Flaubert et les adjectifs démonstratifs

Langue française

12 réponses

Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Extrait du premier chapitre de l'Education sentimentale de Flaubert :

"Ce fut comme une apparition :

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu’il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda. […]

Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait."

Je suis troublé par les passages en gras.

Moi, j'aurais dit "une peau brune d'une telle splendeur" parce que je trouve choquante la juxtaposition de "cette" et de "sa". On dirait qu'il connaît la femme depuis un certain temps, mais qu'il découvre pour la première fois que sa peau brune est splendide, comme dans la phrase :

Jamais il n'avait vu la splendeur de sa peau brune.

Or ce n'est pas du tout le cas ! Le héros découvre la femme qui va le troubler toute sa vie.

Jamais je n'ai vu son visage (parce qu'il s'agit d'une femme qui porte une burka) : on comprend que la personne qui parle connaît la femme mais n'a jamais pu distinguer ses traits. Si en revanche on lui montre un visage appartenant à un parfait inconnu, elle dira :

Je n'ai jamais vu ce visage

Si on affirme :

Je n'ai jamais vu l'ovale de son visage on semble signifier que l'on remarque pour la première fois que le visage d'une personne connue (représentée par l'adjectif possessif : sa=d'elle) a un ovale particulier.

Mais Flaubert combine l'adjectif démonstratif et le possessif ! Comme dans :

Jamais je n'avais vu cet ovale son visage bien-aimé.


Cette finesse des doigts que la lumière traversait me gêne pour la même raison que "cette splendeur de sa peau brune" : il me semble qu'il y a un excès de déterminants. J'aurais dit : "Des doigts aussi fins, au point qu'on avait l'impression que la lumière eût pu les traverser".

J'ai conscience que mes propres versions sont nettement moins belles que ce qu'a écrit le maître. Reste que j'ai du mal à me faire à ce type de construction, à savoir

CE+NOM+ADJ POSS+NOM

Voici un pastiche :

Jamais je n'avais goûté cette précision de sa traduction, la justesse de ses termes, cette perfection des métaphores qui chantaient sur la page blanche du manuscrit.
Bonjour.


Le possessif sa renvoie simplement à la personne dont il a été question précédemment dans la narration, que cette personne soit une connaissance de longue date, ou que ce soit la première rencontre avec elle.

Quant au démonstratif cette, il a ici une valeur de mise en relief emphatique, à nuance laudative et admirative en l'occurrence.

Voir cet extrait de l'article ce du Trésor de la Langue Française :
Avec valeur souvent emphatique. [Dans la lang. écrite, en concurrence avec l'art. déf., pour présenter avec plus de force un fait, une idée, des paroles qui vont être développées]
Pas de quoi être choqué, donc. L'emploi du démonstratif au lieu de l'article défini donne plus de force à l'expression, au contraire.
Voyant une personne pour la toute première fois vous diriez

Jamais je n'ai vu la beauté de sa peau brune

Admirant une voiture au salon de l'Automobile vous diriez

Jamais je n'ai vu la solidité de sa carrosserie
La sensibilité à cet effet est très variable selon les gens. Souvent, la différence passe inaperçue. Paul Léautaud en parle dans ses Entretiens avec je ne sais plus qui à propos de la poésie. Je ne crois pas qu'il s'agisse d'emphase, mais d'une mise en présence crue qui casse la rêverie douce et vague.
boileau419 a écrit :Voyant une personne pour la toute première fois vous diriez

Jamais je n'ai vu la beauté de sa peau brune

Admirant une voiture au salon de l'Automobile vous diriez

Jamais je n'ai vu la solidité de sa carrosserie
Je comprends que tu trouves le texte de Flaubert bizarre ici, mais ta solution l'est au moins autant. Car ce n'est pas le démonstratif qui pose problème.
Dans un langage courant on dirait plutôt : je n'avais jamais vu une peau aussi belle, (ce qui est bizarre pour une autre raison, mais passons), ou jamais je n'ai vu de carrosserie aussi solide.
Ce qui cause un sentiment d'étrangeté, c'est qu'il y a un genre d'inversion, entre ce qui est l'objet d'une découverte (la peau), et ce qui ne devrait être qu'une qualité de cet objet (la beauté). Alors que c'est la peau qui est vue, elle se retrouve réduite en annexe, à un complément du nom.
Si on dit :
Jamais je n'ai vu la beauté de sa peau brune
L'article fonctionne comme cataphorique, automatiquement. Cela signifie, que jamais Frédéric n'a vu la beauté particulière qui appartient à cette peau. Et cela laisse supposer qu'il a pu voir des tas d'autres belles choses, et même pourquoi pas des peaux encore plus belles.
Si on met le démonstratif, cela change le sens :
Jamais je n'ai vu cette beauté de sa peau brune
Cette n'est pas cataphorique : il ne s'agit pas de la beauté d'une peau particulière, mais tout simplement de la beauté. Dit autrement, cela pourrait donner, en langage plat : je n'avais jamais rien vu de si beau, que sa peau brune". Mais cette platitude nous laisse dans le simple registre de la comparaison, et il s'agit d'autre chose : d'une apparition, selon la célèbre phrase qui ouvre ce texte. Le démonstratif joue pleinement son rôle déïctique : c'est une beauté qui lui saute à la figure, une présence. Le complément du nom vient affiner la vision, mais sans réduire la beauté à n'être qu'une partie de ce qui est vu. C'est une délicatesse de style.

Edit, d'accord avec Putakli, il s'agit de présence bien plus que d'emphase.
Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait.
Le personnage n'avait jamais vu (auparavant) ce qu'il voyait (à ce moment). Et le narrateur nous décrit avec emphase ce que le personnage voyait avec admiration à ce moment.

Je note que dans vos exemples ultérieurs, vous usez du passé composé.
Jamais je n'ai vu la splendeur de sa peau brune.
( Je n'ai toujours rien vu au moment où nous sommes,
et je ne peux donc en parler avec emphase )
Mettez un plus-que-parfait comme Flaubert, et tout change :
Jamais je n'avais vu la splendeur de sa peau brune.
(Mais maintenant, c'est fait, je l'ai vue ! )
Jamais je n'avais vu (auparavant) cette splendeur de sa peau brune. (Maintenant, je la remarque, et j'en parle avec une emphase admirative. Je peux vous la montrer… démonstrativement. )

Démonstratif + possessif… Un excès de déterminants ?
Mais… l'article par lequel vous remplacez le démonstratif n'est-il pas aussi un déterminant ?
On peut être emphatique sur une chose présente : Quelle splendeur! Mais le démonstratif n'est pas forcément le plus indiqué.

J'ai repris les exemples déformés par Boileau, mais cela ne change pas grand chose à mon propos. "Cette" peut avoir une nuance admirative, mais il s'agit surtout de faire apparaitre la beauté, comme si elle était palpable, ce qui serait possible aussi bien dans un contexte passé que présent. Disons juste que la mise en présence, introduite par le déïctique, est plus paradoxale avec le plus que parfait : cela confère à cette apparition une impression d'intemporalité.
J'ai utilisé ici le terme d'emphase au sens de "mise en relief pour présenter avec plus de force" comme le TLF, et non pas dans le sens d' "exagération". Et là, nous sommes évidemment d'accord : une mise en relief accentue la présence.

Pour une chose présente, le démonstratif est tout aussi indiqué que l'adjectif exclamatif : Ah, cette finesse des doigts !
Moi ce qui me frappe c'est l'interprétation de "jamais" qui peut être compris comme "depuis le moment où j'ai connu cette personne" ou "à aucun moment de ma vie"

Jamais comme ce soir-là je n'avais remarqué la splendeur de sa peau brune.

Tant d'années que nous nous fréquentions et je n'avais jamais remarqué l'ovale de son visage…

Jamais, chez aucune autre femme, je n'avais remarqué la splendeur de sa peau brune.

Dans tous ces exemples j'ai utilisé l'article défini parce que selon la définition du Trésor de la langue française il équivaut à l'adjectif démonstratif.

En fait ce qui s'entrechoque dans mon esprit, c'est une phrase telle que "jamais je n'avais vu la beauté de son visage" au sens que celle-ci m'avait échappé jusqu'alors ET la découverte d'une phrase comme celle de Flaubert, où la beauté aperçue émane d'une personne tout juste connue. Je pense que cela tient à l'ambiguïté de "jamais".

Maintenant je comprends que l'article défini ne renvoit pas à une splendeur qui m'aurait échappé dans le passé mais à une splendeur inconnue, sans pareille, qui devient presque une Idée au sens platonicien. C'est une sorte d'épiphanie de la Splendeur, si fulgurante que la peau brune de la dame devient secondaire.

La formulation courante "jamais vu une peau brune aussi splendide que la sienne", en plus de sa platitude inouïe, a le désavantage de mettre l'accent sur d'autres peaux brunes et sur la peau brune elle-même, alors que c'est la splendeur qui compte, et que celle-ci apparaît comme une complète nouveauté.

C'est un vrai tour de force stylistique de Flaubert, avec une extraordinaire économie de moyens.
Jehan a écrit :
Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait.
Démonstratif + possessif… Un excès de déterminants ?
Mais… l'article par lequel vous remplacez le démonstratif n'est-il pas aussi un déterminant ?
Oui, mais "cette" est un déterminant bien plus fort que "la".
Lucretius a écrit :Dans un langage courant on dirait plutôt : je n'avais jamais vu une peau aussi belle, (ce qui est bizarre pour une autre raison, mais passons)
Je n'ai jamais vu une peau aussi belle (que la sienne) est bizarre ?

J'aimerais savoir pourquoi.

Vous dites qu'il y a de l'étrangeté à présenter d'abord la qualité (la splendeur) plutôt que ce qui est le support de celle-ci (la peau brune). Je suis d'accord mais on trouve ce type de construction dans cette phrase de Loti, tirée de "Madame Chrysanthème",

"de vilaines bêtes d'araignées noires"

qui fait écho à des expressions courantes comme "cet idiot de fonctionnaire". C'est le fonctionnaire qui est idiot (exemple sans arrières-pensées !), mais on choisit d'antéposer la qualité qui nous frappe. Remarquable construction de la langue française, sans équivalent en anglais par exemple.

Quand on sait que le héros de "l'Education sentimentale" ne touchera jamais à Marie Arnoux, on ne doit pas s'étonner que la qualité sublime, éthérée soit mise en relief au détriment de la chair. Cette façon de présenter l'aimée préfigure toute la relation entre ces deux beaux esprits.
boileau419 a écrit :
Lucretius a écrit :Dans un langage courant on dirait plutôt : je n'avais jamais vu une peau aussi belle, (ce qui est bizarre pour une autre raison, mais passons)
Je n'ai jamais vu une peau aussi belle (que la sienne) est bizarre ?

J'aimerais savoir pourquoi.
Pas pour une raison grammaticale, mais pour le sens. S'il s'agissait de madame Arnoux en entier, ou du moins de son visage, la comparaison ne serait pas bizarre "je n'ai jamais vu de femme aussi belle" ; ce serait juste sans intérêt. Mais là il s'agit de sa peau. Imaginez vous quelqu'un dire en parlant d'une femme pour qui il a eu le coup de foudre : " et sa peau, jamais vu de pareille!" On dirait qu'il va dans les magasins comparer la qualité des tissus.


Vous dites qu'il y a de l'étrangeté à présenter d'abord la qualité (la splendeur) plutôt que ce qui est le support de celle-ci (la peau brune). Je suis d'accord mais on trouve ce type de construction dans cette phrase de Loti, tirée de "Madame Chrysanthème",

"de vilaines bêtes d'araignées noires"

qui fait écho à des expressions courantes comme "cet idiot de fonctionnaire". C'est le fonctionnaire qui est idiot (exemple sans arrières-pensées !), mais on choisit d'antéposer la qualité qui nous frappe. Remarquable construction de la langue française, sans équivalent en anglais par exemple.
Ces exemples ne peuvent pas s'assimiler selon moi à "la splendeur de sa peau brune". Car on pourrait tourner le CDN en relative "la splendeur qui émane de sa peau brune", et l'on serait beaucoup plus embarrassé si on voulait faire subir le même traitement à "cet idiot de fonctionnaire". On obtiendrait "cet idiot qui est un fonctionnnaire", et encore cela sonne bizarrement. Cela tient à une raison simple, "de fonctionnaire" n'est pas un CDN, et "de" ne joue pas ici son rôle habituel de préposition. Il s'agit plutôt d'une forme d'apposition, une variante expressive de ce qui dit plus platement, ne serait qu'un nom accompagné de son épithète "ce fonctionnaire idiot".
Il ne faut pas se focaliser sur le démonstratif au point de lui faire dire plus qu'il ne le peut. C'est un dépucelage, même s'il n'est que mental et toute la force est dans le jamais (jusqu'ici). C'est cela qui est phénoménal; le reste est explicatif.
N'empêche que la question initiale portait sur le démonstratif et non sur le "jamais". Et même si le démonstratif en dit moins long, il n'est pas tout à fait muet…