Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette, vers 1207 à 1254

Entraide scolaire

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Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Bonjour,

J'ai un commentaire composé à faire et comme je ne savais pas bien comment m'y prendre, j'ai lu beaucoup de fiches de méthode. Mon problème est qu'après avoir suivi les conseils donnés, le seul plan que j'ai pu établir suivait l'ordre du texte alors que j'ai lu que c'était une chose à éviter. Je vous joins l'extrait que je dois étudier, c'est un passage du Chevalier de la charrette de Chrétien de Troyes, peut-être pourrez vous me donner quelques pistes qui pourraient me permettre de me poser les bonnes questions afin de pouvoir établir une problématique correcte.

Je vous remercie par avance pour les conseils que vous m'apporterez.
Mes blanc et lé et delïé,
N’estoit pas de fuerre esmïé
La couche ne de coutes aspres.
Un covertor de II dïaspres
Ot estandu desor la couche,
Et la dameisele s’i couche,
Mes n’oste mie sa chemise.
Et cil a molt grant poinne mise
Au deschaucier et desnuer,
D’angoisse le covint suer,
Totevoies parmi l’angoisse
Covanz le vaint et si le froisse.
Donc est ce force ? Autant se vaut !
Par force covient que il s’aut
Couchier avoec la dameisele,
Covanz l’en semont et apele,
Et il se couche tot a tret,
Mes sa chemise pas ne tret
Ne plus qu’ele ot la soë feite.
De tochier a li molt se gueite,
Einz s’an esloingne et gist anvers
Ne ne dit mot ne c’uns convers
Cui li parlers est desfanduz,
Quant an son lit gist estanduz.
N’onques ne torne son esgart
Ne devers li ne d’autre part,
Bel sanblant feire ne li puet.
Por coi ? Car del cuer ne li muet.
S’estoit ele molt bele et gente,
Mes ne li pleist ne n’atalante
Quanqu’est bel et gent a chascun.
Li chevaliers n’a cuer que un
Et cil n’est mie ancor a lui,
Einz est comandez a autrui
Si qu’il nel puet aillors prester.
Tot le fet an un leu ester
Amors qui toz les cuers justise.
Toz ? Nel fet, fors cez qu’ele prise,
Et cil s’an redoit plus prisier
Cui ele daigne justisier.
Amors le cuer celui prisoit
Si que sor toz le justisoit,
Et li donoit si grant orguel
Que de rien blasmer ne le vuel
S’il lait ce qu’Amors li desfant
Et la ou ele vialt antant.
PS : il s'agit de la 2e nuit de Lancelot à la poursuite de Guenièvre, une demoiselle a accepté de l'héberger à la seule condition qu'il couche avec elle.
Bonsoir Jess,

D'abord, pour ceux qui ne seraient pas familiers de l'ancien français, une traduction en langue moderne.
1207 Un lit était dressé dans la salle,
1208 Dont les draps étaient bien propres,
1209 Blancs, amples et doux au toucher.
1210 Le matelas n'était ni bourré de paille hachée,
1211 Ni d'un contact rugueux.
1212 Comme couverture on avait étendu sur la couche
1213 Deux étoffes de soie à ramages.
1214 La demoiselle se couche,
1215 Mais sans retirer sa chemise.
1216 Le Chevalier comme au ralenti
1217 Se déchausse et met ses jambes à nu.
1218 Il transpire abondamment.
1219 Cependant, la parole donnée
1220 L'emporte sur son anxiété.
1221 Est-ce donc force majeure? Tout comme.
1222 Il se trouve forcé
1223 De se mettre au lit avec la demoiselle.
1224 Parole donnée l'y pousse et convie.
1225 Il se couche lentement,
1226 Mais il ne retire pas sa chemise,
1227 Pas plus qu'elle n'avait fait.
1228 Il prend bien soin de ne pas la toucher,
1229 Mais il s'écarte d'elle et, couché sur le dos,
1230 Il garde le silence à l'instar
1231 D'un frère convers à qui la parole est défendue,
1232 Lorsqu'il est allongé sur son grabat;
1233 Il ne tourne pas davantage ses regards
1234 Vers elle ou ailleurs.
1235 Il se trouve incapable de lui faire bon visage.
1236 Pourquoi donc? Parce que son coeur s'y refuse,
1237 Bien qu'elle fût belle et charmante.
1238 Ce qui enchante tout un chacun,
1239 Il ne le désire aucunement.
1240 De coeur le Chevalier n'en a qu'un,
1241 Et même celui-là ne lui appartient plus
1242 Mais il l'a confié à autrui,
1243 De sorte qu'il n'en dispose plus.
1244 Amour, qui gouverne tous les coeurs,
1245 Immobilise le sien en un seul lieu.
1246 Tous les coeurs? Non, seulement ceux qu'Amour estime.
1247 Et celui que cette déesse daigne régenter
1248 S'en doit estimer davantage.
1249 Amour prisait le coeur du Chevalier
1250 Au-dessus de tous les autres
1251 Et lui donnait une telle fermeté de propos
1252 Que je me refuse à le blâmer
1253 S'il évite de faire ce qu'elle lui défend
1254 Et se dirige dans la direction qu'elle désire.
Tu as ici un texte qui met en scène la fin'amor ou amour courtois.
Ce roman chevaleresque a sans doute été commandé par la comtesse Marie de Champagne (vois le prologue). Dans ce récit, ce n'est plus le troubadour qui est chargé de célébrer les beautés de la courtoisie occitane. Ce rôle est confié au chevalier qui, comme preux, doit montrer par ses exploits et ses actions conformes au code de l'honneur qu'il est digne de la femme aimée, sa dame.

Le thème privilégié dans cet extrait est une variation autour des diverses formes d'amour : sexualité brutale et idéalisation raffinée (jusqu'à un certain point). Chrétien de Troyes nous raconte un piège en forme de tentation. Lancelot, parti à la recherche de sa "dame", la reine Guenièvre, est invité par une belle femme à recevoir de sa part hospitalité à condition qu'il partage sa couche. Si tu lis le passage qui précède directement l'extrait, tu verras que le piège se complique puisque la "gente damoiselle" simule une tentative de viol par ses propres gardes pour obliger Lancelot à se montrer courageux et à faire tomber ses préventions.

Tu as donc typiquement un cas d'école courtois, un cas de conscience redoutable. Comment Lancelot peut-il se soustraire à la tentation alors même qu'il a promis de partager la couche de l'inconnue ? C'est le conflit de devoirs dans la parole donnée : Lancelot a juré fidélité à sa dame et en même temps il a fait une promesse imprudente à l'inconnue.

Examine donc dans un premier temps les conditions d'une tentation qui n'a rien de vulgaire.
Ensuite cherche comment le chevalier gère ses problèmes de conscience, comment il se comporte en chrétien prudent qui veut éviter que le Mal ne pénètre en lui par les sens…
Enfin étudie comment Chrétien de Troyes se comporte en moraliste en donnant une leçon de bonne conduite, comment aussi il se pose en maître ès courtoisie en définissant les exigences du vrai chevalier et une conception de l'amour élitiste qui trouve sa justification en lui-même.
Si cette analyse suit le texte, ce n'est pas pour autant une analyse linéaire dans la mesure où tu envisages des aspects de plus en plus profonds et signifiants : de la description physique, au comportement psychologique pour finir sur une conception de l'amour courtois.

Finalement le projet de ce roman est ambigu : Comment concilier idéal chevaleresque et passion adultère (qui sera consommée à la fin du roman) sur le modèle de la passion pécheresse de Tristan et Yseut et de leur trahison à l'égard de leur suzerain et époux ? L'auteur semble embarrassé au point d'avoir semblé faire finir le récit par Godefroy de Lagny. Mais il utilise aussi une autre subtilité : transformer son héros à la fois en amant exceptionnel et, dans sa quête amoureuse, en libérateur (messianique ?) d'un peuple prisonnier du monde extérieur. Ainsi naît au XIIIe siècle le mythe du chevalier errant.
Bonjour Jean Luc et merci pour votre message.
Je pensais effectivement que puisque mon analyse suivait le texte elle était éronnée mais votre réponse m'indique que finalement elle doit être correcte.
Je vous remercie pour votre aide.
Bonne journée 🙂
Jess.