Parle-t-on d’enjambement lorsqu’il y a virgule en fin de vers ?

Littérature

17 réponses

Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Bonjour à tous,

Le titre de mon post est en fait la question sur laquelle un doute m'envahit depuis à présent une demi-heure.

En versification -bien qu'il me semblait avoir saisi la notion d'enjambement -, peut-on appliquer cette 'figure de style' à une strophe qui présente des virgules en fin de vers, coupant ainsi à l'aide de la ponctuation le flot sémantique (mais pas forcément syntaxique)?

La question m'est venue en étudiant de plus près un poème de V Hugo "Demain dès l'aube…".
Le second quatrain présente des virgules sur les trois premiers vers puis une ponctuation forte (point) sur le dernier. Mais les unités syntaxiques sont liées (au même titre qu'une unité sémantique…les vers semblent indispensables les uns aux autres)…peut-on alors parler d'enjambement s'il y a virgules découpant ces fin de vers?

"Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit."

En espérant avoir été précise ! 🙂

Cordialement.
Je dirais que non. Pour qu'il y ait enjambement il faut vraiment qu'il y ait discordance entre la structure syntaxique et la structure métrique, or la ponctuation participe de la syntaxe et s'harmonise ici aux accents de fin de vers.

Par contre, il y a peut-être des enjambements internes :

"Je marcherai les yeux / fixés dans mes pensées"
La fin de l'hémistiche accentue "yeux" alors que cette accent disparaitrait si nous n'étions pas dans un vers.
Non, il n'y a pas d'enjambement.
Ursus a écrit :Par contre, il y a peut-être des enjambements internes :

"Je marcherai les yeux / fixés dans mes pensées"
La fin de l'hémistiche accentue "yeux" alors que cette accent disparaitrait si nous n'étions pas dans un vers.
Pas d'enjambement ici, l'alexandrin est découpé en 4/2//2/4.
Je suis de l'avis d'ursus et 76man, il n'y a pas d'enjambement. La raison qui fait douter Etherial me semble très curieuse. S'il y a une virgule, cela veut dire qu'il y a une séparation syntaxique. Or l'enjambement consite en ce que le vers ne se termine pas sur une séparation syntaxique. La virgule est donc un indice qu'il n'y a pas d'enjambement.

Pour la question de l'enjambement interne, je me range plutôt de l'avis d'Ursus, malgré l'objection de 76man.
"Je marcherai les yeux / fixés dans mes pensées"
La fin de l'hémistiche accentue "yeux" alors que cette accent disparaitrait si nous n'étions pas dans un vers.

Pas d'enjambement ici, l'alexandrin est découpé en 4/2//2/4.
La découpe de l'alexandrin se fait suivant les accents : il en va de même en fin d'hémistiche qu'en fin de vers. Un mot peut porter un accent sans pour autant conclure un groupe syntaxique important. C'est bien le cas avec les yeux fixés (un nom et un participe adjectivé sont solidaires). Imaginons qu'il y ait deux hexasyllabes :

Je marcherai les yeux
Fxés dans mes pensées


On parlerait bien d'enjambement.
On ne peut parler d'enjambement que lorsque l'on considère deux vers, et non un seul vers. Il y aurait bien enjambement s'il y avait deux hexasyllabes, oui. Mais ici, on a un alexandrin. Le contre-rejet interne n'existe que par rapport à un second vers.
Tout d'abord merci de ces éléments de réponse.

Mon questionnement était sûrement curieux mais c'est par la recherche d'exactitude que nous assimilons le mieux des notions qui -bien qu'elles soient évidentes et établies- sont importantes et sur lesquelles je n'aimerais pas douter à nouveau ( même si les réponses me satisfont pleinement, étant donné la logique évidente de vos réponses).

Mettons ce curieux doute sur un abus des théories de la versification. La puissance chaotique d'une simple répétition de virgules dans l'esprit d'une étudiante…
Je serais plutôt tenté d'analyser ce vers comme un trimètre (4|4|4), d'autant que nous sommes chez Hugo (+ un homéotéleute fixés : pensées)…
En effet, ce n'est pas parce que nous sommes face à un vers composé que la composition interne change les notions d'une versification établie ou sur la notion d'enjambement prise dans sa définition stricte (sur laquelle j'ai douté il n'a pas plus de quelques heures, je vous l'accorde). Dans un pareil cas, aurait-on d'autres exemples d'un enjambement en structure interne d'alexandrin?





*

Nous trouvons-nous face à la même "ambiguïté" pour le premier module du troisième quatrain? (même poème)

Cet exemple me laisse plus sceptique que le précédent car il y a clairement ici une discordance syntaxique…le premier vers ne pouvant compléter son unité syntaxique qu'à l'aide du second vers (présence des "ni"…) bien que la virgule soit présente…


"Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,"
"Je marcherai les yeux / fixés dans mes pensées"
La fin de l'hémistiche accentue "yeux" alors que cette accent disparaitrait si nous n'étions pas dans un vers.

Pas d'enjambement ici, l'alexandrin est découpé en 4/2//2/4.
Je rejoins les explications de Lucrétius, et considère que le découpage que vous proposez pose lui-même un accent là où la syntaxe n'en pose aucun.

En revanche, une lecture trimétrique me semble plus susceptible de faire disparaître les enjambements supposés : "je marcherai / les yeux fixés / dans mes pensées"
Mais ce n'est pas la seule lecture possible.
Bonsoir à tous,

Voici un extrait d'une fiche du site où l'on retrouve ce vers :
Le rythme ternaire découpe le vers en trois mesures égales. Il exprime l’ordre, l’équilibre, l’immuabilité.
« Je marcherai / les yeux fixés / sur mes pensées. »
Victor Hugo, Les Contemplations, « Demain, dès l’aube »

https://www.etudes-litteraires.com/versification/vers
Et voici un exemple d'enjambement interne certain :
- Le rejet interne

Exemple
"Ainsi, quand je serai // perdu dans la mémoire" (Baudelaire)

https://avecgildef.forumpro.fr/t75-20-l-enjambement-rejet-et-contre-rejet
Puis un document assez complet sur l'enjambement interne : ici.

Muriel
Muriel a écrit :Bonsoir à tous,

Voici un extrait d'une fiche du site où l'on retrouve ce vers :
Le rythme ternaire découpe le vers en trois mesures égales. Il exprime l’ordre, l’équilibre, l’immuabilité.
« Je marcherai / les yeux fixés / sur mes pensées. »
Victor Hugo, Les Contemplations, « Demain, dès l’aube »

https://www.etudes-litteraires.com/versification/vers
Bonjour.
Je suis assez surpris de lire cette interprétation passe-partout autant que péremptoire ! Un alexandrin "ternaire" est une violation de l'habitude de l'hémistiche, une rupture majeure dans la diction de ce vers, et quand Hugo écrit "J'ai disloqué ce grand niais d'alexandrin", même s'il s'attribue probablement beaucoup (mais que ne pardonnera-t-on pas à Totor ?), c'est tout sauf une expression "d'ordre, d'équilibre, d'immuabilité".
Attention aux recettes… C'est ce qui gêne le plus nos jeunes élèves pleins de bonne volonté.
Victor Hugo a affirmé vouloir "disloquer ce grand niais d'alexandrin" au même titre que s'éloigner des théories classiques qui l'entourent et le bloquent. Mais devons-nous réellement prendre en compte les écarts du poète dans ce poème dont la simplicité formelle peut révéler un souhait 'd'humilité' qui laisserait la théorie poétique au second plan?

Par exemple, dans le vers 1, devons-nous penser à une césure en réaction à la versification classique ou la théorie poétique sur le travail d'écriture et de composition du poème ne doit-elle passer qu'après? Que penser de la césure du vers 1? Dans quelle mesure doit-elle être prise en compte?

"Demain, dès l'aube, à // l'heure où blanchit la campagne" ?
On peut adopter la posture suivante : considérer la césure est déterminée par la logique mais aussi par l'élan de la lecture. Après tout, la césure est apparue pour rendre plus aisée la lecture des vers longs, ce serait un peu l'oublier que de la subordonner systématiquement à la logique

Le premier vers amène logiquement a placer la césure après la quatrième syllabe, choix que confirme la structure du second vers. La structure syntaxique du troisième rend aisé le déplacement de la césure après la sixième syllabe, car on sent de suite la symétrie. Je dirais que l'élan intervient justement au quatrième vers, parce que maintenir la césure où elle est ne fait pas grande violence à la logique.

Demain, dès l'aube/, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai/. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt/, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer/ loin de toi plus longtemps.


Ici, l'entourage du 6/6 favorise à mon sens une lecture du premier vers en 6/6. Ensuite, soit deux trimètres, soit deux 4/8 si on ne croit pas au trimètre.

Je marcherai les yeux/ fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, / sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.


Ensuite, ça me semble aller de soi.

Je ne regarderai / ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin / descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, / je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert / et de bruyère en fleur.
Etherial a écrit :Victor Hugo a affirmé vouloir "disloquer ce grand niais d'alexandrin" au même titre que s'éloigner des théories classiques qui l'entourent et le bloquent. Mais devons-nous réellement prendre en compte les écarts du poète dans ce poème dont la simplicité formelle peut révéler un souhait 'd'humilité' qui laisserait la théorie poétique au second plan?

Par exemple, dans le vers 1, devons-nous penser à une césure en réaction à la versification classique ou la théorie poétique sur le travail d'écriture et de composition du poème ne doit-elle passer qu'après? Que penser de la césure du vers 1? Dans quelle mesure doit-elle être prise en compte?

"Demain, dès l'aube, à // l'heure où blanchit la campagne" ?
La césure est à "l'heur[e]", et non à "à".
Ursus a écrit :On peut adopter la posture suivante : considérer la césure est déterminée par la logique mais aussi par l'élan de la lecture. Après tout, la césure est apparue pour rendre plus aisée la lecture des vers longs, ce serait un peu l'oublier que de la subordonner systématiquement à la logique

Le premier vers amène logiquement a placer la césure après la quatrième syllabe, choix que confirme la structure du second vers. La structure syntaxique du troisième rend aisé le déplacement de la césure après la sixième syllabe, car on sent de suite la symétrie. Je dirais que l'élan intervient justement au quatrième vers, parce que maintenir la césure où elle est ne fait pas grande violence à la logique.

Demain, dès l'aube/, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai/. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt/, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer/ loin de toi plus longtemps.


Ici, l'entourage du 6/6 favorise à mon sens une lecture du premier vers en 6/6. Ensuite, soit deux trimètres, soit deux 4/8 si on ne croit pas au trimètre.

Je marcherai les yeux/ fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, / sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.


Ensuite, ça me semble aller de soi.

Je ne regarderai / ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin / descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, / je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert / et de bruyère en fleur.
Excusez-moi, on ne parle de césure que pour la coupe principale à l'hémistiche. Sinon, on parle de "coupe".
Merci pour ces réponses qui se font utiles.



Le 4/8, semi-ternaire, semble en effet correspondre à la découpe des v. 2, 7 et 8 comme une scansion (ou coupe selon votre terme) de substitution qui fonctionne tout à fait.



La césure est à "l'heur[e]", et non à "à".
La découpe du vers 1 permet alors une césure, laissant la voyelle féminine s'intégrer à la voyelle masculine qu'elle rencontre, en coupant le mot auquel elle appartient. Au niveau terminologique, est-ce cela qu'on appelle césure enjambante? ou le "e" est-il surnuméraire?

"Demain, dès l'aube, à l'heure / où blanchit la campagne"
Etherial a écrit :La découpe du vers 1 permet alors une césure, laissant la voyelle féminine s'intégrer à la voyelle masculine qu'elle rencontre, en coupant le mot auquel elle appartient. Au niveau terminologique, est-ce cela qu'on appelle césure enjambante? ou le "e" est-il surnuméraire?

"Demain, dès l'aube, à l'heur/e où blanchit la campagne"
Le -e n'est pas pris en compte puisque c'est un -e muet, celui-ci précédant une voyelle. Donc :

"Demain, dès l'aube, à l'heur(e) / où blanchit la campagne"
Frédéric béant a écrit :quand Hugo écrit "J'ai disloqué ce grand niais d'alexandrin", même s'il s'attribue probablement beaucoup (mais que ne pardonnera-t-on pas à Totor ?),
pour info, jules vallès, chroniqueur (à la dent dure contre le Hugo de 'chansons des rues et des bois") lui attribue bien la paternité de l'enjambement.