Le poète est-il un voyant ?

Entraide scolaire

26 réponses · Page 2 / 2

76man a écrit :Les romantiques allemands (dont beaucoup de fruvollendeten = romantiques excessifs)
Je n'en avais jamais entendu parler (ou devrais-je dire "lu parler"). Une recherche sur Google m'amène logiquement à des pages en allemand… que je ne comprends malheureusement pas. Pouvez-vous en dire plus, ou donner une référence sur le sujet?
Jean-Luc Picard a écrit :Hölderlin, Hugo: suggestions tentantes, mais attention à ne pas confondre "voyant" et "prophète". Être "voyant" à la façon de Rimbaud, ce n'est pas voir au-delà ou par-delà, c'est voir autrement. Pour s'en convaincre, lisez Une saison en enfer.

Au contraire de Hugo qui, surtout dans ses dernières années, rêve de dévoiler la contexture suprême de l'univers et de tutoyer l'absolu, Rimbaud n'a aucune révélation à faire. Sa "voyance" est purement poétique.
Cette distinction me semble révéler une incompréhension des ambitions poétiques radicales rimbaldiennes.

Rimbaud, lui-même, reconnaît sa filiation à l'égard du romantisme : « Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s'en rendre compte: la culture de leurs âmes s'est commencée aux accidents: locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails. -Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. - Hugo, trop cabochard, a bien du VU dans les derniers volumes : Les Misérables sont un vrai poème. J'ai Les Châtiments sous main : Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo. Trop de Belmontet et de Lamennais, de Jehovahs et de colonnes, vieilles énormités crevées. »

Si le délire verbal résultant des expériences de voyance de l'auteur d'Une saison en enfer (parfois ou souvent puisées dans l'usage des psychotropes) n'a plus le caractère construit des « prophéties » hugoliennes, il partage avec elles de vouloir faire de la poésie une « voie de connaissance ».

Rimbaud nous touche moins par les fantasmagories gratuites de son esprit que par sa tentative mystique d'ailleurs soulignée dans la citation : « Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. »

Rimbaud est en révolte contre le catholicisme de sa jeunesse sans vouloir pour autant abandonner sa quête d'absolu. Il invente une façon moderne d'exprimer les ivresses d'une poésie dionysiaque.

Si je reprends la « lettre du voyant », Rimbaud affirme aussi : « Donc le poète est vraiment voleur de feu.

Il est chargé de l'humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions. Si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue ;
- Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra ! Il faut être académicien, plus mort qu'un fossile, - pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l'alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie ! -

Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps, dans l'âme universelle : il donnerait plus que la formule de sa pensée, que l'annotation de sa marche au Progrès ! Énormité devenant norme absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès ! »

Cette volonté prométhéenne dans sa formulation baudelairienne a bien pour finalité de « changer la vie ». En privant la démarche rimbaldienne de son mysticisme, on s'interdit de comprendre comment il a pu être à l'origine de la conversion de Claudel par exemple, comment il a pu enfanter le surréalisme. Pour finir, je citerai cette déclaration des Illuminations : « Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse. Et à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes… Et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps ».

J'accepte donc que mon « niveau d'études de Seconde ou de Première » soit sanctionné pour ses « simplifications » abusives.
Jean-Luc a écrit :Cette distinction me semble révéler une incompréhension des ambitions poétiques radicales rimbaldiennes. (…)
Les exemples que vous proposez sont intéressants et leur convergence peut sembler étayer votre point de vue. Mais s'agissant de termes par nature assez vagues, il est facile de leur prêter le sens qu'on suppose y être.
Je persiste à dire que la "voyance" rimbaldienne n'a que fort peu à voir avec les élucubrations eschatologiques de Lamartine ou avec les ambitions de Hugo de dévoiler un ordre sous-jacent, une harmonie universelle. Quant à l'aspect "prométhéen", il existe, mais ce feu que dérobe le poète n'est pas une allégorie du progrès ou des Lumières. Les "splendides villes" sont surtout poétiques, comme celles évoquées dans les Illuminations.
Les Illuminations, qui sont le terme de son parcours poétique, démentent le caractère "programmatique" ou "prophétique" que l'on pourrait trouver dans certains termes d'Une Saison en enfer. Certains thèmes du romantisme "messianique" semblent parfois s'y retrouver (comme "génie"), mais la substance des poèmes n'en garde à peu près rien. Il s'agit d'une illumination individuelle; Rimbaud n'est pas un "phare", sinon pour ceux qui le côtoient.
Dans "je finis par trouver sacré…", il faut faire la part du recul et de l'autodérision. Cela signifie, non: "j'ai découvert une voie d'accès au mysticisme", mais "en ce temps-là, je prenais mes délires très au sérieux".
Et ainsi de suite: vous vous laissez guider par des ressemblances, séduisantes, je l'admets, mais les différences sont tout aussi essentielles.

Je m'abstiendrai par ailleurs de commenter votre remarque initiale et votre trait conclusif… Si vous avez cru devoir prendre personnellement ma remarque sur les niveaux scolaires, je le regrette. Que cela ne vous incite pas à substituer l'ironie à l'argumentation ou à suggérer avec légèreté l'incompétence de vos contradicteurs. Vous êtes manifestement un familier des forums; vous devez donc savoir que les propos blessants dénaturent les discussions et les font dégénérer en "combats de coqs", au détriment de tous les usagers du site.
Trialph a écrit :
76man a écrit :Les romantiques allemands (dont beaucoup de fruvollendeten = romantiques excessifs)
Je n'en avais jamais entendu parler (ou devrais-je dire "lu parler"). Une recherche sur Google m'amène logiquement à des pages en allemand… que je ne comprends malheureusement pas. Pouvez-vous en dire plus, ou donner une référence sur le sujet?
J'ai lu cela il y a quelques temps dans Schumann et l'âme romantique de Marcel Brion, au premier chapitre intitulé "Dans la forêt romantique…". Je rectifie une petite faute d'orthographe : ce sont bien les "frühvollendeten". Il s'agit, pour résumer, des "romantiques excessifs" allemands. Sur les romantiques excessifs français, on peut citer "Des romantiques excessifs. Le Petit Cénacle, 1830-1833" dans Les Romantiques. Figures de l'artiste, 1820-1848 de A.Martin-Fugier, Hachette Littératures, 1998. Pour ce qui est des Allemands, Brion cite von Kleist, Hölderlin, Wackenroder et autres, et les définit ainsi : "Ceux qui se sont perdus, détruits, et qui ont naufragé, les frühvollendeten, dont le destin s'est accompli en une course extrêmement brève et tragique, victimes de la démesure et d'une complaisance pour les démons, dangereuse à qui l'abrite dans son cœur, ces "destins romantiques par excellence" selon l'acception commune, de quelle malédiction furent-ils les victimes?"
Je peux vous envoyer un scan de ce chapitre, très intéressant et pas très long; il me suffit juste d'une adresse mail que vous pouvez me communiquer par MP 😉
Bonjour.
Une dissertation doit être avant tout l'occasion de réfléchir sur les termes et les notions mis en oeuvre. Voyant parce qu'"[il voit] quelquefois ce que l'homme a cru voir" ? Voyant parce qu'il montre, par son langage et l'utilisation de ce dernier ? Attention au catalogue de positions, à la liste d'auteurs.
En outre, c'est bien de faire un plan, mais il serait plus judicieux de savoir dès l'abord à quelle conclusion vous voulez parvenir, le plan balisant ensuite le chemin suivi pour l'établir. Et la conclusion sera d'autant plus fermement posée que le sujet aura été problématisé dans l'introduction.
Bref, une dissertation, c'est bien sûr un travail sur des connaissances (et votre professeur bien aimé a dû vous guider vers Rimbaud, Hugo ou d'autres), mais c'est principalement, surtout en 1e, un exercice d'organisation et de construction.
Merci pour cette remarque 🙂