Harrar, 17 juin 1881
Souffrant dans l’ennui,
Cher Monsieur,
J’ai été fort déçu par l’absence de réponses à me dernière lettre. Cela fait mille ans que nous ne nous sommes pas écrit et je me permets de renouer le contact avec cette lettre, qui explique mon décès. –Pardon si je vous touche.-
Aujourd’hui, je suis fatigué, déçu, désespéré, à bout de souffle. Bien des choses ont changé depuis ma dernière lettre. J’ai 27 ans… L’âge des chimères est révolu…
Voyez vous, -ne le prenez pas mal surtout- mais le vrai Poète use sa pensée, la cultive, l’engraisse, et cela pour un seul et unique but : se faire « voyant » ; voir ce que nul autre ne peut et alors, il devient un être au dessus de tout autre humain.
Malheureusement, la pensée de ce demi-dieu est bien trop forte, trop volumineuse ! Le cerveau humain ne peut pas la supporter lorsqu’elle atteint le stade de « voir ». Le Poète est alors un être suprême, mais il est aussi vu comme un fou, un grand malade.
Je m’arête à temps… lorsque je suis en haut, à la limite entre la perte de contrôle et la réalité.
Je suis comme la rose. Je fleuri vite, et alors, je suis la plus belle des fleurs. Cependant j’ai beau prendre certains engrais, je suis vulnérable et je fane en peu de temps.
Je trouve la théorie du spleen Baudelairien très intéressante et je vous recommande vivement de l’étudier. Il y indique que l’âme du Poète est impuissante dans une nature dégradée, mais aussi que le Poète s’ennuie ! Si l’esprit s’ennuie c’est que rien ne peut le combler ici-bas. Pour le combler, il nous faut dérégler, mais de manière raisonnée, tout les sens. Il nous faut avoir recourt aux drogues, et alors, voyant que les drogues ne font que redescendre cette ennui et cette inspiration, le Poète se réfugie avec l’alcool… Et cela, ainsi de suite avec l’amour, le voyage et bien d’autre… En bref, le Poète monte toujours plus haut mais descend beaucoup plus bas.
Aujourd’hui, je suis bien bas… L’Art est par nature mensonge, il n’y a que de l’Impossible et toute quête poétique est vouée d’avance à une insatisfaction fatale.
Vous devez croire que je suis poltron, qui fuit l’occident et sa vie littéraire, mais ai-je eu une vie littéraire ? Mes écrits ne sont-ils pas qu’un tas de balivernes, inintéressants et mauvais ?
J’ai essayé de me frayer un chemin dans ce milieu hostile, j’ai eu beau y consacrer corp et âme, nul éditeur ne veut de mes écrits, nul revue ou presque ne s’intéresse à ceux-ci.
Personne ne veut d’un poète aussi maudit que moi.
Me voici à Harrar, en Ethiopie, et pour tout vous avouer, c’est ennuyant ici, terriblement ennuyant. C’est sans doute pour cela que je vous écris d’ailleurs, pour combler ma profonde morosité…
Je suis venu ici pour tirer, définitivement, un trait sur mon passé. L’occident, Paris, tout cela est fini. Je ne suis plus parnassien, à quoi cela me servirait-il ? –Je ne suis plus rien d’ailleurs-
Je préfère m’exiler loin de cette race stupidieure, composé de vermines qui lèvent leurs grosses mains grasses sur les miséreux et les écrasent a coup de canne à pomme.
Je préfère partir de ce pays gouverné par une horde de monstres, assoiffés de sang, qu’il soit celui de leur frère ou de leur ennemie. Cette horde qui récompense les riches et qui blâme les pauvres…
J’en ai assez des poètes parisiens et de leur imbécillité profonde.
(…..)
PS : Brûlez, s’il vous plaît cette lettre après l’avoir lu. Elle ne fait que compléter mes écrits inutiles.
Kyvann Rimbaud.
Je ne sais pas du tout si c’est un bon travail. Je suis en 1ère L et, lassé des dissertations, j’ai voulu tester l’écrit d’invention. Le seul hic est que ça fait depuis la troisième que je n’en ai pas fait et je n’ai jamais été très bon…
J’ai commencé par annoncer mon décès avec un registre pathétique. Le décès de ma vie littéraire et du « je » qui est un autre.
J’explique un peu cette théorie, car elle explique le décès. Et la théorie du spleen baudelairien l’explique aussi je pense, non ?
Ensuite j’ai pensé que la métaphore de la rose était bien pour définir Rimbaud. Qu’en pensez-vous ?
Je dis ensuite que personne ne voulais de lui, ce n’était pas a son époque un poète très réputé, malgré son génie et j’ai pensé que ce serait sans doute cela aussi qui a joué pour l’abandon de l’écriture.
Puis, je partage l’ennui qui est en moi et fini par critiquer le gouvernement et les guerres, j’ai pensé qu’une lettre d’Arthur Rimbaud sans un peu de dénonciation serait… louche =)
J’ai un peu de mal sur la fin et je n’ai pas fini.
J’aimerais un peu d’éclaircissements pour une bonne fin.
J’aimerais parler aussi peut-être que Harrar n’est pas mieux que le reste du monde, ou alors expliquer mes ambitions futur… ou… je ne sais pas, pensez vous que se sont de bonnes idées ?
J’ai aussi peur que ce soit un peu court… je ne sais pas quelle est la longueur exigé pour les écrit d’invention ? Pensez vous que ca va aller ?
Je ne pense pas pouvoir juger de ton travail - il me fait, dans l'ensemble, bonne impression - je peux toutefois émettre quelques critiques:
- l'allusion à Baudelaire qu'il aurait "étudié" sent l'artifice, même si elle est amenée avec assez de pertinence;
- Rimbaud qui se compare à un "demi dieu", peut-être est-ce un peu trop…
Après, c'est de l'invention, la tournure que tu donnes à ton texte est le propre de cette exercice - hormis ton prof, je ne peux rien dire - je peux en revanche corriger les fautes d'orthographe qui décrédibilisent ta lettre.
Harrar, 17 juin 1881
Souffrant dans l’ennui,
Cher Monsieur,
J’ai été fort déçu par l’absence de réponses à me dernière lettre. Cela fait mille ans que nous ne nous sommes pas écrit et je me permets de renouer le contact avec cette lettre, qui explique mon décès. –Pardon si je vous touche.-
Aujourd’hui, je suis fatigué, déçu, désespéré, à bout de souffle. Bien des choses ont changé depuis ma dernière lettre. J’ai 27 ans… L’âge des chimères est révolu…
Voyez vous, -ne le prenez pas mal surtout- mais le vrai Poète use sa pensée, la cultive, l’engraisse, et cela pour un seul et unique but : se faire « voyant » ; voir ce que nul autre ne peut et alors, il devient un être au dessus de tout autre humain.
Malheureusement, la pensée de ce demi-dieu est bien trop forte, trop volumineuse ! Le cerveau humain ne peut pas la supporter lorsqu’elle atteint le stade de « voir ». Le Poète est alors un être suprême, mais il est aussi vu comme un fou, un grand malade.
Je m’arrête à temps… lorsque je suis en haut, à la limite entre la perte de contrôle et la réalité.
Je suis comme la rose. Je fleuris vite, et alors, je suis la plus belle des fleurs. Cependant j’ai beau prendre certains engrais, je suis vulnérable et je fane en peu de temps.
Je trouve la théorie du spleen Baudelairien très intéressante et je vous recommande vivement de l’étudier. Il y indique que l’âme du Poète est impuissante dans une nature dégradée, mais aussi que le Poète s’ennuie ! Si l’esprit s’ennuie c’est que rien ne peut le combler ici-bas. Pour le combler, il nous faut dérégler, mais de manière raisonnée, tous les sens. Il nous faut avoir recourt aux drogues, et alors, voyant que les drogues ne font que redescendre cette ennui et cette inspiration, le Poète se réfugie avec l’alcool… Et cela, ainsi de suite avec l’amour, le voyage et bien d’autre… En bref, le Poète monte toujours plus haut mais descend beaucoup plus bas.
Aujourd’hui, je suis bien bas… L’Art est par nature mensonge, il n’y a que de l’Impossible et toute quête poétique est vouée d’avance à une insatisfaction fatale.
Vous devez croire que je suis poltron, qui fuit l’occident et sa vie littéraire, mais ai-je eu une vie littéraire ? Mes écrits ne sont-ils pas qu’un tas de balivernes, inintéressants et mauvais ?
J’ai essayé de me frayer un chemin dans ce milieu hostile, j’ai eu beau y consacrer corps et âme, nul éditeur ne veut de mes écrits, nulle revue ou presque ne s’intéresse à ceux-ci.
Personne ne veut d’un poète aussi maudit que moi.
Me voici à Harrar, en Ethiopie, et pour tout vous avouer, c’est ennuyant ici, terriblement ennuyant. C’est sans doute pour cela que je vous écris d’ailleurs, pour combler ma profonde morosité…
Je suis venu ici pour tirer, définitivement, un trait sur mon passé. L’occident, Paris, tout cela est fini. Je ne suis plus parnassien, à quoi cela me servirait-il ? –Je ne suis plus rien d’ailleurs-
Je préfère m’exiler loin de cette race stupidieure, composée de vermines qui lèvent leurs grosses mains grasses sur les miséreux et les écrasent à coups de canne à pomme.
Je préfère partir de ce pays gouverné par une horde de monstres, assoiffés de sang, qu’il soit celui de leur frère ou de leur ennemie. Cette horde qui récompense les riches et qui blâme les pauvres…
J’en ai assez des poètes parisiens et de leur imbécillité profonde.
(…..)
PS : Brûlez, s’il vous plaît cette lettre après l’avoir lu. Elle ne fait que compléter mes écrits inutiles.
Kyvann Rimbaud.
J'ai corrigé en italique les fautes formelles - certaines ont pu m'échapper - et j'ai mis en gras ce qui me semble être une faute de syntaxe:
- limite
de quelque chose;
- on se réfugie
dans quelque chose;
Cordialement.
J'ai pensé à mettre demi-dieu car j'ai étudié un corpus traitant le role du poete au 19ème siecle.
L'ensemble des textes laissaient entendre que le Poète etait un etre au dessus des hommes qui tirait son inspiration. (comme dans l'albatros de Baudelaire, la lettre du voyant de Rimbaud ou encore Les Rayons et les ombres de Victor Hugo)
MErci beaucoup pour cette réponse qui me met un peu en confiance, je ne savait pas du tout si c'est cela qu'on attendait des élèves pour un écrit d'invention.
Pensez vous que les 2 thèmes que je désir aborder à la fin son corects?
J'aimerais finir avec quelque chose de pertinant mais je n'ai pas trop d'idée… Peut etre pouriez vous m'éclaircir, me donner quelques pistes sans me faire le travail.
Merci d'avance.
Bonsoir,
La forme n'est pas trop celle de Rimbaud : il faudrait regarder la lettre à Paul Demeny
Charleville, 15 mai 1871.
J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle;
Voici de la prose sur l'avenir de la poésie
Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque; Vie harmonieuse. - De la Grèce au mouvement romantique, - moyen âge, il y a des lettrés, des versificateurs. D'Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d'innombrables générations idiotes: Racine est le pur, le fort, le grand. - On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujoud'hui aussi ignoré que le premier auteur d'Origines. - Après Racine, le jeu moisit. Il a duré mille ans ! Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais eu de colères un jeune France. Du reste, libre aux nouveaux ! d'exécrer les ancêtres: on est chez soi et l'on a le temps.
On n'a jamais bien jugé le romantisme; qui l'aurait jugé ? Les critiques ! ! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'oeuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?
Car Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident: j'assiste à l'éclosion de ma pensée: je la regarde, je l'écoute: je lance un coup d'archet: la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène. Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs ! En Grèce, ai-je dit, vers et Iyres rhythment l'Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L'étude de ce passé charme les curieux: plusieurs s'éjouissent à renouveler ces antiquités : - c'est pour eux. L'intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau: on agissait par, on en écrivait des livres: telle allait la marche, I'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains: auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé !
La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l'inspecte, Il la tente, I'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver; cela semble simple: en tout cerveau s'accomplit un développement naturel; tant d'égoistes se proclament auteurs; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse: à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences.
Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables: viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé !
Cette lettre est remarquable par son engagement, son acidité, le mélange des registres de langue…
ou
Une saison en enfer Mauvais sang Rimbaud
J'ai de mes ancêtres gaulois l'oeil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.
Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d'herbes les plus ineptes de leur temps.
D'eux, j'ai : l'idolâtrie et l'amour du sacrilège ; - Oh ! tous les vices, colère, luxure, - magnifique, la luxure ; - surtout mensonge et paresse.
J'ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. - Quel siècle à mains ! - Je n'aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop loin. L'honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m'est égal.
Mais ! qui a fait ma langue perfide tellement qu'elle ait guidé et sauvegardé jusqu'ici ma paresse ? Sans me servir pour vivre même de mon corps, et plus oisif que le crapaud, j'ai vécu partout. Pas une famille d'Europe que je ne connaisse. - J'entends des familles comme la mienne, qui tiennent tout de la déclaration des Droits
de l'Homme. - J'ai connu chaque fils de famille !
Ce texte est marqué par l'humour de dérision et l'ironie.
Mais le plus important, reste l'élaboration d'une théorie plausible du renoncement.
Regarde cette discussion
ici pour te faire une opinion.
Je te livre un texte que j'avais écrit pour le forum alors que je ne retrouve plus la discussion :
Conversion de Rimbaud
Rimbaud se serait-il converti sur son lit d'agonie à Marseille en novembre 1891 comme l'affirme sa soeur Isabelle dans une lettre à leur mère ?
Philippe Besson, dans "Les jours fragiles" reprend à son compte cette allégation ( il est vrai qu'il s'agit d'un journal romanesque ).
Isabelle Rimbaud sous l'influence de son époux, Paterne Berrichon, n'aurait-elle pas voulu se convaincre que son frère avait eu une fin édifiante ?
Qu'en pensez-vous ?
Ce débat continue d'agiter le monde des lettres.
Il existe deux écoles :
- Ceux qui voudraient faire de Rimbaud un renégat, un révolutionnaire radical ennemi de l'obscurantisme religieux et de la bigoterie abominable du XIXe siècle, incarnée par sa mère, Vitalie Cuif.
- Ceux qui voudraient faire de Rimbaud un mystique dévoyé, un chrétien révolté par les injustices et la mesquinerie de son temps revenu dans le giron de la foi au moment de sa mort.
Il ne pourra jamais être apporté une réponse définitive à cette question qui relève du mystère de l'âme.
C'est donc à chacun de se forger une conviction à partir de la vie et surtout de l'œuvre de Rimbaud.
« Aujourd'hui, plus personne ou presque ne croit qu'une Saison en Enfer est antérieure aux Illuminations. Donc, l'argumentation développée par les chrétiens à l'appui d'une redécouverte du monde de Dieu par Rimbaud sur la foi des Illuminations ne tient pas". J'en tirerai personnellement une autre conclusion.
Revenons au mystère rimbaldien : Qui est le vrai Rimbaud ? l'adolescent révolté, introverti, insupportable, grossier, transgressant les interdits, orgueilleux, le poète génial déversant sa lave incandescente… ou l'adulte qui choisit de se taire, de renoncer à la poésie, qui se lance dans une errance mondiale, cherchant en vain un apaisement dans des aventures professionnelles en contradiction avec ses idéaux de jeunesse…
Pour ma part, je pense que Rimbaud est un être blessé (abandon du père, autorité et rigorisme maternel…), en quête de sens mystique à son existence, à la suite de son maître à penser, Baudelaire. Même au plus profond de sa révolte, il est toujours hanté par une inaccessible pureté.
Si l'on relit son dernier texte "L'adieu" de la "Saison en enfer", on a sans doute affaire à son testament :
"L'automne déjà ! - Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, -loin des gens qui meurent sur les saisons.
L'automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah ! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les mille amours qui m'ont crucifié ! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'âmes et de corps morts et qui seront jugés ! Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers pleins les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le cœur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment… J'aurais pu y mourir… L'affreuse évocation ! J'exècre la misère.
Et je redoute l'hiver parce que c'est la saison du confort !
-Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d'or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée !
Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !
Suis-je trompé ? la charité serait-elle sœur de la mort, pour moi ?
Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons.
Mais pas une main amie ! et où puiser le secours ?
Oui, l'heure nouvelle est au moins très sévère.
Car je puis dire que la victoire m'est acquise : les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s'effacent. Mes derniers regrets détalent, - des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes. - Damnés, si je me vengeais !
Il faut être absolument moderne.
Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit! le sang séché fume sur ma face, et je n'ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau !… Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.
Cependant c'est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.
Que parlais-je de main amie ! Un bel avantage, c'est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs, - j'ai vu l'enfer des femmes là-bas ; - et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps".
Le renoncement de Rimbaud prend un sens tragique, c'est un aveu d'impuissance dans sa rivalité avec Dieu. Il est aussi la recherche d'un salut improbable en dehors de l'aventure poétique. Cette réalité prosaïque niée à l'adolescence redevient le terrain d'affrontement de l'âme vissée au corps en recherche du paradis perdu.
Il me semble donc percevoir un Rimbaud mystique, celui que sa sœur Isabelle évoquait en 1914 dans le Mercure de France.
"Arthur avait écrit dans la Saison en Enfer: «Je ne me crois pas embarqué pour une noce avec Jésus-Christ pour beau-père. Je ne suis pas prisonnier de ma raison. J'ai dit: Dieu. Je veux la liberté dans le salut.» Cela est clair. Son âme est à Dieu, mais sa chair repousse encore le joug de l'Église, qui n'admet pas le salut hors d'elle. C'est de l'hérésie, peut-être; mais il n'en demeure pas moins que, vis-à-vis de l'Église catholique, Rimbaud fut, aux tournants de la vie comme à l'approche de la mort, l'enfant prodigue qui se réfugie d'instinct près de sa mère; car ce «voleur de feu», ce garrotteur de soleil demeura toujours, malgré lui et malgré tout, le fils de son baptême. «Pourquoi — s'écrie-t-il dans les brouillons de la Saison en Enfer — a-t-on semé une foi pareille dans mon esprit! Oh, l'idée du baptême. Il y en a qui ont vécu mal, qui vivent mal et qui ne sentent rien! C'est mon baptême et ma faiblesse dont je suis esclave!»
Que penser de cris pareils? Est-il possible de douter de l'invincible foi de celui qui les a poussés? Et ne marquent-ils point, en même temps, toute la violence du combat, dans la souffrance, qui se livrait en cet esprit révolté?
En définitive, et pour essayer de ramasser en une formule les aperçus que mon inexpérience d'écrire m'a sans doute empêchée d'exprimer bien clairement, je dirai: Rimbaud, malgré qu'il se soit aventuré aux sphères interdites, malgré qu'il ait mangé le fruit défendu, ne s'est pas damné. Il a toujours su fuir à temps le grand péril. Je dirai même que d'avoir violé les cimes l'a confirmé dans sa mission providentielle, laquelle fut, comme cela éclate aujourd'hui, de pousser les âmes d'élite vers Dieu. Et j'ai la conviction absolue qu'il entrait aussi dans les desseins d'En-Haut que cet élu se vêtît sur la terre des oripeaux de l'incroyance, afin de mieux prouver aux hommes l'inanité de leurs révoltes contre la Puissance Éternelle".
En somme, un chrétien peu ordinaire et dont la sœur croit que le mal-être, le manque d'amour ont trouvé finalement leur apaisement post-mortem.