Bonsoir,
Je lutte contre l'envie de dormir après un réveillon qui a duré toute la nuit pour apporter quelques précisions, certes très théoriques.
le roman est un genre qui connaît un essor remarquable au XVIIe s. sous l'influence des salons précieux.
Mais aussi de nouveaux formats plus réduits (in-octavo ou in-12°), de la naissance de maisons d'édition spécialisées dans le roman (celle de Claude Barbin) ou encore de l'apparition d'écrivains issus de la bourgeoisie qui osent s'engager dans la littérature (telle Madame de la Fayette).
les "samedis de Mlle Scudéry" sont un rendez-vous incontournable pour les lettrés.
Je dirais plutôt celui de la marquise de Rambouillet, très fréquenté et réunissant pour la première fois hommes et femmes dans une communauté parfois festive mais toujours composée de tout le beau monde de l'époque (Voiture, Balzac, Vaugelas et tant d'autres). Le salon de Madeleine de Scudéry (les "Samedis de Sapho") était beaucoup plus restreint à un petit groupe de privilégiés, à une société d'amis "tendres", pour reprendre le terme de Mlle de Scudéry.
Grande question aussi que pose la présence de Molière à la cour. Car cet auteur de comédies ne devrait pas avoir sa place au milieu des auteurs graves et dogmatiques. Mais cela montre bien qu'à travers la figure royale la société aristocratique du XVIIe est aussi une société du divertissement à travers des genres abhorrés par les tenants du bastion classique
Voir aussi la mode des fêtes galantes où le roi Louis XIV adorait danser (si la question intéresse quelqu'un, je conseille l'essai très abordable d'Alain Viala
La France galante).
Voir aussi le cas très intéressant de Charles Sorel qui écrivit (certes anonymement) des histoires comiques (
Francion) ou des romans burlesques (
Le Berger extravagant) qui parodiaient (dans la 1ère moitié du XVIIe siècle !) les romans héroïques et pastoraux… et qui était en même temps un théoricien du roman comme en témoignent
De la connaissance des bons livres ou
La Bibliothèque française qui tentent d'établir une poétique du roman et de recenser les auteurs de l'époque. Personnage bien complexe, donc !
Je citerais aussi La Fontaine, académicien (!), qui produisait pourtant des contes bien licencieux où le plaisir esthétique prévalait sur la morale, sans tomber dans le grivois. Un véritable pied de nez à l'Académie et qui lui vaut d'être sommé de renier ses contes sur son lit de mort…!
Il est vrai que la Comédie désignait aussi, il faut le dire, le théâtre en son ensemble ; amener le "rire" dans un siècle volontiers tourné vers la tragédie, voilà effectivement une audace.
Il ne faut pas toujours voir le Grand Siècle comme un âge d'un extrême sérieux, toujours soucieux de mettre la tragédie sur un piédestal. 🙂
Que penser d'ailleurs des augustiniens (majoritairemement) qui condamnaient EN BLOC le théâtre (exemple de Pierre Nicole et son
Traité de la comédie) ?
Le roman pastoral s'est développé "de lui-même" peut-être, sans référence à des codes, peut-être parce qu'il intègre une esthétique baroque tout entière tournée sur le mode de l'exaltation du merveilleux, avec les couleurs que cela impose ; bref, le roman baroque se moque du vraisemblable. Il y a, là aussi il me semble, une préfiguration de l'esthétique romantique.
Absolument pas. Le roman pastoral affirme des références antiques (roman grec tardif, Théocrite) et sa filiation à l'Europe humaniste (Le Tasse puis D'Urfé qui est vraiment du tout début du XVIIe siècle) ! Il ne naît pas de rien et le principe de la vraisemblance est clairement affirmé par Georges de Scudéry dans sa préface d'
Ibrahim (de mémoire, il parle de "pierre fondamentale de ce bâtiment <le roman>"). Et l'invraisemblable dans la théorie classique a vraiment très peu à voir avec ce que tu appelles le merveilleux (qui à l'époque renvoie plutôt à l'utilisation de sujets religieux ou aux références bibliques) : c'est plutôt l'inadéquation entre un monde (souvent antique) transposé et les moeurs contemporaines que l'on cherche à plaquer sur celui-ci. Boileau (son fameux "Caton galant et Brutus dameret") ou Guéret critiqueront violemment la
Clélie pour cette invraisemblance qui frise l'anachronisme géographique et historique. Derrière les multiples histoires enchâssées qui bigarrent le texte, des codes d'écriture ou des motifs persistent. Je te conseille de lire cette préface pour t'en convaincre.
La tragédie classique, quand elle repose toute sa définition en fonction de la réaction de son spectateur, est-elle tragédie même si elle ne fait pas pleurer ?
Pourquoi nécessairement parler de réaction directement visualisable (les larmes) ? La compassion et la pitié que sont
censées provoquer les tragédies sont des prétextes à un vrai plaisir esthétique, celui de la
fiction tragique. C'est le sens originel aristotélicien et qu'avait parfaitement compris Corneille (lis ses
Trois Discours). A propos de
La Poétique, puisque tu l'avais demandé, je te conseille l'édition en Livre de Poche qui contient une introduction très intéressante sur la fortune de la catharsis dans le théâtre classique.
Je ne comprends vraiment pas les parallèles que tu peux faire avec le romantisme (que, j'avoue, je n'aime pas pour ses émotions trop affichées, médiatisées -je préfère la suggestion et la retenue classique). Peux-tu préciser ta pensée ?
Je viens de lire la préface de Bérénice et Racine est formel : "La principale Règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première"
Mais que penser d'Aristote qui fait de la représentation ou du concept d'imitation de la nature la définition même de sa catharsis.
Plaire pour corriger, non ?
On peut toucher…l'esprit aussi, et non pas simplement contenter le coeur. Je me méfierais des formules trop définitives, de ces bons mots souvent polémiques dans les préfaces.
2) En quoi ce pathos du tragique diffère-t-il du pathos romantique ? (mon élément de réponse serait qu'il y a une veine épique dans le tragique, absent du drame romantique : les personnages se battent, même s'ils sont possédés par un destin, etc).
Je crois plutôt que c'est surtout le destin lui-même (la fatalité véritablement métaphysique) qui permet de différencier ces deux pathos. Cette fatalité contre laquelle on ne peut rien, dont on sait l'issue inéluctable, et qui n'est dictée par aucun principe rationnel humain parce Dieu, les dieux, toute transcendance en ont décidé ainsi.
Sur la question des larmes et des émotions, un numéro de Littératures classiques à paraître ce mois-ci sur "les émotions publiques et leur langage à l'âge classique" risque de répondre à certaines de tes questions. Je ne l'ai pas encore parcouru mais je pense que ce numéro apportera des perspectives très intéressantes et nuancées sur ce sujet !
Bonne année !