Lyrisme, sentimentalisme
17 réponses
Bonjour !
Je voulais savoir plusieurs choses : existe-t-il un lyrisme impersonnel ?
Ne s'appelle-t-il pas "sentimentalisme" ?
Peut-on dire de l'esthétique de Musset qu'elle relève du sentimentalisme ?
Peut-on dire de l'esthétique de Rimbaud qu'il déteste le romantisme et souhaite dépasser le lyrisme ?
J'ai mes réponses mais j'attends les vôtres ! 😜
Bonjour Jeremy,
Je ne pense pas qu'il existe de lyrisme impersonnel. Le lyrisme est l'expression de sentiments. Les sentiments sont toujours la réaction d'une personne individuelle à des stimuli extérieurs.
Le sentimentalisme est la tendance à se laisser dominer par le sentiment.
Musset est un sentimental en ce qu'il recherche les voluptés du sentiment même (et surtout) triste. Il est en quelque sorte drogué par les sentiments.
Il est difficile de situer Rimbaud par rapport au romantisme. Pour l'essentiel il a hérité de lui sa révolte et son refus de l'embourgeoisement. En revanche il ne recherche plus le lyrisme (sauf peut-être celui de l'indignation et de la dérision), la passion. Sa démarche poétique est plutôt esthétique, heuristique et formelle.
c'est exactement la réponse que j'attendais, vous me comblez Jean-Luc ; je vous adore, merci !
« A 15 ans, ces élans de passion mettent les jeunes en rut ; à seize ans, ils se contentent déjà de les réciter avec coeur ; à 18 ans, à 17 ans meme tout collégien qui a le moyen fait le Rolla, écrit un Rolla ! Quelques-uns en meurent peut-etre encore, Musset n'a rien su faire : il y avait des visions derrière la gaze des rideaux : il a fermé les yeux.»
Rimbaud, lettre à Demeny, 15 mai 1871.
Si vous voulez, j'ai voulu m'interroger sur le sentimentalisme de Musset à la lecture de Jean-Pierre Vincent, metteur en scène "spécialiste" de Musset qu'il représente souvent :
"Le romantisme de Musset se veut liberté. Il n'est pas le sentimentalisme avec lequel on le confond trop souvent. Et s'il le croise parfois dans les excès des personnages, il s'en arrache par un sarcasme, une pirouette."
J'aimerais beaucoup saisir, justement, les nuances entre le sentimentalisme et ce désir de liberté, car je ne vois pas de différences, en réalité, entre les deux. Cette soif de liberté pousse au sentimentalisme chez Musset, selon moi. Ce qui m'a permis de bien comprendre le sentimentalime de Musset est… Marivaux. Marivaux ne s'enfermait jamais dans ce sentimentalisme : il le révélait. Parfois, j'ai l'impression que Musset était conscient des passions, du coeur, mais cela se soldait toujours avec une impossibilité de satisfaction ; alors que chez Marivaux, les surprises sentimentales sont toujours exaucées.
De plus, je sais que Musset s'attachait à certains classiques, comme Molière. Il a aussi respecté certains codes de la tradition classique, mais il a trouvé du romantisme dans Molière. Il le ramenait à son esthétique, à ce qu'il m'a semblé comprendre (Lagarde et Michard).
Concernant Rimbaud, je pense qu'il déteste le sentimentalisme. Il veut dépasser cette figure du lyrisme, cette littérature du "moi" qui l'étouffe ("je est un autre") : la fuite dans ces poèmes n'est pas simplement l'expression de ses fuites adolescentes avec la nature bienfaitrice qui l'accueille à bras ouverts ; c'est surtout la fuite du lyrisme PAR le lyrisme. "Ma bohème" est une parodie du lyrisme ; il utilise des lieux communs de cette littérature (qui a sa beauté) par exemple : "les étoiles au ciel", "petit Poucet", "amour splendide", "Muse", 'auberge"… et ils les plaquent à côté de détails GROTESQUES ("culotte", "frou-frou", "élastiques") pour mieux se moquer des codes du romantisme. Rimbaud, depuis le début, que ce soit dans ses évocations épistolaires ou ses poèmes, DETESTE le romantisme. Qu'en pensez-vous ?
En tous les cas, dans ce poème, il respecte totalement les codes du sonnet, les rimes, ce qui est anti-romantique par excellence, là où l'esthétique de Hugo voulait CASSER toute rigueur métrique ; il fait du lyrisme et d'un côté il respecte les codes d'un genre qui ne veut pas se plier aux règles : parodie. Toute cette ironie-là est plus féroce encore dans "Roman" où "On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans". La lecture "facile" qu'on fait de Rimbaud est l'image du "bohémien" sentimentalisé, lecture moderne en partie facile et erronée ; Rimbaud détestait toutes ses inclinations sentimentales en fait, il ne supportait pas ces élans passionnels ; pour preuve, il est vite parti après avoir fini son "projet" poétique, il a vendu des armes (on est loin de l'amour et de l'épanchement des sentiments)
Ce qui m'intéresse chez Rimbaud, c'est sa conscience sur son état d'adolescence, qu'il sentait en tant qu'étapes. Il faisait bien une différence, je pense, entre l'artiste, le poète, et celui qu'il était dans la vie ; chose impossible pour le romantique qui croit tirer dans le lyrisme l'expression d'une subjectivité mise en scène, en sorte que le poète romantique est un personnage même dans son existence. Il n'y a pas de différence entre art et vie.
Et je pense que la vie de Rimbaud montre qu'il faisait bien la différence.
Sa mort l'a rendue "mythique", en partie, aux yeux des romantiques qui l'ont rattrapé, je parle des romantiques du XXe et XXIe qui voient en Rimbaud la figure du bohémien sentimentalisé, ce qui me semble faussé. Et si jamais Rimbaud a été romantique, il n'en a gardé que le sens mystique, l'expérience de la divinité (qu'il brave volontiers sauf dans le paganisme).
Pour moi, Rimbaud est en cela le prince des décadents. Un méta-romantique.
Et ce qui m'interroge vraiment dans le lyrisme, c'est si celui qui étale ses sentiments a vocation, systématique, d'en attribuer une donnée universelle.
Voilà pourquoi j'ai parlé de lyrisme impersonnel, car je me demande si le sentimentalisme peut être impersonnel ; par exemple, on peut étaler les sentiments d'une personne autre que le poète lui-même ? Il y a aussi une donnée qui me paraît essentielle : la transfiguration.
Vigny est de ceux-là, comme Chateaubriand ; ils arrivent à dépasser leur moi. J'en ai cette impression… Et pas Musset.
Qu'en pensez vous ?
Bonsoir Jérémy,
La discussion s'égare un peu dans tous les sens.
Je ne peux te donner mon sentiment sur tout ce que tu évoques.
Si la poésie de Musset est souvent sentimentale, je ne pense pas qu'on puisse donner ce qualificatif à son théâtre. C'est un examen du danger des sentiments, de leur illusion et bien sûr des fêlures intimes. Ce théâtre désabusé est en ce sens bien moderne.
Je partage ton avis sur le refus du sentimentalisme chez Rimbaud. C'est pour lui affreusement petit-bourgeois. Il veut des liqueurs plus fortes.
Je ne crois pas que Rimbaud soit un décadent. Ce terme désigne une conception fin de siècle et fin du monde tout simplement. C'est une sève qui s'épuise dans des contorsions byzantines. Rimbaud, pour sa part, rêve d'un monde radicalement nouveau. Il s'inscrit dans une poésie démiurgique.
Je ne comprends pas bien ce terme de transfiguration employé pour Vigny et Chateaubriand. Vigny ne cultive pas le sentimentalisme, mais un projet stoïcien millénariste.
Essaie de reformuler plus simplement les liens que tu aimerais examiner entre les concepts que tu évoques.
Houla, je viens de me rendre compte que tout ceci est bien confus de ma part, et je vous prie de m'en excuser.
Alors, plusieurs choses m'ont hanté cette nuit sur Rimbaud :
Tout d'abord, son rapport au romantisme. Je reste persuadé qu'il souhaite dépasser le lyrisme ; je n'ai pas l'impression à la lecture de tous ses poèmes qu'il prend avec sérieux le lyrisme, même dans un poème comme "Génie" ; il y a derrière tout épanchement sentimental une douce ironie ou une mordante raillerie comme dans Roman.
Dans sa relation avec le romantisme, il y a son regard :
Puis, ce qui est intéressant dans le romantisme est l'absence du pseudonyme, à ma connaissance, du poète romantique, parce qu'il ne fait pas de différence entre l'art et la vie qui sont une seule et même chose pour lui. Le poète livre ses sentiments (par un lyrisme donc) et ces aveux ont vocation à scintiller d'une donnée universelle.
Ainsi, quand Hugo s'engage, le politique et le poétique ne font qu'une seule et même chose.
Il est intéressant de constater que Rimbaud ait utilisé un pseudonyme dans son poème le plus "enragé", le plus révolutionnaire.
Ce pseudonyme sournois est Jean Baudry. Qui est-il ?
"Jean Baudry est le héros éponyme d'une pièce d'Auguste Vacquerie, créée au Théâtre-Français le 19 octobre 1863. Selon Delahaye, Rimbaud admirait le révolté, revendiquant l'identité de "vagabond", qu'il incarnait." écrit André Guyaux p.847 de la nouvelle édition Pléiade des Oeuvres complètes de Rimbaud, dans les notes consacrées au Rêve de Bismarck.
La figure du révolté est dans le pseudonyme ici ; comme si Rimbaud n'acceptait pas cet engagement par son nom propre. Comme s'il n'intégrait son poème à son "projet" poétique, le "RAISONNE dérèglement de tous les sens".
Il sacralise la révolte, dans CHANT DE GUERRE PARISIEN qu'il réserve et confie à Demeny et à Demeny seul : "je commence de suite par un psaume d’actualité"
On dirait que Demeny est son confesseur de la révolte qu'il ne théâtralise pas comme Hugo, tribun.
Autre chose.
Dans son rapport au romantisme, la beauté.
J'ai lu çà et là que Rimbaud serait un poète impressionniste. Je m'interroge, car l'impressionnisme suppose une dimension lyrique.
Sa mort en a fait un romantique ; on a souvent dit que Rimbaud n'avait pas réussi son projet "poétique" à toucher l'inconnu. Mais permettez-moi de croire que Rimbaud a réussi à toucher l'inconnu, à prouver l'absolu.
Si Rimbaud avait vécu un peu plus, nous n'en aurions pas fait un "mythe" romantique, un ange déchu.
Il est temps, je pense, d'éviter la légende sur son personnage. Son génie est la conscience de son adolescence : il avait dépassé son adolescence et il la rendait futile dans ses poèmes. Il n'y a pas d'auto-contemplation à la manière des romantiques, il y a une auto-parodie.
La dimension parodique me paraît importante dans tous ses écrits d'expansion, j'entends ses poèmes où l'abandon, la fuite adolescente sont présents.
On n’a jamais bien jugé le romantisme ; qui l’aurait jugé ? les critiques !! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?
Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène.
Je n'ai pas bien saisi ce rapport avec la chanson, pourriez-vous m'expliquer ? On a l'impression qu'il parle de la "seconde vue" balzacienne… Comme si les objets venaient d'eux-mêmes au poète.
"la chanson est si peu l'oeuvre" : il veut dire que le poète n'est pas maître de ce qu'il écrit ? D'où le "je est un autre" ; d'ailleurs, il s'interroge sur la part du "moi" dans le rapport poétique :
La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver ; cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un développement naturel ; tant d’égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d’autres qui s’attribuent leur progrès intellectuel ! — Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse : à l’instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
C'est pourquoi, selon moi, Rimbaud était conscient de son entreprise poétique, y compris de ses errances sentimentales qu'il tournait en dérision dans ses écrits pour les dépasser. La dimension parodique du moi poétique me paraît essentielle.
De plus, ces comprachicos rappellent L'homme qui rit de Hugo. "des verrues sur le visage", l'expression semble prôner l'esthétique romantique du laid et du beau, propre à l'esthétique… romantique ?
Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s’en rendre compte
Il cite Hugo, Lamartine.
Il oublie Vigny, c'est fou !
Les seconds romantiques sont très voyants : Th. Gautier, Lec. de Lisle, Th. de Banville. Mais inspecter l’invisible et entendre l’inouï étant autre chose que reprendre l’esprit des choses mortes
Ce qui est intéressant est que ces artistes appartiennent à une école, celle de l'art pour l'art, parnassiens en somme, loin de l'art engagé hugolien. Ce sont des romantiques lucides. Des révoltés, comme vous l'avez dit Jean-Luc, qui ne cherchent pas le rapport de réception. Rimbaud ne semble garder du romantisme que la révolte.
Mais de l'autre, il affirme que Racine est "le pur, le grand".
Même dans sa confession à Banville, je ne peux m'empêcher de voir une parodie de soi :
"Charleville (Ardennes), le 24 mai 1870.
À Monsieur Théodore de Banville.
Cher Maître,
Nous sommes aux mois d’amour ; j’ai presque dix-sept ans, l’âge des espérances et des chimères, comme on dit. — et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse, — pardon si c’est banal, — à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des poètes — moi j’appelle cela du printemps.
Que si je vous envoie quelques-uns de ces vers, — et cela en passant par Alph. Lemerre, le bon éditeur, — c’est que j’aime tous les poètes, tous les bons Parnassiens, — puisque le poète est un Parnassien, — épris de la beauté idéale ; c’est que j’aime en vous, bien naïvement, un descendant de Ronsard, un frère de nos maîtres de 1830, un vrai romantique, un vrai poète. Voilà pourquoi. — c’est bête, n’est-ce pas, mais enfin ?
Dans deux ans, dans un an peut-être, je serai à Paris. — Anch’io, messieurs du journal, je serai Parnassien ! — Je ne sais ce que j’ai là… qui veut monter… — je jure, cher maître, d’adorer toujours les deux déesses, Muse et Liberté.
Ne faites pas trop la moue en lisant ces vers… Vous me rendriez fou de joie et d’espérance, si vous vouliez, cher Maître, faire faire à la pièce Credo in unam une petite place entre les Parnassiens… je viendrais à la dernière série du Parnasse: cela ferait le Credo des poètes !… — Ambition ! ô Folle !
Arthur Rimbaud.'"
Il dit "c'est bête, mais enfin ?" ; il a conscience de cette innocence. L'adolescent n'en a pas conscience. C'est très frappant comme donnée…
" […] j'ai 17 ans. L'age des espérances et des chièmes, comme on dit, - et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse - pardon si c'est banal, - à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensationsq,
toutes ces choses des poètes - moi j'appelle cela du printemps"
"pardon si c'est banal" : il a vraiment conscience de tout ça, il se met en scène en tant que personnage "poétique" qu'il parodie, ça me paraît fulgurant.
Sur Musset :
La lucidité de Musset sur la passion me paraît de façade - honnêtement - parce qu'il tourne toujours autour de l'amour et n'est jamais dans l'harmonie comme dans toutes les fins de Marivaux et ses "surprises".
L'amour est trop divinisé par Musset pour permettre une conclusion sentimentale joyeuse. Tout, souvent, se termine d'ailleurs dans la mort, en raison d'une incompatibilité.
Ce qui m'importe est de savoir si j'ai tort sur certains points, sur certaines interprétations, et j'aimerais les connaître. Merci 🙂
Pour le côté "décadence", c'est une intuition. Ce côté "fin du monde centré sur lui-même" est un peu réducteur : Lorrain, dans Phocas, n'invitait-il à la simplicité, à la fuite vers un ailleurs ? Celui des Indes… Il y a, toujours, chez les décadents, une envie de dépasser l'esthétique.
De plus, la parodie, le jeu avec soi est aussi résolument décadent ; Balzac ne disait-il pas, dans La peau de chagrin, "la raillerie est la littérature des sociétés décadentes" ?
Son goût pour les archaïsmes, son esthétique rattachée aux Parnassiens… Le vertige fixe ne serait-il pas la meilleure définition du décadisme ?
Je n'ai pas bien saisi ce rapport avec la chanson, pourriez-vous m'expliquer ? On a l'impression qu'il parle de la "seconde vue" balzacienne… Comme si les objets venaient d'eux-mêmes au poète.
"la chanson est si peu l'oeuvre" : il veut dire que le poète n'est pas maître de ce qu'il écrit ?
La chanson… Trenet disait volontiers qu'il ne choisissait pas de faire ses chansons, que c'étaient elles qui venaient à lui :
"Il y a même des nuits où je ne cesse d'être poursuivi par mille inspirations dérangeantes. J'ai beau les supplier de me laisser dormir, elles me harcèlent jusqu'à ce que je les rassemble en un refrain."Merci Jehan pour votre contribution 🙂
Ce qui me fait peur est de mal interpréter les choses, surtout venant de la part de Rimbaud… né le même jour que moi.
Il a bien voulu dire cela ? la "seconde vue" ?
Cette phrase m'est mystérieuse :
On n’a jamais bien jugé le romantisme ; qui l’aurait jugé ? les critiques !! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?
Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène.
Décortiquons.
La chanson serait le lyrisme.
son "c'est à dire" renvoie à quoi ? à l'oeuvre ? ou à l'idée que la chanson est si peu souvent l'oeuvre ?
Quand il dit "je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène." Que veut-il dire ? Qu'il est le chef d'orchestre, que c'est lui qui dirige ? qu'il y a un travail derrière ?
Selon moi, Rimbaud veut toucher l'universel sans passer par le moi ; la poésie "subjective" est "fadasse" dit-il.
Ce qui justifierait un rejet de soi : "je est un autre" : mais il a conscience de son aliénation qui est voulue, choisie, expérimentale. Il s'oublie tout en en ayant conscience.
Mais ce qui m'intéresse ici et que j'ai du mal à comprendre c'est si Rimbaud se dit pleinement maître de lui ? Ou si l'abandon de soi (qui justifie un "moi" parodié, sans cesse à mon avis) justifie cet absolu des choses qu'il vise ?
"Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. "
la faute à qui ? au "je" qui est "autre" et qui a provoqué le cuivre ? Ou au cuivre, l'instrument qui vit et qui a formé, par le JEU du poète, le clairon ? Cette mutation vit elle d'elle même et le poète en est il spectateur ou cette mutation est-elle l'oeuvre du poète qui en est le chef d'orchestre ?
Tout m'invite à penser qu'il est le chef-d'orchestre : il expérimente. Cette phrase l'atteste :
"je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet "
Il goûte les sons, et les cisèle. Cela me paraît cette fois indéniable. Il est donc maître de son expérience mais il n'en garantit pas l'impact. Il prouve l'absolu et nous laisse avec.
Enfin, ce mystère du romantisme m'agace ! "Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?"
j'ai l'impression qu'il donne au romantique la vision mais ils sont aveugles en fait il comprend que le romantisme tourne autour de la vision sans jamais la toucher ; c'est pourquoi il disait de Musset "il a fermé les yeux".
EUREKA !!
Résumons mon associationnisme maladif :
Rimbaud veut dépasser le moi poétique pour toucher l'absolu ; ceci peut expliquer son auto parodie ; pour toucher cet absolu, il veut un "long et raisonné déreglement des sens ".
il reproche ainsi aux romantiques d'etre aveuglés par leur moi qui empeche de toucher l'absolu ; c'est pourquoi il loue les parnassiens, meme romantiques, comme gautier, etc, parce qu'ils s'affranchissent de leur moi poétique, en raison d'une lucidité sur leur personne.
Jérémy a écrit :Je voulais savoir plusieurs choses : existe-t-il un lyrisme impersonnel ?
On en parle surtout pour le Verlaine de
Fetes galantes et
Romances sans paroles, qui tend vers cette forme de lyrisme virtuose. L'exemple le plus flagrant est le célèbre "
Il pleut dans mon coeur…(…) Il pleut sans raison, dans ce coeur qui s'écoeure" : on a là l'usage manifeste de la tournure impersonnelle pour exprimer un sentiment, de même que l'usage du verbe s'écoeurer qui peut désigner ici un coeur qui sort de lui-même, s'arrache à sa subjectivité. Ce sont là des procédés lexicaux, mais il y a d'autres stratégies dans le recueil, très fines, pour tenter d'approcher un lyrisme dépersonnalisé. Après, tout est question de savoir si on pense cela possible, ou si on considère que tout lyrisme est nécessairement personnel. Je n'ai pas la réponse, mais l'étude de ces procédés chez Verlaine est passionnante.
Je connais mal Rimbaud, mais peut-être y-a-t-il des parallèles à tracer avec Verlaine sur telle ou telle période.
Une fine remarque que voilà ! 😀
Toutefois, la marque du "je" demeure présente. Il faudra creuser 😜
https://www.etudes-litteraires.com//themes_et_formes/la_parade_des_masques.htm
A méditer ! 😜
Le fait que la pensée part dans tous les sens et qu'elle est bien embarrassée tient beaucoup à ce qu'elle cherche une ligne là où il n'y en a pas.
Plutôt que de dire que Musset est sentimental, je dirais qu'il est changeant, très superficiel, passant d'une chose à une autre, ne se fixant pas. Il suit son humeur.
Quant à Rimbaud, il est jeune, et d'autant plus changeant qu'à cet age on change beaucoup. D'ailleurs ce qu'il éprouve le besoin de dire et même de crier, c'est qu'il rompt, se sépare, plutôt qu'il ne se fixe.
Regrouper ces comportements sous la couverture d'une école qui regroupe des gens qu'elle fixe en établissant les règles de l'art parait presque un contre sens pour des gens qui sont curieux de tout ce qu'ils découvrent et touchent à tout pour s'en séparer aussitôt. Pour eux, plutôt que des écoles, il y a des mouvements, et plutôt que des mouvements, du mouvement.
On ne peut pas confondre Hugo qui joue au chef d'école avec Rimbaud quand il fait l'école buissonnière ni avec Musset qui ne fait que cela.
Sur Rimbaud :
Je veux bien admettre qu'il soit interdit de mettre dans une case l'homme aux semelles de vent.
Mais il y a des différences entre Rimbaud et Balzac, entre Rimbaud et Hugo et ces différences permettent néanmoins d'en garantir une esthétique.
Ce qui me frappe, à mesure que je lis Rimbaud, est l'extrême lucidité, l'extrême logique qui imprègne ces récits, leur chronologie.
Les Illuminations sont marquées par une amertume et une cinglante ironie, plus mordante encore que le reste de ses poèmes. C'était la symbiose de son esthétique.
Le mouvement, je veux bien, mais je ne veux pas confondre le parcours existentiel et la mutation poétique.
Pour plusieurs raisons : il est indéniable que Rimbaud se met en scène de façon parodique.
Il a toujours prôné "ce long et raisonné dérèglement des sens."
Ainsi, quand il plonge dans l'expérience des hallucinogènes, la chose est réfléchie, mais il veut maîtriser, la capter sur le papier : il fixe le vertige.
Quant au Rimbaud de la vie, celui de la fuite et du mouvement, il y était poussé par un environnement pour le moins hostile et étouffant.
D'où ce désir farouche de liberté.
Mais n'oublions pas : 1) qu'il se réclamait du Parnasse.
"impersonnalité (refus de la confidence), l'impassibilité (refus de la passion), l'objectivité (choix d'un lyrisme tourné vers le monde extérieur, nourri de savoirs positifs, l'histoire par exemple), la neutralité (refus de l'utilité, de l'Art pour le Progrès cher à Hugo). "
Baudelaire avait compris, selon Rimbaud ; c'est pourquoi je me demande si Rimbaud ne serait pas l'instigateur d'un lyrisme dépersonnalisé, où la personnalité poétique mise en scène serait bafouée, ridiculisée parfois, au service de l'Inconnu, de l'absolu.
En cela, d'après moi, Rimbaud a réussi son entreprise.
Quant au Rimbaud "sentimental", s'il l'a jamais été, pourquoi ne l'était-il pas au même titre qu'un Musset, quand il arrêta son projet poétique ?
Pourquoi l'adolescent qu'il était, ce petit homme en mouvement, n'enchaîna pas les expériences amoureuses et en préféra une seule, celle avec Verlaine, père-artiste de substitution qui, lui, finira dans les bras du Père ?
Ma réponse est que Rimbaud se moquait de ses distractions. Et ceci explique, en partie, l'étonnante raillerie envers les romantiques. Et quand il les vénère, ce sont tous des partisans de l'art pour l'art.
Les révoltes sociales sont pour Rimbaud un terreau poétique, une possibilité poétique de toucher l'absolu. Son engagement tourne, selon moi, à l'ironie, quitte à parler d'absurde.
Sur Musset :
Hier, j'ai (enfin) lu On ne badine pas avec l'amour. Ce qui m'a frappé est la sacralisation de l'amour qui empêche sa concrétisation comme dans le théâtre de Marivaux. En fait, Musset accuse d'une fausse préciosité qui m'a été insupportable. Prenons cette célèbre tirade élégiaque de Perdican :
Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit : "J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. "
Il sort.
(scène 5, acte II)
amour : "chose sainte et sublime" ; assurément ! Atteignable ? Assurément ! Quand la souffrance est passée : la passion, finie. Nostalgie morbide ("tombe") vaine. Non, tu n'as pas aimé : dépasser la tromperie : amour : dépasser l'artifice (=désir) : tu as vécu dans la passion, le vertige, vanité de s'exposer victime, héroïque d'avoir touché le sublime pour le délaisser. L'amour n'est pas un enchantement. Il est le repos de l'âme ; la paix qui n'est pas la mort. La paix n'est pas féérie, fantaisie, ni tromperie, ni souffrance, ni aveuglement. Mensonge romantique qui se croit pur de connaître l'amour éphémère : passion. Ils imitent le Christ dans la souffrance. Orgueil suprême, masochiste. Quant à Camille, elle se réfugie dans la crainte d'être blessée, d'être déçue. Elle se croit pure, car vierge, innocente et elle montre bien, à la fin de la pièce qu'elle ne l'est absolument pas. Elle est retorse. On dirait une Merteuil.
Les deux doivent s'avouer leur faiblesse et se marier sans nous emmerder outre mesure ! Cette gravité empâtée du romantisme, pontifiante, me gonfle ! Il est dans la fuite (il sort), ce neuneu, avec orgueil, avec superbe dans les larmes, non pour séduire ou conquérir mais pour afficher de son excellence de maladif ; l'amour se conquiert. L'honneur contre l'orgueil. L'honneur n'est pas l'honorabilité, c'est conjuguer des qualités, concilier des manières d'être. Il n'est jamais dans la conquête, à peine dans la quête. Même le père ne joue aucun rôle, c'est une figuration : "Je m'abandonne à ma douleur de le voir épouser une fille sans nom." (scène 7, acte III)
Quand Camille montre dans sa lettre son intérêt à fuir Perdican pour le bien de son église, sacrifice à Dieu, Perdican, jaloux (de Dieu), se tourne vers Rosette pour la séduire devant Camille pour l'humilier dans la VENGEANCE, comme un adolescent dont les caprices n'ont pas été comblés. Ce n'est pas l'amour que cela mais bien de la passion orgueilleuse qui ne vise jamais à conquérir l'autre. Ils sont statiques et enfermés dans leur orgueil : exposition de l'excellence. Tantôt surhumaine pour Camille, tantôt humaine chez Perdican. Ce sont deux puritains qui s'ignorent et veulent s'ignorer.
Un amour déchu est une passion ; l'amour est une passion absoute.
De plus, il divinise la vanité : "tu ne sais pas lire, dit-il à Rosette, mais tu sais ce que disent ces bois et ces prairies (…) toute cette nature splendide de jeunesse" (fin de l'acte III, scène 3)
C'est l'idée que la jeunesse est une pureté. Il reproche à Camille sa raison, sa lucidité, quand Marivaux l'eût louée. L'autre fuit car elle a peur d'aimer.
Camille croit que Dieu l'a abandonnée quand elle sent son amour pour Perdican alors que Dieu l'invite à sa rencontre ; ce qu'elle ne sait pas, et là est la seule ignorance de cette créature, est que l'amour pour Perdican aurait été une occasion d'aimer et Dieu et les hommes.
Ceux qui sacralisent l'amour en font une passion malgré eux.
Jérémy a écrit :Bonjour !
Peut-on dire de l'esthétique de Rimbaud qu'il déteste le romantisme et souhaite dépasser le lyrisme ?
Jérémy a écrit :Ce qui m'intéresse chez Rimbaud, c'est sa conscience sur son état d'adolescence, qu'il sentait en tant qu'étapes. Il faisait bien une différence, je pense, entre l'artiste, le poète, et celui qu'il était dans la vie ; chose impossible pour le romantique qui croit tirer dans le lyrisme l'expression d'une subjectivité mise en scène, en sorte que le poète romantique est un personnage même dans son existence. Il n'y a pas de différence entre art et vie.
Et je pense que la vie de Rimbaud montre qu'il faisait bien la différence.
Sa mort l'a rendue "mythique", en partie, aux yeux des romantiques qui l'ont rattrapé, je parle des romantiques du XXe et XXIe qui voient en Rimbaud la figure du bohémien sentimentalisé, ce qui me semble faussé. Et si jamais Rimbaud a été romantique, il n'en a gardé que le sens mystique, l'expérience de la divinité (qu'il brave volontiers sauf dans le paganisme).
Pour moi, Rimbaud est en cela le prince des décadents. Un méta-romantique.
Et ce qui m'interroge vraiment dans le lyrisme, c'est si celui qui étale ses sentiments a vocation, systématique, d'en attribuer une donnée universelle.
Jérémy a écrit :Sur Rimbaud :
Ce qui me frappe, à mesure que je lis Rimbaud, est l'extrême lucidité, l'extrême logique qui imprègne ces récits, leur chronologie.
Les Illuminations sont marquées par une amertume et une cinglante ironie, plus mordante encore que le reste de ses poèmes. C'était la symbiose de son esthétique (…)
Bonjour à vous,
juste une
digression en passant, une petite pierre jetée à Rimbaud (soit une de plus à son piédestal =) )
On peut en convenir. La statue de Rimbaud domine le XXe siècle. L’image du Rimbaud déifié, mythifié, devient le symbole de l’aventure littéraire, et au-delà même, l’allégorie de l’expression et de l’expansion vitale de l’être. Le collège enseigne le “poète aux semelles de vent”. Plus d’un adolescent se sent frère de ce marginal en révolte.
Et durant tout un siècle toute l'invention poétique française se réclame du jeune maître ès libertés.
Deux pensées me viennent du même coup :
- Lui le dédaigneux, lui Rimbaud le voyant, Rimbaud le violent, qu’eût-il dit de ce consensus ? Quel regard eût-il porté sur son intronisation ? Lui le dénonciateur du statu quo, de la norme ? Lui le rejet de l’autorité, lui le mépris des dieux…
L'abandon de la littérature n'est-il pas une marque supplémentaire de lucidité ? Lorsqu'on l'interroge sur la poésie et ses anciens poèmes, il répond seulement
qu'il n'en fait plus… (*) N'a-t-il su débusquer l'idolâtrie littéraire dans le monde de l'esprit, cet univers où l'encre et le papier tiennent lieu de chair et de sang. 😉
Il nous est difficile à nous que les
Illuminations ont éblouis de concevoir un créateur méprisant la lumière. Mais Rimbaud lui, lucide, ironique (oui), désabusé, n'a-t-il pas senti que la vie était également ailleurs que dans l'écriture ? Lui l'ex-brillant collégien, "
très intelligent", ne s'est-il davantage senti frère des êtres d'une autre vie, vie inculte au sens scolaire mais pas moins vraie, peut-être plus vraie encore, incarnée et concrétisée dans l'action pratique ?
N'a-t-il poussé l'expérience au-delà de limites que nous amoureux du livre, nous arpenteurs du monde de l'esprit ! ne concevons que très mal ou même pas du tout ?
- (Deuxième idée consécutive à une lecture récente)
Illuminations a bouleversé la conception poétique de toute une époque littéraire, mais en 2009 nous nous apercevons à quel point cette époque et cette conception même sont locales. Nous n'avons aucun mérite à cette prise de conscience, fruit des vecteurs d'information modernes dont Rimbaud ne disposait pas.
Je cite l'extrait d'un article qui m'a beaucoup marquée (je l'ai déjà cité ici, je le trouve remarquablement écrit forme et fond) :
" La poésie devrait, se disent les poètes… « La poésie devrait défier son exégèse. La poésie devrait détourner la langue, opérer aux limites que lui fixe l’usage - et tendre à les franchir. Elle devrait explorer, exploiter toutes ressources sémantiques, phonétiques, au point d’aller plus loin que ce qu’on en peut dire. Elle devrait emmener l’homme au-delà du connu, des croyances, des limites inconscientes de ses schémas verbaux et mentaux. La poésie devrait … »« Le jeune français Rimbaud, dans une lettre fameuse, trahit son impuissance à sortir de ces chaînes. Il trépigne, s’emporte. Il condamne presque tout ce que l’art poétique a produit avant lui. (Tout ? - c’est-à-dire : le peu qu’au XIXe siècle l’Europe et lui-même, pouvaient connaître de la poésie du monde…) [C'est moi qui souligne]
Ce n’est qu’un jeu d’oisif, ou de la prose rimée. Il excepte les Grecs chez qui « vers et lyres rythment l’action ».Il rêve d’une poésie future qui celle-là sera « en avant », œuvre, acte d’un poète parvenu à l’état de voyant par un « long dérèglement de tous les sens »… Il écrit ses Illuminations,
de brèves proses exotiques, impatientes, - mais fort loin du miracle rêvé. Rimbaud paie aux paroles leur tribut sémantique, métaphorique, multiple, - il oublie d’exploiter le matériau sonore, celui qu’un travail phonétique poussé peut donner au lecteur le vertige de saisir, sous les mots familiers.
Suit une critique de fond plus méchante :
« Il est vrai qu’emprunté à l’anglais, le titre renvoie aux « painting plates » ou « colored plates », - en français : gravures colorées… Nullement à l’extase de quelque éblouissement. L’idée de surface, de trace, de couleur appelle davantage l’imagination littéraire que les structures mentales vouées à la spatialité et à la résonance. Nul travail sur le bruit dont les mots se composent. Plus encore : l’abondance lexicale qui alourdit ces textes, favorise l’inconscience des propriétés physiques de la parole, corollaire de son usage courant. De nombreux adjectifs, de très nombreux articles (déterminants dont le français pullule), scories de la prose, trahissent la faiblesse du travail syntaxique et dissolvent l’énergie poétique attendue. »
Je trouve plus loin ceci, concernant la réalité poétique contemporaine :
Il est sage encore de sentir nos œillères - culturelles, lexicales… Quelques clics sur la toile, quelques heures de vol : voici l'Afrique, l'Inde, la Chine et cent contrées, cent mondes nous offrant leurs poètes, leurs chantres virtuoses, leurs shamans exaltés - naïfs, conscients, lucides, maîtres de leurs moyens, inspirés dans leur art. Leurs langues, classiques, dialectales, leurs styles secs ou fleuris y portent aussi bien à l’émotion intime qu’à l’introspection ou à la transe collective. Les fioritures extrêmes du kriti, le « récitatif aux huit timbres », le « chant chuchoté » - tant d’extraordinaires particularités de tous les arts du monde, les uns traditionnels, les autres récents (y compris les concerts de l’art pop, l’art vidéo, les « performances », la « culture urbaine »…) vivent manifestement hors cadre rimbaldien, mallarméen, mais saisissent le rapport au monde et rythment l’action bien plus sensiblement qu’un poème dans son livre.La leçon n’est pas tendre. Notre religion n’est plus la bonne. Notre Terre n’est plus le centre de l'Univers. Mais nous vivons ce temps où sous toutes latitudes, de toutes nations, toutes langues, - mieux instruits des visages multiples de leur art, éclairés des progrès des sciences du langage, les poètes peuvent enfin comparer leurs approches, leurs efforts respectifs, mesurer fertilement les chemins déjà faits, œuvrer de conséquence, en conscience plus grande.
(L. Latourre, Les Dessous du langage. On trouve ici l'article dans son intégralité :
https://theatreartproject.com/langage.html)
(*) Pire encore : Comme son patron Alfred Bardey, informé par le hasard d'une rencontre sur un bateau, se risque un jour à l'interroger sur ses poèmes Rimbaud répond : " Des rinçures, ce n'étaient que des rinçures ".
Merci à toi, voilà une lecture éclairée et éclairante. =D
Permettez moi de revenir sur ce sens de lyrisme que l'on dit rapprocher de l'expression d'un moi poétique.
Que penser de la musique "lyrique" ? Comment peut-on sentir une personnalité par les sons ?
Je note quand même que, tout en raillant le lyrisme, Rimbaud le pratique quand même. Quelle est donc cette duplicité?
On parle de l'image du Rimbaud-Guevara auprès des jeunes. Oui, mais parlons aussi de cette autre image de Rimbaud auprès des intellectuels. Aujourd'hui, si l'on en croit sur paroles les intéressés, il existe des gens qui font semblant d'aller travailler, qui affectent le confort bourgeois, qui aiment mais se moquent de l'amour, qui vivent en couple sans accréditer l'idée du couple, qui bravent les lois dans les paroles mais les respectent gentiment dans leur vie. A les écouter, ces personnes jouissent de jouir sans croire à la jouissance et se font un art de le laisser entendre. Peut-être écrivent-elles également des poèmes lyriques, mais avec ce qu'il faut d'ironie pour qu'on croit en leur mauvaise foi, la bonne étant naïve. Je n'avance pas cela dans le vague. Je connais des gens qui carburent à l'ironie sans s'apercevoir de la vanité d'une lutte contre un premier degré finalement inévitable. Généralement, ce sont des lecteurs de Rimbaud.
Je ne connais pas le poète dans le détail, seulement les poèmes évoqués plus haut (et quelques autres). Mais je m'interroge quand même: pourquoi désamorcer le lyrisme par un lyrisme saugrenu et moqueur ? Ne pouvait-il pas se faire sa propre route, au lieu de répandre des crottes dans les sentiers fleuris ? Quelle est donc cette dépendance, malgré lui, au lyrisme?
Jérémy a écrit :Permettez moi de revenir sur ce sens de lyrisme que l'on dit rapprocher de l'expression d'un moi poétique.
Que penser de la musique "lyrique" ? Comment peut-on sentir une personnalité par les sons ?
La musique lyrique correspond le plus souvent à de la musique chantée (opéra, opéra-ballet, cantate, tragédie lyrique…), on s'y exprime donc autant à l'aide de mots que de sons. D'ailleurs, on exprime moins une personnalité que des sentiments.
Alph a écrit :Je note quand même que, tout en raillant le lyrisme, Rimbaud le pratique quand même. Quelle est donc cette duplicité?
On parle de l'image du Rimbaud-Guevara auprès des jeunes. Oui, mais parlons aussi de cette autre image de Rimbaud auprès des intellectuels. Aujourd'hui, si l'on en croit sur paroles les intéressés, il existe des gens qui font semblant d'aller travailler, qui affectent le confort bourgeois, qui aiment mais se moquent de l'amour, qui vivent en couple sans accréditer l'idée du couple, qui bravent les lois dans les paroles mais les respectent gentiment dans leur vie. A les écouter, ces personnes jouissent de jouir sans croire à la jouissance et se font un art de le laisser entendre. Peut-être écrivent-elles également des poèmes lyriques, mais avec ce qu'il faut d'ironie pour qu'on croit en leur mauvaise foi, la bonne étant naïve. Je n'avance pas cela dans le vague. Je connais des gens qui carburent à l'ironie sans s'apercevoir de la vanité d'une lutte contre un premier degré finalement inévitable. Généralement, ce sont des lecteurs de Rimbaud.
Je ne connais pas le poète dans le détail, seulement les poèmes évoqués plus haut (et quelques autres). Mais je m'interroge quand même: pourquoi désamorcer le lyrisme par un lyrisme saugrenu et moqueur ? Ne pouvait-il pas se faire sa propre route, au lieu de répandre des crottes dans les sentiers fleuris ? Quelle est donc cette dépendance, malgré lui, au lyrisme?
En fait, peut-être que Rimbaud voulait le romantisme sans les sentiments qui "aveuglaient". Il voulait la "voyance". Sa parodie participe, c'est mon avis, d'une destruction de cet angle.
Mais, il faut bien différencier je pense artiste et personnage. Si le personnage peut avoir des penchants lyriques comme tout un chacun - après tout, le coeur nous les impose, qu'on le veuille ou non, - l'artiste exige un recul. Rimbaud l'avait, cela me paraît indéniable.
Merci le Lys pour ta réponse 🙂