Bon, I'm back.
Ayant parcouru les sujets précédemment publiés on auras sans doute remarqué qu'il y en avait un extrêmement proche, publié par "bidouille", à propos du couple maître-valet. Je ne vais pas traiter de celui là mais bien de celui publié par Clément _ la nuance se trouvant dans le fait que celui-ci s'intéresse uniquement au personnage du serviteur, mis en scène dans ce couple et non au couple.
Et commençons par constater. Balançons les constats de départ les plus élémentaires. Est ce que ce sujet se justifie ? Y -t-il beaucoup de couples maître-valets connus ? vraiment? Lesquels ? Et par ordre chronologique, pourquoi pas ? Est-ce que vraiment on en retrouve pour chaque époque ? Chaque genre ?
Je note mes exemples. Il y en a sans doute que tu connais. Si l'on commence à partir de l'âge classique et baroque il nous vient naturellement les couples :
*Clindor et Matamore (Corneille, l'illusion comique) tragi-comédie
*Don Juan/Sganarelle (Molière, Don Juan)
*Scapin et les jeunes maîtres (Molière les fourberie dudit) comédie
*Oenone/Phèdre (Racine, Phèdre) tragédie
*Le double couple Lisette/ Silvia et Dorante/Bourguignon (Marivaux, les lumières)
*L'immortel couple Figaro/Almaviva (Beaumarché)
Passons sur les drames historiques et Victor Hugo, je n'y ai trouvé rien d'intéressant pour nous. Mais, arrivent les temps modernes et :
* Strindberg (Mademoiselle Julie) Une jeune et riche péronelle partage un soir de réveillon les réjouissances de ses domestiques, soir au cours duquel elle flirte et s'offre à son valet, Jean, un rude gaillard qui connaît la vie et méprise au fond de lui sa légèreté de fille choyée. Elle finit par s'en remettre à lui dans un élan romanesque, s'offre de fuir et d'être sa compagne, lui qui a les pieds sur terre la repousse; déshonorée elle n'a plus de ressource que dans le suicide.
*Beckett, En attendant Godot, théâtre dit "de l'absurde" (même si cette affirmation en fait regimber beaucoup)
*Camus, le malentendu
*Genet, Les bonnes.
J'ai un corpus d'exemples _ laissons-le pour l'instant. Mais voyons plutôt si le sujet est illustré : il y a bien des couples valets-maîtres, ou serviteurs-servis issus de tous les siècles, de tous les genres, de tous les courants d'idées.Sont-ce pour autant les mêmes rapports ? Evidemment, non.
Jusque là tout va bien.
Arrive l'éternelle question vexatoire : "pourquoi?". Et c'est là que les choses sérieuses commencent. On ne s'en tire pas ici avec un simple parce que.
Qu'est ce qui a changé d'abord ? Qui sont les valets sous l'ancien régime ? Des gens du peuple, souvent peu éduqués, des bouffons de comédie (cf commédia dell'arte et Arlequin). Le valet qui est un personnage vulgaire issu du bas peuple, une essence populaire brute; il ne devrait pas avoir sa place sur une scène de théâtre, qui par définition ne doit montrer que des choses hors du commun, des intrigues remarquables et des personnages fameux : parce qu'il n'a rien de remarquable, rien de fameux. Est-ce sa destinée que de toujours se trouver dans l'ombre d'un grand de ce monde, roi ou seigneur ? Et dans ce cas, pourquoi le représenter ? Ne gêne-t-il pas l'action au contraire ? A présent que la condition sociale n'est plus fixée dès la naissance mais aux mains et en la posséssion de chacun, peut on dire que représenter un valet sur scène a la même valeur ? Sont-ce les mêmes rapports qui sont mis en lumière ? Si les Sganarelle ou les Oenones pouvaient être fiers d'être placés, d'être dans la confidence de leur maître et de servir son intimité, le service à notre époque est plutôt considéré comme un état dégradant, peu gratifiant et qui aliène l'être. On attend maintenant des maîtres qu'ils se fassent respecter pour être obéis _ en tendant le rasoir à Mademoiselle Julie, Jean n'a t-il pas marqué l'avènement d'un nouvel ordre social où le valet va dicter sa conduite au maître ?
voilà mes notes en vrac. Et maintenant je vais essayer de structurer tout ça.
D'abord, oui, je crois qu'il y a une partie à faire sur l'essence fondamentalement populaire du personnage de serviteur au théâtre. Il fait partie des petites gens, il va forcément s'opposer en idée à une personnalité remarquable ou haut placée. Qu'est ce que va apporter sur scène cette intrusion du penser et du parler commun dans un espace qui est régi par les lois de bienséance et vise l'édification ?
_ Contre les excessives complications qu'apporte un mode de vie raffiné et un esprit habitué à raisonner dans le subtil, il incarne une certaine sagesse populaire, qui parle franc et va au plus simple. ex : Lisette, dans cette scène :
https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Jeu_de_l%27amour_et_du_hasard#Sc.C3.A8ne_premi.C3.A8re
Quand le maître raisonne trop, finasse trop, s'égare dans la controverse, il figure l'alternative populaire, matérielle qui accuse ce ridicule se place en extrême inverse. :
https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Femmes_savantes#SC.C3.88NE_V
Ainsi les deux extrêmes sont illustrés, et la figure de l'honnête homme, entité du juste milieu, peut être identifiée.
Ainsi le domestique en tant qu'essence, en tant que "représentatif de son genre", de son caractère (n'oublions pas que c'est une figure constitutive du théâtre de caractère) est bien plus qu'un personnage secondaire servant uniquement à faire rire le public : il sert le positionnement des personnages et des idées sur scène. Il est lui même un protagoniste du jeu des caractères.
Mais est-il réduit à cette seule incarnation? Son rôle, qui tempère l'humeur des maîtres et parsème l'action de traits d'humours est il uniquement de rester en dehors et d'en être en quelque sorte, le commentateur? Sganarelle reste sur le seuil des enfers, et à aucun moment ne s'oppose clairement à la vie dissolue de son maître. Lisette, Marianne… ceux là sont en dehors du coup et n'ont aucune prise sur l'action. Ils subissent, entre guillemets les décisions et caprices de leurs maîtres et maîtresses. Ils sont la réaction _ mais existe-t-il des valets action ?
En deuxième partie nous verrons la représentation des valets au théâtre a pu subir une évolution, notamment à travers l'apparition de figures qui ont une prise sur l'action et prennent leur intrigue en main. Un serviteur, ce n'est pas seulement l'idée de peuple et de vulgaire : c'est aussi celle de travail. Le serviteur est celui qui travaille, qui arrange les affaires de son maître, qui combine, ouvrage et officie, par opposition au maître qui ordonne et se laisse servir.
Phèdre par exemple, (la pièce) sans la présence et l'action d'Oenone n'aurait pour ainsi dire pas lieu d'être; puisque Phèdre se laisse mourir dès l'acte un pour échapper au scandale et à la tragédie, et que scandale et tragédie n'arrivent que parce que quelqu'un aura été là pour la presser de parler, pour l'encourager d'avouer, pour la soutenir d'agir, pour l'inciter de calomnier, pour se faire calomniatrice enfin, à sa place et la servir malgré elle. Phèdre est une force mourante, indécise, et Oenone sa force agissante et industrieuse. Et de fait souvent le maître, accablé, désespéré, incapable d'agir, tenu par ses mbonnes moeurs ou par la bienséance de son état va s'en remettre à celui qui va de l'avant et machine par habitude. Angélique dans le médecin malgré lui. Les deux gentilhommes dans les fourberies de Scapin. La comptesse à Figaro dans Le Mariage de celui ci, après que le compte s'en soit déjà remis à lui à l'épisode précédent, le barbier de Séville. :
https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Mariage_de_Figaro#Sc.C3.A8ne_2_2
Ainsi, tandis que le personnage de valet en vient à constituer un moteur de l'intrigue : tandis que le maître évolue dans un monde où tout se sait, tout est lois, tout se paye d'honneur ou de réputation, tout est codes et conventions, le valet lui vient d'un monde où l'on combine pour sa bonne fortune, où rien n'arrive sans rien et où le plus industrieux, le plus astucieux, le plus doué d'initiative est le mieux servi (cf le monologue de Figaro _ une première dans l'histoire du théâtre, ce long monologue d'un serviteur, habituellement l'apanage de la haute classe)
Mais n'est ce pas là le signe d'un renversement de l'ordre social ? Avec la répolique célèbre de Figaro : "Aux vertus qu’on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets ?", ne voit-on pas se préférer un avertissement aux nobles de la scène ? Dorénavant, n'est ce pas à celui qui est serviteur et travaille, et s'active que va notre sympathie, et à celui qui ordonne et attend que va notre condescandance ? Le bouleversement social et l'effondrement de l'ancien régime a-t-il changé ces postures ?
Et nous voici dans notre troisième partie, étudiant non plus le théâtre classique ni celui des lumières, mais celui dont les protagonistes sont plus proches de nous. Et l'on voit émerger des intrigues où le service n'est plus un état mais une punition, une sorte de disgrâce. Dans le malentendu de Camus, dans les bonnes de Genet… Ces personnages auraient pu être autre chose, rêvent toujours d'être autre chose, caressent l'espoir de le devenir, d'être leur propre maître, d'être en mesure de suffir seuls à leurs besoins. Et survient le client, et survient Madame, cet être pour qui tout est facile, cet être qui a le droit de se poser en être suppérieur, de s'entendre louer, d'avoir des avantages, et le rapport qui se crée n'est plus hierarchique et social mais EXISTENCIEL. Car ces maîtres là, _ et c'est la clé _
ignorent tout de la vie intérieure riche de celui qui les sert. Ils n'y ont pas accès :
- Rien ne vous empêche de prendre le langage des clients.
- Quel est ce langage ?
- La plupart nous parlaient de tout, de leurs voyages ou de politique, sauf de nous-mêmes. C'est ce que nous demandons. Il est même arrivé que certains nous aient parlé de leur propre vie et de ce qu'ils étaient. Cela était dans l'ordre. Après tout, parmi les devoirs pour lesquels nous sommes payées, entre celui d'écouter. Mais, bien entendu, le prix de la pension ne peut pas comprendre l'obligation pour l'hôtelier de répondre aux questions. (Martha à Jan. I, 5)
Tandis que les Sganarelle, les Marianne, obéissent en regimbant, et parfois désobéissent, mais n'ont aucun secret pour leur maître et leur exposent en long en large et en travers leur façon de penser comme de vrais moulins à parole qu'ils sont, ces valets modernes opposent une soumission absolue et une obéissance affichée _ mais ils ont une profondeur et cachent leur pensée. Celle ci est secrète. Ils sont des individus complexes à part entière.
Ainsi le cercle a été renversé.