Proust, Du côté de chez Swann - Les vertèbres sur le front de la Tante Léonie

Littérature

43 réponses · Page 2 / 3

Merci de vos précisions.
Et vraiment stimulé par cette "recherche" qui n'a rien d'anecdotique, je donne également le lien précis du "Cahier 8" qui est encore plus intéressant sur la façon dont Proust a construit cette formulation après plusieurs essais raturés :
Ici encore, deux occurrences du mot "vertèbres", mais cette fois sans aucune mention des "faux cheveux", ce qui rend encore plus discutable la référence à l'"armature" d'une perruque… et vraiment plus que "bizarre" la métaphore de Proust…

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6000120s/f51.zoom.r=fonds%20proust%20NAF%2016648.langFR

BL

Chère Vrtbr (au féminin malgré le lipogramme de votre osseux pseudo) ,
Je reste surpris de cette discussion presque polémique dans l'histoire proustienne, cette fois à propos de ce fameux "et"…
Le déchiffrement très attentif des diverses versions écrites par Proust, dans les cahiers 8 et 10 (liens ci-dessus), me semble pourtant mettre en évidence de façon formelle qu'il n'y a pas plus de "véritable" que de "et" dans les quatre ou cinq propositions de Proust qu'on peut lire dans ces documents. La virgule entre "front" et "où" y est même parfois absente.
Mais il existe peut-être d'autres versions que je n'ai pas repérées ?

Bien cordialement
BL

PS Faute de temps, je vous réponds prochainement à votre "MP"


Pour être encore plus exhaustif, compte-tenu des éléments dont je dispose, il me semble que le cahier 8 (lien ci-dessus) nous offre un témoignage exceptionnel sur le genèse de cette formulation énigmatique, et sur le travail d'écriture de Proust :
- Son premier jet (animé par une image assez nette du Temps et de la mort à l'œuvre chez ses personnages -ici Tante Léonie-) est une véritable "Vanité" : le squelette, les vertèbres, la mort, sont déjà là, visibles au travers de l'éphémère de la chair. Il écrit :
"Elle même [Tante Léonie] émaciée et pâle avec le chapelet aigu de ses vertèbres qui transparaissait avait l'air d'un rosaire ou d'une couronne d'épines…"
Pas trace ici de "front" ni de "faux cheveux", la métaphore désigne le corps entier de sa Tante, qu'on imagine bien, replié, enroulé sur lui-même.

- Et en reprise immédiate :
"Elle, [quand elle me disait : va jouer mais n'oublie pas de faire ta petite prière au bon Dieu], me tendait son front pâle et fade où les grains aigus des vertèbres transparaissaient, elle semblait me tendre une couronne d'épines ou un rosaire…"
Donc une image plus construite, qui sera simplifiée ensuite : Ce ne sont pas encore les "vertèbres" qui "transparaissent", mais leurs "grains aigus" comme ceux d'un chapelet…Ce qui mènera progressivement à la formulation définitive.

Vos opinions ??

BL
Cher BL,

Vous voulez certainement dire que pour vous il n’y a pas plus de “et” que de “véritable”…
"Véritable", non (j’ose toujours ajouter hélas), même si, dans le très récent “Dictionnaire amoureux de Marcel Proust”, de Jean-Paul et Raphaël Enthoven, les auteurs, dans leur entrée sur “vertèbres”, en tiennent aussi pour véritable, affirmant que c’est bien ce qu’on peut lire dans le texte manuscrit du cahier 10. Si les mythes ont la vie si dure, c’est peut-être qu’ils satisfont malgré tout nos aspirations…
Venons-en au “et”, bien sûr absent des différentes formulations, essais, tâtonnements, du cahier 8, - et pour cause, puisqu’il n’y a pas trace encore ici de “faux cheveux”, comme vous l’avez vu vous-même ! Cependant, je me suis mal exprimée (je dois dire que ma contribution à cette question (cf. Cahier Proust n°44) date de près de vingt ans) : le “et” ne se trouve pas sur le manuscrit (cahier 10) mais été rajouté à la main par Proust sur la première dactylographie, au moment où il relit et corrige, parce que, justement, sans ce “et” les vertèbres se seraient retrouvées grammaticalement reliées aux faux cheveux ! Et, comme vous l’avez découvert, les vertèbres préexistaient (dans le cahier 8) aux faux cheveux. Proust a d’ailleurs eu du mal à loger sa longue incidente “sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux” entre deux lignes.
Il faut donc suivre le sens de l’image, aussi troublante soit-elle, et maintenir le “et” qu’il avait lui-même rajouté.
Merci de vos précisions.
Pour compléter ces échanges, je cherche à retrouver un lien pour cette ultime dactylographie…sans succès jusqu'alors…(Qui nous aidera ?)

Et comme vous le faites remarquer, le plaisir de cet échange nous permet de vérifier que l'Amour (de Proust) peut rendre aveugle, et qu'en l'occurrence, au père et au fils Enthoven il manque le Saint Esprit, qui anime la recherche de la Vérité !

Cordialement

B.L.

Je suis étonnée de lire la phrase suivante : " Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire, …" Qui peut m’expliquer cette allusion aux vertèbres alors que Proust parle du front ? Figure de style ?

Et voilà https://www.lemonde.fr/archives/article/1993/02/12/les-vertebres-de-tante-leonie_3916809_1819218.html

Bonsoir.Ces fameuses et intriguantes vertèbres ont fait couler beaucoup d’encre…Voir cette ancienne discussion :> @""#p Bonjour à tous,

Je viens de me lancer dans la lecture de Du Côté de chez Swann de Marcel Proust.
Seuleument voilà, un premier obstacle se pose déjà à moi: il est possible que la finesse de Monsieur Proust m'échappe.
En effet, au début de la deuxième partie de Combray, le narrateur se rappelle de ses visites chez la tante Léonie qui ne duraient que peu de temps avant que celle-ci ne le congédie. C'est alors qu' "elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n'avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d'une couronne d'épines ou les grains d'un rosaire,…".

J'ai bien peur que ce qui a retenu André Gide alors lecteur à la NRF et qui l'a sensiblement interpellé n'évoque rien du tout pour moi. J'ai bien entendu fait quelques recherches et essayé de déployer mes quelques facultés d'analyse, RIEN.

Je vous remercie donc par avance de bien vouloir m'éclairer et ainsi satisfaire mon obstination qui m'empêche de poursuivre dans ma lecture tant son besoin de comprendre est grand.

On peut bien trouver une autre explication, mais là, il me semble que les vertèbres sont bien sur le front! 😀😁😂🤣😅

Étonnant quand-même: il a dû se relire vraiment très vite… Ça m’arrive bien, alors pourquoi pas à lui! 😄

N’empêche qu’ en écrivant "les véritables" (cheveux) à la place, ça devient plus clair…

Ah bon ?

elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les véritables transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire,…".

son front sur lequel elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les véritables (cheveux) transparaissaient comme les pointes…

Véritables au lieu de vertèbres. Effectivement, je ne suis pas remontée assez loin dans la discussion: la réponse était dans une page précédente que je n’avais pas vue. Au temps pour moi…😏

Mais en allant plus loin dans la discussion, on voit que cet astucieux "véritables" ne correspond nullement au manuscrit qui porte bien "vertèbres" (écrit même deux fois, sans doute possible).

Je vous convie à relire le message de Paulang avec son lien : https://www.lemonde.fr/archives/article/1993/02/12/les-vertebres-de-tante-leonie_3916809_1819218.html

Oui, mais cet article ancien semble mal informé. Il conclut par : « L’absence de manuscrit ne permet pas de trancher, mais l’hypothèse convainc. » Mais justement, on a le manuscrit et cela permet de trancher : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b60004766/f29.image.r=fonds%20proust%20NAF%2016650.langFR

Tiens, en haut de la page, on trouve en plus les biscottes au lieu de la madeleine!

Biscottes trempées dans du thé. Il me semble que Proust trempait sa madeleine dans de la tisane.

Bon. Accordons aux écrivains quelques mystères. Là réside leur humanité…

Je suis étonnée de lire la phrase suivante : " Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire, …" Qui peut m’expliquer cette allusion aux vertèbres alors que Proust parle du front ? Figure de style ?

C’est en effet étonnant. Cette phrase frappe par son incohérence. Que pourraient bien être ces vertèbres du front ? L’anatomie selon Proust, c’est quelque chose ! Et le pire c’est que j’imagine bien l’allure du personnage au physique ingrat et à la maigreur consternante.

Oui, moi aussi, très maigre, voire squelettique. Dans ce cas, on peut imaginer un visage osseux et un front avec deux "enfoncements" de chaque côté (vous voyez ce que je veux dire ?). Mais le front n’a pas de vertèbres. Je penche toujours pour véritables" (cheveux) - excuse-moi, Lamaneur - puisque Proust dit bien qu’elle n’avait pas "encore arrangé ses faux cheveux". Elle n’est pas chauve mais les pauvres cheveux qui lui restent sont mal plantés, raides, avec des "pointes" dressées peut-être, et quelques autres entortillés et emmêlés (par le bonnet de nuit😉), semblables en cela aux grains d’un chapelet. N’oublions pas non plus que, la nuit, ces dames portaient des bigoudis, sortes de machins en caoutchouc à l’allure de coquilles d’escargot.

Elle fait peut-être tenir ses faux cheveux avec des bigoudis, ou une espèce d’armature quelconque que Proust appelle improprement "vertèbres". Ou peut-être pas improprement. Je suppose qu’on a dû vérifier si, dans un salon de coiffure de l’époque, on n’a jamais appelé "vertèbres" des engins de ce genre. J’avais souscrit aussi à l’interprétation qui était donnée, puisque avec "véritables", la phrase devient très claire. Cependant, sur le fac-similé fourni, on lit bien "vertèbres", en effet, la graphie de Proust étant assez facile à lire. Il y a peut-être un lapsus. Avons-nous une interprétation - psychanalytique par exemple - de ces étranges "vertèbres" ? Par ailleurs, on sait que Proust se signale en particulier par des métaphores souvent audacieuses ou surprenantes, élément qui est essentiel dans son style et ce qui fait qu’on l’aime. Certaines peuvent être assez "acrobatiques", parfois. Mais il est vrai que toujours il les justifie ou qu’il les file de telle manière que ce qui peut sembler arbitraire ou autoritaire au premier regard, est en réalité frappé au coin du génie. Enfin, pour l’aspect historique redisons qu’il s’agit seulement de la pauvre légitimation trouvée par Gide pour excuser la bévue la plus hénaurme (comme écrit Flaubert) de l’histoire de la littérature contemporaine, le manuscrit de Proust refusé par Gallimard. Qu’on dise à Proust : dégage, tu ne sais pas écrire…Jugement non pas porté par le premier philistin, le premier beauf venu, mais par un écrivain superfin et lui-même un brillant styliste ultra-civilisé, etc. Rappelons qu’il n’y avait aucune considération financière : Proust était richissime et il était entendu qu’on l’éditerait à compte d’auteur, il a proposé à Gallimard parce qu’il avait du respect pour cette maison et jamais envisagé de demander de l’argent, ça ne l’intéressait pas, c’était une question d’intendance vulgaire, à ses yeux. Bref, aucune raison sordide dans cette histoire, Gide a refusé Proust à cause de ses préjugés : il n’a pas cru bon de lire vraiment, il a feuilleté et est tombé sur ce passage, et il n’a pas voulu lire parce qu’il considérait Proust (qu’il connaissait bien) comme un petit salonnard du Faubourg Saint-Germain, un petit papillon virevoltant et faisant de l’esprit avec des aristos, et, au propre comme au figuré, comme un "branleur".Sur ce dernier aspect comme pour l’ensemble, on a des explications très détaillées dans les livres de Jean-Yves Tadié.

Voici d’autres hypothèses :[upl-image-preview url=https://imgbb.com//MCdM4hS/Capture.png] https://books.google.fr/books?id=84Cr7wkwU08C&pg=PA77#v=onepage&q&f=false