Roman gothique

Littérature

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Bonjour à toutes et à tous,

Je viens de parcourir rapidement les discussions du forum à propos du sujet "roman gothique". J'ai trouvé les échanges particulièrement intéressants car je travaille actuellement à la rédaction d'un mémoire intitulé: "Subculture gothique et romantisme noir: rapports entre littératures et arts sombres: médiagraphie analytique".

Qu'il s'agisse de la sous-culture gothique (terme cher aux sociologues car il désigne une réalité dont les limites sont bien définies) ou du roman gothique (que l'on peut tout aussi bien encadrer si l'on prend la peine de préciser sa pensée), il faut bien avouer que les deux sujets ont été peu étudiés par les intellectuels de langue française.

Il est vrai que le roman dit "gothique" (au sens où Maurice Lévy l'entend) a ses racines en Angleterre et dans le monde anglo-saxon (Irlande, Ecosse, Amérique, …), raison pour laquelle, à mon avis, il est si peu étudié par les critiques français (je pense ici aux universitaires), ne serait-ce que parce que les traductions de qualité font cruellement défaut. Le roman gothique demeure donc une chasse (semi)gardée des anglicistes.

Oui, le roman gothique est une réalité, il suffit pour s'en rendre compte de parcourir le livre de Maurice Lévy (déjà cité par Trialph, je crois):

Le roman "gothique" anglais : 1764-1824 / Maurice Lévy. - Paris : Albin Michel, 1995. - XXXVII-774 p. - (Bibliothèque de l'Évolution de l'humanité, ISSN 0755-1770 ; 11). - Bibliogr. p. 661-733. - Index. - ISBN 2-226-07624-7 (br.)

En tant que "genre" (et je suis d'accord avec ce qui a été dit, le terme "genre" est utilisé par les critiques pour "cataloguer" des œuvres ayant suffisamment de points communs entre elles, quels que soient ces points communs… les critiques ne sont d'ailleurs pas toujours d'accord entre eux), en tant que genre donc, le roman gothique est, selon M. Lévy, bien délimité dans le temps: de 1764 avec la publication du Château d'Otrante d'Horace Walpole à 1824 avec la publication des Albigeois de Charles Robert Maturin (le corpus étudié par Lévy se situe entre ces deux dates). C'est ce qu'on appelle le roman gothique "traditionnel".

Donc, le "gothique"… ça existe et en effet, le roman était appelé de cette manière par les critiques littéraires à l'époque où ce genre est apparu (ce qui a également été dit auparavant dans la discussion). Après 1824, Lévy suggère qu'on utilise, pour désigner ce que d'aucuns qualifient de "gothique", l'épithète "fantastique" et les termes "genre fantastique" pour les oeuvres d'inspiration gothique à partir de la fin du 19ème s. Cependant, ce courant littéraire a créé des émules qui se sont clairement inscrits (à l'instar de Stoker avec son Dracula) comme des continuateurs de la tradition gothique. Les auteurs anglo-saxons parlent de "gothique victorien". Donc oui, dans une certaine mesure, Dracula est un roman gothique.

D'autres auteurs, modernes ceux-là, se voient affubler de l'étiquette gothique, soit pour l'ensemble (ou une grande partie) de leur oeuvre à l'instar d'Anne Rice, soit pour un (ou plusieurs) de leurs romans comme Salem, de Stephen King. Le terme gothique connait également des déclinaisons en fonction des pays d'origine. Aux Etats-Unis, le terme "gothique" désigne un corpus d'oeuvres, anciennes et modernes, étonnamment large où les Poe, Wilde, Hawthorne, … et même Dickens trouvent une place.

Le qualificatif gothique peut apparaître comme réducteur, en ceci qu'il identifie une œuvre principalement par sa thématique, au-delà des intentions de l'auteur et du style de ce dernier. Mais, lorsque l'on sait que "le gothique" préfigure le romantisme et est à la base du roman historique et du roman fantastique (sans compter la science-fiction avec Frankenstein), et qu'il s'agit d'un des genres littéraires les plus étudiés (du moins en langue anglaise), on devrait, en tant qu'auteur, se sentir flatté d'être entouré d'une aura gothique.

D'autant plus que, comme le démontre M. Lévy, dans le premier chapitre de sa thèse ("Présences médiévales"), il y a un rapport direct entre architecture gothique et roman gothique (traditionnel). Ce rapport est à rechercher, comme l'a fait entendre l'un des intervenants de ce forum, dans le sentiment suscité par la contemplation des ruines gothiques qui, à l'époque de Walpole, parsemaient toute l'Angleterre; voir à ce propos A Philosophical Enquiry into the Origin of Our Ideas of the Sublime and Beautiful (1757) par le philosophe Edmund Burke, une oeuvre déterminante pour la mise en place du genre gothique, genre que l'on ne peut appréhender sans cette notion de "Sublime" dont "la terreur est un des principes fondamentaux" (titre français: "Recherche philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau").

Sans doute est-il péjoratif dans la culture littéraire française de se voir "enfermer" dans un classeur étiqueté "gothique" parce qu'il s'agit, quelle que soit l'époque, d'un genre populaire (d'ailleurs, ne parle-t-on pas de "paralittérature" pour désigner le roman fantastique?)… Personnellement, je n'adhère pas à ce point de vue. Les auteurs français (Maupassant, Dumas, Flaubert, Verne, Gautier, Mérimée, Nodier, Féval, …) sont nombreux à s'être frottés à l'écriture de textes fantastiques et le plus souvent les résultats sont magnifiques. A ce sujet, je vous suggère la lecture de :

French gothic : anthologie / [présentée par] Alain Pozzuoli. - Paris : Manitoba-les Belles lettres, 2004. - 469 p. - ISBN 2-251-44251-0 (br.)

Le titre, volontairement provocateur, illustre la volonté d'Alain Pozzuoli, le compilateur de cette anthologie (spécialiste de Dracula et de Stoker) de montrer que le "fantastique" est loin d'être l'apanage des auteurs anglo-saxons. Le Diable amoureux de Jacques Cazotte n'est-il pas d'ailleurs considéré comme le roman proto-gothique qui aurait influencé les auteurs anglais du 18ème?

Quant au terme "roman noir", il s'agit, dans une certaine mesure, de la formule privilégiée en France pour désigner des œuvres qui, si elles avaient été écrites en Angleterre, se seraient appelées "gothiques". Pour moi, il s'agit de quasi synonymes. Mais ce n'est que mon avis. De ce point de vue, la France et l'Angleterre possèdent pourtant de nombreux points communs… Voir à ce sujet:

Gothique et décadence : recherches sur la continuité d'un mythe et d'un genre au XIXe siècle en Grande-Bretagne et en France / Joëlle Prungnaud. - Paris : H. Champion, 1997. - 497 p. - (Bibliothèque de littérature générale et comparée, ISSN 1262-2850 ; 7). - Bibliogr. p. 457-474. - Index. - Texte remanié de : Th. État : Lettres : Paris 4 : 1993. - ISBN 2-85203-628-2 (rel.)

Maintenant, que penser de toutes ces œuvres qualifiées de "gothiques" et qui appartiennent à tous les arts (peinture, sculpture, musique, cinéma, bandes dessinées, …), à tous les styles et à toutes les époques. Hé bien personnellement je pense, et c'est ce que je vais essayer de montrer dans mon mémoire, que la notion de "gothique" transcende les genres et ce depuis l'époque médiévale. Au-delà de l'analyse de l'objet artistique en tant que tel, le qualificatif gothique fait selon moi référence non pas à la forme, ni au style ni à l'intentionnalité mais bien au sentiment suscité par l'œuvre dans le chef de la personne qui la contemple. C'est ce "sentiment gothique", selon moi, qui fait la cohérence de la sous-culture du même nom. Cette sensibilité s'établissant à des degrés divers, le mouvement gothique peut apparaître, si l'on s'en tient à la surface des choses, comme étant relativement hétéroclite, et on a l'impression qu'il "s'accapare plein de choses" sans vergogne… Ce n'est pas mon avis. Les œuvres qui constituent les références et les icônes traditionnelles du mouvement gothique, de Baudelaire à Sire Cédric, de Dante Gabriel Rossetti à H. R. Giger, de Murnau à Tim Burton, de Gustave Doré à Benjamin Lacombe, … toutes ces œuvres plongent leurs racines dans cette gigantesque forêt sombre, terrifiante et fascinante où l'esprit gothique aime à se perdre. Elles ne sont pas "intellectuellement" ou techniquement gothiques, elles sont belles ou sublimes (au sens où Burke l'entendait). C'est cette conscience, cette sensibilité pour le "Sublime", et sa recherche permanente, qui caractérisent selon moi le milieu gothique, l'autre "Théâtre de la cruauté" pour paraphraser Antonin Artaud. De ce point de vue, "le gothique" apparaît comme n'ayant aucune limitation.

Voilà, désolé d'avoir été aussi long mais le sujet me tenait à cœur et j'ai trouvé que la discussion se terminait un peu en forme d'entonnoir =D. J'espère vous avoir éclairé ou, mieux encore, avoir suscité chez vous encore plus d'interrogations…

Une citation résume à elle seule ce que j'ai péniblement essayé de dire; elle est d'Horace Walpole: «Ce monde est une comédie pour ceux qui pensent, une tragédie pour ceux qui sentent.» Extrait de Lettre à Sir Horace Mann datée du 31 Décembre 1769.

P.S.: si on vous conseille de lire Dracula l'Immortel par Dacre Stoker et Ian Holt en guise d'introduction à la littérature gothique… refusez. Ce n'est pas un roman gothique, c'est une (mauvaise) publicité pour un (futur) film… 😂
Bonjour Strigon. Je trouve le thème de ton mémoire fascinant et -diablement- intéressant. J'aimerais également dans la suite de mes études me diriger vers l'étude du fantastique en littérature. Sauf si ma question est indiscrète, pourrais-je savoir quelle est l'université dans laquelle tu étudies?
Bonjour Cyrdwila,

Merci pour ton commentaire. Je suis quelqu'un qui s'ennuie si rapidement que j'ai besoin de ce type de sujet pour me motiver.

Je suis désolé si j'ai pu donner cette impression mais mon travail ne sanctionne pas un cycle d'études universitaires.

En fait, à la base je suis ingénieur ("Tirez pas! Ils m'ont obligé! 😂) mais je termine un cycle court d'études supérieures dans une école "privée" (en France vous diriez qu'elle appartient à "l'enseignement privé sous contrat d'association avec l'Etat" 😜), école où je suis également chargé de cours (dans la filière où j'étudie et qui forme des documentalistes). C'est tout ce que je m'autorise à dire…

Voilà, j'ai fait mon petit "coming out" =) Pas trop déçue j'espère.

Il se peut que je décide de donner un jour une dimension universitaire à mon travail mais ce ne sera pas pour tout de suite.
D'accord! Un cursus un peu spécial, mais la passion de la littérature prime-avec un beau développement sur le gothique. Merci de cette réponse et bonne continuation!
Merci Cyrdwila,

Parcours atypique, en effet. C'est en réaction au côté matérialiste et déterministe du milieu dans lequel j'évoluais que je suis revenu à mes premières amours sans pour autant couper tous les ponts avec le passé.

C'est également en réaction à l'écrasante montée en puissance de la "raison triomphante", à l'époque des Lumières, que les auteurs gothiques se sont réfugiés dans l'écriture de textes aux accents fantastiques. Ce n'est pas pour rien que Walpole a publié son "Château d'Otrante", sous un nom d'emprunt, en le faisant passer pour la traduction d'un obscur manuscrit italien: il craignait comme la peste la réaction de ses contemporains qui auraient vu dans cette fantaisie la marque d'un esprit dérangé et encore attaché aux brumes d'un passé médiéval tombé en désuétude, pour ne pas dire en abomination, à cause de son ancrage dans l'imaginaire.

Le "gothique" semble se poser à la charnière de ces deux mondes, en marge à la fois de l'un et de l'autre. Une "marge noire", en quelque sorte.

C'est un endroit que j'aime visiter parce que, d'une certaine manière, il me correspond.

A mon tour, je te souhaite un franc succès dans la poursuite de tes études.
Je dois dire, pour rebondir sur ces remarques intéressantes, que l'oeuvre du Marquis de Sade (j'en reviens toujours à lui, c'est un peu mon obsession) marque une parfaite transition entre un ordre rigoureux qui serait celui des Lumières et les ténèbres labyrinthiques du romantisme. Vous ne trouverez jamais chez Sade d'apparitions fantastiques : l'univers sadien est régi par une immuable logique ; mais cette logique, poussée systématiquement jusqu'à son extrême limite, nous apparaît comme folle. Toute la pensée des Lumières s'y cristallise, mais elle est méconnaissable : l'athéisme devient exaltation d'un Dieu maléfique, le matérialisme, une déclaration de guerre envers la création, les valeurs de la jeune république, un appel au meurtre institutionnalisé et au totalitarisme. La réalité chancelle, foudroyée par une raison qui déraisonne, le fantasme pur s'extrait de sa gangue équationnelle, et c'est alors que nous pénétrons dans "l'ombre des Lumières".
Oui Blumroch,

C'est très exactement en cela que "le gothique" excelle: prendre, par le biais de la littérature, le contrepied d'un ordre social établi ou en passe de s'établir, sans pour autant souhaiter sa complète destruction. Ce n'est pas un genre qui cherche la "rupture" mais plutôt une confrontation brutale, souvent radicale, voire extrême, des points de vue, confrontation qui se traduit dans le texte par l'opposition (presque triviale) des images, des idées et des sentiments (blanc/noir, vice/vertu, raison/folie, grandeur/décadence, …) d'où sa cohérence interne ("l'univers sadien est régi par une immuable logique", entièrement d'accord).

C'est là également que réside une des "faiblesses" du gothique car, sans le talent qui caractérise certains auteurs, il se mue facilement en farce grotesque à la trame mille fois répétée. A ce sujet, les critiques sont unanimes.

Pour en revenir à Sade, Jean Roudaut écrivait ceci à propos du château d'Otrante de Walpole (le lieu pas le roman): "Entrer dans le château, c'est (…), se situer dans un lieu qui, non seulement échappe au contrôle social extérieur, mais aussi à celui des divinités (…). Tout tend à donner de ces lieux l'idée qu'ils sont soustraits à la causalité quotidienne (…)". A propos de quoi, Maurice Lévy (toujours lui) disait que ce schéma ne s'appliquait à aucun autre lieu imaginaire mieux qu'à ceux que l'on retrouve dans l'œuvre de Sade.

Nul besoin donc, comme l'a si élégamment dit Blumroch, d'éléments fantastiques pour créer cette confrontation puisqu'il "suffit" de se "soustraire à la causalité quotidienne". Il n'y a, par exemple, aucune manifestation proprement surnaturelle dans La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne: les thèmes de la sorcellerie et du Diable qui imprègnent ce (très ennuyeux ) roman ne sont jamais que des outils de dénonciation de l'intolérance qui sévissait, dans l'Amérique du 17ème s., au sein de la société puritaine.
Je pense que de tout temps le fantastique a effrayé. Il nous révèle à nous-mêmes, bien plus que (la plupart ) des ouvrages réalistes. Et c'est pourquoi nous avons besoin d'une littérature aux frontières du réel.
Bien sur, j'entends la "vraie littérature fantastique", pas celle destinée à la jeunesse que l'on nous impose, et qui déprécie le genre fantastique, lui ôtant sa valeur symbolique et le rendant ridicule.

Malheureusement, on assiste à une mode, les livres de vampires pullulent, mais ils sont mauvais, tout simplement mal écris et sans fond véritable.
Comme toi, j'ai aussi besoin du refuge de l'imaginaire, mais aujourd'hui, peu sont capables de comprendre cet attrait. Dommage.

Sinon, que conseillerais tu comme lectures contemporaines dans la veine fantastique?
C'est un constat navrant et c'est une triste réalité. La littérature "vampirique" ces dernières années est d'une effroyable platitude. J'ai terminé récemment "Dracula l'Immortel" de Dacre Stoker, l'arrière-petit-neveu de Bram… Ca-tas-tro-phique! n'ayons pas peur des mots. C'est très simple, en résumant l'histoire à mon frère qui m'interrogeait sur le contenu du livre, j'ai eu l'impression de raconter le scénario d'un film de Mel Brooks: plus j'en disais et plus les larmes me venaient aux yeux, des larmes de rire bien sûr 😂

Quant à la série de Stephenie Meyer… elle est bien digne d'intérêt malgré ses nombreux défauts , ne serait-ce, comme tu le dis, que pour se rendre compte qu'on est en train de tuer un des mythes majeurs de la littérature fantastique 😉.

Une bonne alternative au livre de Dacre Stoker serait "Le Mystère Van Helsing: histoires de vampires" de Gérard Dôle (Terres de Brumes, 2004). Ce recueil est passé presque inaperçu. Certains l'on trouvé "maladroit", d'autres "effrayant". Moi, je l'ai trouvé fidèle à l'esprit gothique victorien. En plus, il est truffé de références à d'autres classiques du gothique comme "Carmilla" de Le Fanu, "Le repaire du ver blanc" de Stoker et même à la mythologie de Lovecraft (ce qui est légèrement décalé à mon humble avis), sans compter les allusions aux personnages historiques (Vlad Tepes, Erszebet Bathory…).

Tu connais très certainement les Chroniques des vampires d'Anne Rice qu'il faut avoir lu car elle reste l'auteure qui a renouvelé le genre sans le dépouiller complètement de son aura de transgression (comme l'a fait Meyer). Les quatre premiers sont mes préférés (et j'ai particulièrement aimé "Le Voleur de corps"). Dans cette veine, et plus contemporaine encore, il y a Poppy Z. Brite, qui, d'une certaine manière, a repris le flambeau de Rice avec ses premiers romans: "Ames perdues", "Sang d'encre", "Le corps exquis", … "Les contes de la fée verte" (recueil). Très influencé par les subcultures gothique et punk avec son goût pour le "sexe bizarre". Malheureusement, elle est insuffisamment traduite en français. Dans le même style, le français Sire Cédric tire aussi son épingle du jeu: "Déchirures" (recueil), "Angemort" (pour citer ceux que j'ai lu).

Maintenant, le seul roman fantastique qui soit parvenu à me donner des sueurs froides c'est "Salem" de Stephen King. J'ai également apprécié "Nécroscope" et "Vamphyri" de Brian Lumley (pas de la grande littérature mais une belle imagination) ainsi que "Je suis une légende" de Richard B. Matheson (entre science-fiction et fantastique, les adaptations cinématographiques ne lui rendent pas hommage du tout).

J'attends avec curiosité la traduction du "polar" fantastique du suédois John Ajvide Lindqvist (Let the right one in, en anglais, et en référence au fait qu'un vampire ne peut pénétrer dans une habitation où il n'a pas été invité). Le film "Morse" est inspiré de ce livre. J'ai beaucoup aimé.
Merci beaucoup pour toutes ces références.
J'avoue qu'avec la masse de nouveautés dont nous sommes abreuvés, il est difficile de tomber directement sur la perle rare. D'autant plus que cette perle rare n'est souvent pas mise en avant, ni même connue par son nom.
Le plus facile à dénicher sera "Salem", que je n'ai pas encore lu.

Quant à celui de Dacre Stocker, j'avoue avoir été déçue. Un produit marketing de plus.
En tout cas, le mythe vampirique ne doit plus avoir de secrets pour toi!
Mais de rien =D Voici encore deux auteurs à suivre: Storm Constantine et surtout Chelsea Quinn Yarbro avec sa série sur le Comte de Saint-Germain (Jean Marigny la trouve même plus cohérente et enthousiasmante qu'Anne Rice, ce qui n'est pas peu dire).

Pour ce qui est du mythe vampirique, c'est gentil de le penser, mais je suis (très) loin d'en avoir fait le tour. D'autant plus qu'au-delà du folklore et de la littérature, il y a la dimension sociologique qui vient s'ajouter avec l'émergence aux Etats-Unis et maintenant en Europe, d'après mes dernières lectures, d'une subculture vampyre (avec un "y") pérenne et originale avec ses propres codes, ses rituels et ses clans.
Avec l'accord de Jean Marigny, on ne peut que s'incliner.

Bien, sur, comme tout mythe, les références pourraient être sans fin. Surtout que le vampire nous ramène forcément au loup-garou, autre "personnage" dont la littérature s'est emparé avidement.

Quand au phénomène "vampyre", qu'est ce?
Il existe en effet un rapport très étroit entre le vampire et le loup-garou, rapport qui se situe également au niveau étymologique puisque le grec et le roumain, par exemple, utilisent respectivement des idiomes identiques pour désigner les deux entités. Une légende affirme même que le loup-garou devient vampire après sa mort.

Mais au-delà du mythe, il existe bel et bien des communautés de "vampyres"; ils se désignent eux-mêmes sous ce nom pour se distinguer des vampires littéraires ou légendaires; un "y" de différence qui ne fait pas tout car cette orthographe (ancienne) a déjà été employée dans la littérature (cfr. The Vampyre de John William Polidori). Les "vampyres" constituent une contre-culture où les membres, organisés en tribus urbaines (clans ou familles) imitent carrément le mode de vie des vampires de fiction issus de la littérature mais aussi des comics et des films: vie nocturne, dentition modifiée, rituels liés (ou non) au sang humain, … Ces communautés regroupent actuellement entre dix et vingt mille personnes aux Etats-Unis (essentiellement dans les grandes villes comme New York) mais le mouvement est en train d'essaimer en Europe car notre continent est considéré comme une sorte "d'alma mater" vampirique.

Je ne sais pas si un travail sérieux d'étude sociologique a déjà été entrepris concernant ces modes de vie alternatifs (parfois qualifiés de post-humains) mais il existe au moins une enquête journalistique sur ce sujet:

Vampyres : quand la réalité dépasse la fiction / Laurent Courau ; photographies de Lukas Zpira. - Paris : Flammarion, 2006. - 321 p. - (POP culture). - Bibliogr. p. 299-303. - Filmogr. p. 305-309. - Webliogr., 12 p. - ISBN 2-08-068953-3 (br.)

Un film documentaire basé sur le travail de Courau est sorti dernièrement en DVD. Ce journaliste est également l'auteur d'un ouvrage qui se veut une analyse sans complaisance du phénomène Twilight:

Twilight secret : le phénomène de A à Z / Laurent Courau. - Monaco ; [Paris] : Editions du Rocher, 2009. - 263 p. - (Vintage). - Bibliogr. p. 261. - Webliogr. p. 262-263. - ISBN 978-2-268-06864-0 (br.)

On aime ou on n'aime pas mais force est de constater qu'il y a matière à s'interroger (sérieusement) sur les raisons de ce succès de librairie (que personnellement je ne comprends pas ) et sur le développement actuel de la littérature vampirique.

Aux dernières nouvelles, en Scandinavie, des clans analogues à ceux des "vampyres" existeraient mais cette fois fondés sur le mythe… du loup-garou.
Certain ont du mal a différencier virtuel et réel…. Enfin tant qu'ils n'ont pas de pratiques dangereuses pour autrui, il n'y a pas de quoi (trop) s'inquiéter.

Personnellement, j'ai tenté de lire twilight. Mais l'écriture est d'une médiocrité flagrante. Un divertissement tout au plus. Je pense que le succès a en partie du d'un grand coup marketing et publicitaire. Je me souviens, à sa sortie, presque personne n'en parlait. Et quelques années plus tard; un raz de marée. Un peu comme Harry Potter, dont le nom s'est vraiment répandu à la sortie des films.
Je suis persuadé qu'un partie des membres de ce genre de "congrégation" n'a pas de projet de vie bien particulier. D'autres, au contraire, sont extrêmement cohérents dans leurs choix et développent une certaine forme de spiritualité car, au-delà de l'apparence physique, il y a une philosophie sous-jacente à ce genre de phénomène, sans quoi il n'y aurait pas de pérennité. C'est pour cette raison que j'aime à penser qu'il existe des analogies entre cette "scène" et la vision de la vie qu'avait Antonin Artaud. Mettre en scène sa vie comme s'il s'agissait d'une grande pièce de théâtre… c'est une manière originale d'aborder l'existence. Je ne sais pas si elle est courageuse, ou s'il s'agit d'une fuite hors de la réalité. Je crois qu'il doit y avoir là un peu des deux.

Quoi qu'il en soit, et pour en revenir au sujet du roman gothique, j'ai tendance à penser que le 3ème millénaire a fait entrer la société dans le domaine de la peur, ou plutôt de la terreur, c'est-à-dire d'une peur qui, comme le dit Francis Lacassin en introduction de l'anthologie "Romans terrifiants", ne peut faire sentir ses effets que dans un univers où il existe des raisons d'avoir peur. L'expression "faire régner un climat de terreur" résume à elle seule mon propos puisqu'elle suppose la mise en place d'un système qui induit la peur à un degré tel que nos actions, nos comportements s'en trouvent modifiés: terrorisme globalisé, modifications climatiques, risques de pandémies, … Pas une seule journée ne se passe sans que, de toutes parts, on (les médias de masse le plus souvent) nous rappelle qu'il existe de (bonnes?! ) raisons d'avoir peur. La science et la technologie sous-tendent les discours et en tant qu'êtres raisonnables, nous ne pouvons qu'y être attentifs et donc éprouver des craintes pour l'avenir.

Personnellement, je postule que dans un tel climat (je ne sais pas comment le qualifier… psychosocial? :/), nous recherchons une forme de sécurité dans la reproduction inconsciente du schéma qui s'impose à nous, ce qui, en littérature, se traduit par une montée en puissance du roman fantastique en général, et plus particulièrement du roman "terrifiant" avec un vampire comme élément central, l'archétype, selon moi, de la "menace latente".

Le cas Twilight est symptomatique de la société américaine et d'une forme de puritanisme qui ne ne veut pas dire sa fin dans ce pays. Au lieu d'être un chantre de la transgression, le vampire devient, dans un certain sens, une icône sociale, un peu comme si, pour pouvoir s'identifier à ce qui lui fait peur (pour en avoir moins peur justement), le lecteur devait débarrasser le mythe du vampire de ses scories maléfiques, voire sataniques et en faire un "objet" socialement et culturellement correct pour ne pas dire politiquement correct, ce qui, soit dit en passant, signe l'arrêt de mort du mythe. Edward Cullen est, à mes yeux, le premier non-mort qui soit aussi digne de redevenir un "american teenager" bien vivant 😂 Voilà qui n'explique pas le succès du roman en Europe =( (le marketing explique-t-il tout? sommes-nous en train de nous "américaniser"?)…

Peu importe dès lors, et tu l'as constaté comme moi, que le style soit si pauvre et l'intrigue aussi terne (pour ne pas dire niaise). Que les amateurs de Twilight me pardonnent, je suis parvenu péniblement à la fin du premier tome. Alors, peut-être l'histoire s'améliore-t-elle par la suite mais ce premier livre a suffit à me décourager…

Laissons faire le temps… Je ne pense pas que Twilight traversera les âges comme l'ont fait "Le Tour d'écrou" d'Henry James, "Sleepy Hollow" de Washington Irving (pour ce qui est des auteurs américains) ou encore "La Morte amoureuse" de Gautier, le superbe "Fantôme de l'opéra" de Gaston Leroux ou le toujours angoissant "Horla" de Maupassant.

A présent c'est moi qui attends vos suggestions de lecture car j'ai une fâcheuse tendance à "m'enkyster" dans mon 19ème siècle bien douillet 😜 et je passe très certainement à côté de récentes petites perles ("négothiques" ou apparentées ).
J'aime également parcourir le 19ème siècle, à mes yeux l'un des plus fertile au point de vu littéraire.

Je suis certaine que vous lisez assidument Huysmans, Wilde, ces ouvrages qui se découvrent un peu plus a chaque nouvelle lecture.
Edith Wharton aussi; disciple d'Henry James.

Question fantastique, Arthur Machen est moins connu, mais l'auteur d'un court ouvrage très étrange "le grand dieu pan".

Mais je voudrais vous faire part d'un "classique" américain des années 80; au thème vampirique sous jacent. Le maître des illusions, de Donna tartt. Un grand livre selon moi. Pour résumer ce pavé, nous pouvons parler d'un étudiant qui va se laisser influencer par un autre groupe d'étudiant en grec. Jusqu'à l'emprise totale. C'est vraiment une grande expérience de lecture.

Dernière référence, publiée par une petite maison d'édition locale, mais préfacé par Jean Marigny: Le premier "vampire psychique", la maison du vampire; de G.S.Viereck.
En plein dans le mille =D Je suis en train de relire Là-Bas d'Huysmans et Le Tour d'Ecrou d'Henry James et j'ai sous les yeux la biographie de Wilde écrite par Robert Merle (éd. de Fallois, 1995). Si, si… Sans rire.

Formidable 19ème siècle. Haaa, oui! Je crois que la majorité de mes auteurs préférés sont nés ou appartiennent à cette époque.

Arthur Machen… Malheureusement, je ne crois pas avoir lu quelque chose de lui. A moins que mes souvenirs me trahissent. Sinon, je connais de nom (si je puis dire) "The Great God Pan" car ce livre a, paraît-il, fortement influencé la mythologie "lovecraftienne". Connaissant Lovecraft (mais sans être un fanatique du sorcier de Providence et de ses "indicibles" univers) Le Grand dieu Pan doit être une petite merveille hallucinatoire 🙂 Hop, sur ma liste!

Merci pour les autres références qui m'ont l'air des plus intéressantes. J'ai déjà repéré "Le Maître des illusions" dans le catalogue de ma bibliothèque favorite =D Je viens de faire un tour sur le site de l'éditeur "La Clef d'argent"… j'ai repéré quelques livres sur Lovecraft justement 🙂
Et donc nous en arrivons a Lovecraft. Ah, Lovecraft! J'aime également. Bien qu'on ne soit plus dans les manoirs postés sur des landes où souffle le vent, le suspens, la tension, l'angoisse restent intactes.
Mais il me semble que ce dernier était un auteur plutot antisémite. Enfin je ne veux pas trop m'avancer, je ne connais pas suffisamment son existence.
Je crois qu'on peut dire que Lovecraft était carrément raciste. D'ailleurs c'est pour cette raison qu'il a refusé, alors qu'il en aurait eu bien besoin, le poste de rédacteur en chef de la revue "Weird Tales", tout simplement parce que cela supposait qu'il déménage à Chicago (si mes souvenirs sont bons). Mais comme il détestait les villes et leur population trop "cosmopolite", il a décliné l'offre.

Paradoxalement, sa femme était juive et il a également soutenu de jeunes auteurs juifs. Il semble avoir exprimé des regrets à propos de ses jugements racistes vers la fin de sa vie.

Cette tendance fait partie intégrante de son univers littéraire et on retrouve nombre d'exemples explicites d'un racisme primaire dans ses écrits qu'il s'agisse de ses livres ou de son (abondante) correspondance. A n'en pas douter, cette "peur" de l'étranger (de l'altérité dirons certains) a fortement influencé son imaginaire. Son essai sur la littérature fantastique ("Supernatural horror in literature") commence d'ailleurs de cette manière: "The oldest and strongest emotion of mankind is fear, and the oldest and strongest kind of fear is fear of the unknown".

On peut trouver une traduction de ce texte dans une anthologie consacrée à Lovecraft chez Robert Laffont (collections Bouquins).

L'inventivité de Lovecraft est indéniable. Il est, en quelque sorte, le "créateur" de l'horreur moderne et de nombreux auteurs comme King ou Barker n'hésitent pas à le citer parmi leurs influences. Je crois aussi que sa plus grande réussite est d'avoir cristallisé autour de sa personne tout un panel d'écrivains (comme August Derleth) qui ont contribué à asseoir son étrange mythologie dans une sorte de "culte" littéraire qui a la vie dure.
Comme pour de nombreuses oeuvres, mieux vaut juger le contenu plutôt que l'humain à l'origine. Enfin ce serait un long sujet de dissertation, passionnant mais qui ne prend pas sa place ici.

Dernière référence, je crois que Fred Vargas a écris "dans les bois éternel" et "un lieu incertain " autour du vampire et du loup garou…