Du Pacifique - ces larmes, ces pauvres larmes
De ces gros yeux rouges suppliant Pizarre et Almagro.
J’aime bien aussi :
L’Ancienne Gare de Cahors

Voyageuse ! ô cosmopolite à présent
Désaffectée, rangée, retirée des affaires.
Un peu en retrait de la voie,
Vieille et rose au milieu des miracles du matin,
Avec ta marquise inutile
Tu étends au soleil des collines ton quai vide
(Ce quai qu’autrefois balayait
La robe d’air tourbillonnant des grands express)
Ton quai silencieux au bord d’une prairie,
Avec les portes toujours fermées de tes salles d’attente,
Dont la chaleur de l’été craquèle les volets…
Ô gare qui as vu tant d’adieux,
Tant de départs et tant de retours,
Gare, ô double porte ouverte sur l’immensité charmante
De la Terre, où quelque part doit se trouver la joie de Dieu
Comme une chose inattendue, éblouissante ;
Désormais tu reposes et tu goûtes les saisons
Qui reviennent portant la brise ou le soleil, et tes pierres
Connaissent l’éclair froid des lézards ; et le chatouillement
Des doigts légers du vent dans l’herbe où sont les rails
Rouges et rugueux de rouille,
Est ton seul visiteur.
L’ébranlement des trains ne te caresse plus :
Ils passent loin de toi sans s’arrêter sur ta pelouse,
Et te laissent à ta paix bucolique, ô gare enfin tranquille
Au cœur frais de la France.

(Valery Larbaud, Les Poésies d'A.O. Barnabooth, 1913)
Décidément, il faudra que je me replonge dans ses œuvres que j'ai, je l'avoue, un peu survolées… :/
Évite de commencer par Fermina Marquez, qui a assez mal vieilli (les troubles collégiens… toute une littérature tuée par la mixité).
Quand j'ai ouvert mon Pléiade il y a quelques mois, j'ai commencé par Fermina Marquez. :/

J'ai trouvé ça assez barbant, et il ne me semble pas que j'aie beaucoup poursuivi avant de refermer le volume pour qu'il rejoigne ses copains sur les étagères. 😀
Allégeance

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima?

Il cherche son pareil dans le voeu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas?

René Char
J'apprécie évidemment ce choix !!!!
Bonsoir
savez-vous si ce poème est destiné à la poésie…? Il me semble l avoir entendu dire
Bonsoir.

Je ne comprends pas trop ta question.
Normalement, un poème est destiné à la poésie… 😉
Bonsoir
Je me suis mal exprimée c est vrai.
Je voulais dire :est-ce que René Char parle de la Poésie dans ce poème?
J'y vois davantage le thème récurrent : amoureux fidèle (allégeance), amoureux délaissé
mais personne n'empêche d'y voir un second niveau de lecture.
Le 10/09/2018, Laoshi a écrit :J’adore.
Autrefois, cet extrait figurait dans un manuel de quatrième et je ne manquais pas de le lire avec mes élèves.
Ton "autrefois" pourrait-il se situer au début des années cinquante ?
Ce texte, très prenant, réveille en moi un souvenir de ma quatrième, justement.
Ce qui ferait à peu près 95 ans à Laoshi 😂
Taquine, va !
À l'époque, la mixité n'était pas encore appliquée et le prof de français n'était pas du genre à nous lire des contes. Il n'empêche que j'ai un excellent souvenir de lui, sévère sur l'orthographe, mais juste et sachant autant punir que féliciter.
Dans ces années de sortir de la guerre, les livres scolaires restaient en service très longtemps.
« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. »

« À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. »

Victor Hugo Notre-Dame de Paris
Triste prémonition…
Notre Dame

Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître ;
Mais, dans quelque mille ans, le Temps fera broncher
Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde,
Tordra ses nerfs de fer, et puis d’une dent sourde
Rongera tristement ses vieux os de rocher !

Bien des hommes, de tous les pays de la terre
Viendront, pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor :
— Alors ils croiront voir la vieille basilique,
Toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort !

Gérard de Nerval
floreale a écrit :
« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. »

« À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. »

Victor Hugo Notre-Dame de Paris
Je me suis fait prendre.
Je croyais que ce texte, faisait suite à l'incendie de Notre Dame hier, et je trouvais le (ou la) type particulièrement gonflé en plagiant sans vergogne Hugo.
Texte splendide bien sûr.