Bonjour à tous,
Comme j'ai vu que certains étudiants/lycéens s'intéressaient au métier d'interprète et qu'il y a beaucoup d'inexactitudes qui sont véhiculées à ce sujet, je me suis dit qu'il serait intéressant que j'apporte ma contribution, étant moi-même interprète de conférence.
Tout d'abord, accordons-nous sur les termes. Ce dont je parle ici, c'est l'interprétation de conférence. Pas la traduction (écrit), pas les guides-interprètes (visites de monuments pour les touristes étrangers) ou autres professions apparentées. Les interprètes de conférence, ce sont les bêtes curieuses que l'on entraperçoit parfois à la télévision derrière leurs vitres, dans leurs cabines, lorsqu'il y a un reportage sur un sommet de chefs d'État européens à Bruxelles, des réunions de parlementaires à Bruxelles ou à Strasbourg, ceux qui s'échinent sur les discours prononcés aux Nations Unies, etc. Donc oui, c'est une profession très intéressante, mais aussi très sélective. Beaucoup d'appelés, peu d'élus.
Ensuite, concernant le parcours. Inutile de se tracasser pour savoir s'il faut faire tel ou tel bac, telle ou telle filière, etc. L'interprétation ne s'étudie qu'à partir du master, en passant par des tests d'aptitude. La conclusion logique qui en découle est donc : faites en sorte de réussir les tests d'entrée ! Et là, pour s'y préparer, je dirais que tous les chemins mènent à Rome. Ce devrait être l'unique critère qui vous obsède : réussir les tests d'entrée. À partir de là, plusieurs chemins sont possibles, plus ou moins conseillés selon votre profil et vos aptitudes personnelles.
LEA, LLCE, prépas, écoles de commerce, voire d'ingénieurs ou carrément quelque chose qui n'a rien à voir, peu importe. Je le répète, l'essentiel c'est d'avoir le niveau au moment des tests d'admission à l'école.
Donc maintenant, qu'exige-t-on d'un candidat interprète ? Tout d'abord, petit détour par la combinaison linguistique. Il existe trois types de langues pour les interprètes : langues A, B et C.
La langue A, c'est votre langue maternelle, celle qui vous permet de tout dire et ce, dans les moindres subtilités. Vous devez également avoir une grande richesse de vocabulaire et être capable de jongler entre différents registres. La langue B, c'est une langue active, c'est-à-dire que vous interprétez à partir de votre langue B vers votre langue A, mais aussi de votre langue A vers votre langue B. C'est la plupart du temps une langue acquise/apprise, contrairement à votre langue A, qui est innée pour ainsi dire. Cela dit, comme vous devez interpréter vers votre langue B et que vous serez écoutés par des locuteurs natifs de cette langue (en clair, si vous interprétez du français vers l'anglais, vous aurez un public d'anglophones), il va sans dire que votre niveau doit être irréprochable. Une trace d'accent est acceptable, mais aucune faute de grammaire n'est permise. Votre fluidité et votre aisance doivent mettre votre public à l'aise et surtout ne pas le faire sourire.
La langue C, c'est une langue passive, à savoir que l'on interprète à partir de cette langue (vers la langue A), mais jamais vers elle. Vous devez donc la comprendre parfaitement, mais vous ne vous exprimerez jamais avec en cabine, donc vous n'avez pas besoin de la parler de façon irréprochable. Vous la parlerez de façon véhiculaire, mais c'est votre compréhension qui importe, pas votre expression.
Pour résumer : B et C vers A, A vers B. Point.
Au vu de ce qui précède, vous devez déjà avoir une idée de ce qui vous attend. Travaillez votre langue maternelle. À ce titre, lisez tout ce qui vous passe sous la main. La littérature bien évidemment, mais pas uniquement. L'histoire, l'économie, le droit, les sciences, etc. Vous voyez que la palette est large et qu'il n'y a pas d'études qui sont meilleures que d'autres.
Concernant vos langues étrangères, plusieurs possibilités s'offrent à vous aussi. Les séjours à l'étranger sont incontournables. On n'apprend pas une langue qu'à l'école, il faut aussi se frotter aux autochtones pour comprendre leur façon de penser.
En ce qui concerne les langues les plus en demande, il faut savoir trouver l'équilibre entre les besoins du marché et vos goûts personnels. N'apprenez pas une langue uniquement parce qu'elle est demandée, surtout si elle ne vous plaît pas. Les langues de travail que vous aurez seront avec vous toute votre vie d'interprète. Si elles ne vous plaisent pas, vous ne ferez pas du bon boulot ou vous serez assez rapidement frustrés.
Ah oui, la plupart des interprètes sont free-lance, très peu travaillent comme permanents (les places existent, mais elles sont chères).
Les plus gros employeurs d'interprètes sont l'Union européenne et les Nations Unies. Le profil n'est pas le même. Pour l'UE, il faut un profil ACCC. Pour la cabine française, à l'heure actuelle (les choses peuvent évoluer), les langues de base sont l'anglais et l'allemand, puis la troisième langue est un choix plus libre (cela dit, une langue de l'Est est toujours du meilleur effet). D'autres combinaisons sont possibles, mais si vous voulez travailler régulièrement, c'est ce qu'il faut.
Pour l'ONU, il y a six langues officielles, dont deux sont "inaccessibles" aux Occidentaux : les cabines arabe et chinoise. En effet, ces cabines travaillent en vase clos (je pourrai donner plus de détails à ceux que ça intéresse). Donc, il vous reste 4 langues, à savoir l'anglais, le français, l'espagnol et le russe. Tiens ça tombe bien, nous sommes quasiment tous Français ici. Donc pour la cabine française, la combinaison gagnante c'est ACCC (français, anglais, espagnol, russe). ACC peut suffire, mais vous voulez mettre toutes les chances de votre côté, n'est-ce pas ?
Ensuite, il existe un autre marché, que l'on appelle marché privé, et qui fonctionne indépendamment des institutions internationales. Il peut s'agir de syndicats, de grandes entreprises, d'associations, d'ONG, etc. Et là, il faut presque obligatoirement avoir une langue B. Pour des français A, l'anglais est la langue B la plus en demande, mais également celle où il y a le plus de concurrence. D'autres langues B peuvent être intéressantes, ça dépend vraiment de là où vous vous trouvez et des contacts que vous vous faites. Pour faire simple, l'allemand, l'espagnol, le russe, l'arabe, le chinois, le japonais, etc., bref, toutes les langues de "grande diffusion".
Pour résumer : UE/ONU, c'est profil ACCC (en faisant attention aux langues que l'on choisit), le marché privé, c'est langue B obligatoire.
Maintenant, pour revenir aux tests d'entrée des écoles. Chaque école a une procédure particulière, mais ce qui revient le plus souvent, c'est : des traductions par écrit (admissibilité), suivis de tests oraux (admission). Les tests oraux consistent généralement à écouter un message de deux ou trois minutes dans l'une de vos langues, sans prendre de note (donc travaillez votre mémoire), puis de le restituer dans une autre langue. Évidemment, ces tests suivent la combinaison linguistique pour laquelle vous vous présentez. Exemple pour français A, anglais B, espagnol C. On vous fera écouter un message en anglais, que vous restituerez en français, puis un autre en français, que vous restituerez en anglais, et pour finir un en espagnol, que vous restituerez en français. Rappelez-vous : B et C vers A, A vers B. Les discours peuvent traiter de tout et n'importe quoi, c'est pourquoi votre culture générale est importante (il est toujours plus facile de parler de quelque chose que l'on connaît). J'ai bien dit restituer et non pas traduire. Ce que l'on cherchera chez vous, c'est votre faculté à rendre le message dans une autre langue sans contresens, en oubliant éventuellement quelques détails, mais du moment que l'ossature est là, ça va. Bien évidemment, cela doit se faire avec aisance, sans balbutier ou se reprendre constamment.
Voilà donc pour mon topo qui j'espère vous aidera un tant soit peu à comprendre les exigences de ce métier passionnant.
Petit exercice pour tester vos langues : écoutez la radio ou regardez la télévision dans l'une de vos langues. Si vous ne comprenez pas tout, vous savez ce qu'il vous reste à faire. Si vous envisagez d'avoir une langue B, parlez avec des natifs. S'ils ne vous comprennent pas du premier coup ou que vos expressions les laissent perplexes ou les font rire, c'est que le compte n'y est pas encore.
Bonne chance à tous !
Guillaume
PS : en prime, un petit cadeau ! Lien vers une page de l'UE qui vous donne plein d'informations :
https://ec.europa.eu/info/departments/interpretation_fr