Hypokhâgne - Conséquences psychologiques

La filière littéraire

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HugoO a écrit :Mais peut-être pas à Louis-le-Grand… Si j'étais allé à la fac de LC après le bac, j'aurais complètement raté un nombre incommensurable de pans du champ académique qui m'intéressent, et dans lesquels j'étudie maintenant.
Je crois que c'est pour cette raison qu'il faut développer à la faculté des licences pluridisciplinaires comme la licence Humanités (ouais, je fais de la pub mais je le pense vraiment).

Personnellement, j'ai fait une dépression en prépa. Je n'avais plus le temps de lire et pire je n'en avais même plus envie. Maintenant encore j'ai du mal à m'y remettre, la prépa m'a dégouté des études…. et quand à 19 ans on est dégouté des études, on devient encore plus perdu. Je suis en humanités et comme le dit Pléonasme, il y'a des moments de pression mais ce n'est pas aussi malsain qu'en prépa. Mon plaisir d'étudier revient petit à petit grâce au fait que maintenant j'ai davantage le temps de me cultiver dans domaines qui me plaisent, d'aller au cinéma, de voir de expos etc… Cependant la prépa à vraiment cassé quelques chose en moi qui ne se réparera pas. Je me voyais avant faire des études assez longues et pourquoi pas devenir prof, maintenant je sais que je n'irai même pas en master.
[Je me demande quand même si la création de "prép'ENS" (avec des exigences et des règles propres) sur le modèle des "prép'ENA", juxtaposé - ou intégré (mais distinct) - à un système d'études supérieures littéraires non moins exigeant, mais avec des enseignements et des pratiques moins "calés" sur un concours spécifique - qui reste aujourd'hui la référence - n'aurait pas répondu, au moins en partie, aux questions soulevées par Nevermore. La BEL se veut la transposition au "monde littéraire" de ce qui se fait dans les études scientifiques de haut niveau, mais je me demande si c'était la solution, compte tenu de la nature même des disciplines en jeu…]
@Jeanne-Héloïse
Je ne comprends pas.
Des prépas spécifiques à l’ENS n’est-ce pas ce qu’on appelle des CPGE, littéraires dans notre cas ?
La préparation prioritaire d’un concours, les autres en « sous-produits, n’est- ce pas ce que font les prépas ENA ?
Regrouper les concours en « banque commune » n’est-ce pas d’abord une façon de faire des économies et de simplifier leur calendrier ?
Élargir les débouchés des prépas littéraires, n’est-ce pas un but logique ?
Si, bien sûr. Tout ce que vous dites est vrai. Pourtant ce sujet, et en particulier l'intervention de Nevermore, nous montre que tout n'est pas si simple [Nevermore dit subir un système uniquement orienté vers la réussite au concours de l'ENS, concours qu'elle juge hors de portée, pour un certain nombre d'élèves de prépa moyennes ou de second ordre ; elle semble aussi se poser des questions sur l'articulation entre les savoirs acquis en prépa et les enseignements/spécialités des établissements signataires de la BEL - d'ailleurs peut-on vraiment parler à leur sujet, comme vous le faites pour l'ENA (je suppose que vous faites référence aux IRA et autres écoles de la fonction publique) - de "sous-produits" de l'ENS ?]. Cette perte de sens serait, selon elle, à l'origine de beaucoup de souffrances "autour d'elle".
Il faudrait voir dans quelles proportions les souffrances relatées ici existent… Il est troublant de voir ce que ce système d'excellence (l'idée n'est pas ici de contester la qualité de l'enseignement) génère, sur le plan individuel. Pour moi un bon système, c'est celui qui présente le meilleur rapport bénéfice/coût (sur le plan collectif et sur le plan individuel, et pas seulement d'un point de vue économique, mais aussi humain), c'est du moins ainsi que sont/ que devraient être évaluées toutes les actions publiques.

[Cela dit, j'ai bien noté, grâce à l'intervention d'Ammy que le passage par une classe préparatoire littéraire a dans une certaine mesure facilité sa préparation à l'agrégation : c'est - peut-être - un élément de réponse à apporter à Nevermore]
Jeanne-Héloïse a écrit :Il est troublant de voir ce que ce système d'excellence génère, sur le plan individuel.
L'enjeu serait peut-être justement de sortir de ce dogme de l'excellence. C'est un mot qui ne veut rien dire ; est-ce être excellent que de savoir pondre en six heures une dissertation parfaite ? Est-ce être excellent que de pouvoir faire correspondre n'importe quelle date un événement historique ? Est-ce, finalement, être excellent que de finir premier de l'agrégation ? Là dessus, je pense que ce n'est pas simplement le système des prépas qui est en cause ; mais tout une rationalité de l'enseignement supérieur en France qui ne fait que reproduire depuis le XIXe siècle les même schèmes et les mêmes "intelligences". Il faudrait briser - c'est mon côté révolutionnaire de la dernière pluie - le dogme de l'excellence, casser celui du rayonnement, et cesser de croire aux logiques de classement. Elles sont en totale contradiction avec le travail de recherche vers lequel se profile ceux qui sortent de ces Grandes Écoles et en totale contradiction avec ce qui fonde profondément la démarche du chercheur selon moi. Un premier pas dans la déconstruction de ces structures vieillis et toxiques serait peut-être une réforme fondamentale de l'agrégation…

Même si toutes ces choses peuvent sembler éloigner des problèmes soulevés ici, je suis convaincu - moi qui n'est pas vécu la prépa directement, mais qui ait été soumis de très très près à ses conséquences psychologiques - que derrière cette souffrance c'est toute une structure de l'enseignement supérieur et de la recherche qui est en cause. C'est insupportable, vu de l'extérieur, et quand l'on souffre soi-même de voir souffrir l'autre, de constater comme tout cela repose sur une simple reproduction des codes, une simple auto-alimentation d'un système qui se légitime lui-même…

Je crois donc, définitivement, qu'il faut sortir de l'excellence et cesser de croire que l'intelligence, le talent ou la finesse d'esprit se mesure à l'aune d'une dissertation de six heures ou d'une capacité à connaître toute l'Histoire du monde. La prépa aujourd'hui n'offre en rien des portes vers cette ouverture d'esprit qui me semble indispensable à la réflexion ; les témoignages montre assez que ceux qui tentent de résister au système, et même ceux qui y adhère sans conviction, sont brisés dans l'amour même qu'ils peuvent avoir de la réflexion.

La question maintenant, c'est celle de savoir si ceux qui peuvent décider la réforme auront le courage ou l'envie de la faire, eux qui sont les "enfants" de ce système…
Sujet : "Faut-il être excellent ?"
Vous avez 6 heures.
Leihe a écrit :Je crois donc, définitivement, qu'il faut sortir de l'excellence et cesser de croire que l'intelligence, le talent ou la finesse d'esprit se mesure à l'aune d'une dissertation de six heures ou d'une capacité à connaître toute l'Histoire du monde. La prépa aujourd'hui n'offre en rien des portes vers cette ouverture d'esprit qui me semble indispensable à la réflexion ; les témoignages montre assez que ceux qui tentent de résister au système, et même ceux qui y adhère sans conviction, sont brisés dans l'amour même qu'ils peuvent avoir de la réflexion.
Ça résulte aussi d'un rapport presque exclusivement quantitatif au savoir, lequel ne laisse aucune place au retour sur soi (ce qui fait qu'on délaisse sa santé, son corps, même son intimité, car on ne fait plus la distinction entre son travail et ce qui nous est encore singulier) ni à la construction d'une "forme de vie" personnelle. A un âge où l'on prend conscience qu'on est en train de se construire, c'est dévastateur. Sur cette ouverture d'esprit indispensable à la réflexion qui manquerait à la prépa, je suis assez d'accord : un savoir, encore très classique, est imposé et avec une telle intensité et fréquence qu'il n'est plus possible d'envisager que la réflexion se fasse par d'autres moyens. Alors, les quelques projets de réflexion qui arrivent miraculeusement à mûrir se font dans les périphéries de ce savoir, mais en découlent presque toujours, quand le temps manque pour faire autre chose. C'est très frappant de voir souvent que les élèves qui achèvent la prépa se trouvent désoeuvrés, désemparés et ne savent pas quoi étudier, par où (re)commencer: soit ils finissent par rester sur des chemins balisés (pas forcément blâmables, attention) soit ils découvrent des objets d'étude complètement étrangers aux programmes de prépa comme s'ils réagissaient à contre-temps à la formation qu'ils ont reçue. Ce rapport quantitatif au savoir empêche -et c'est ce qui est aussi gênant, je trouve, avec mon recul- de prendre le temps de se construire soi-même une réflexion, de lire et, très important, de relire, de retourner à des textes qui nous influenceront profondément ensuite. On peine à se constituer une bibliothèque personnelle. Avec la prépa se perd souvent (et j'exclus bien sûr les révisions et relectures de fiches) cette dynamique du savoir, qui n'est pas que progression (vers une hypothétique excellence), mais aussi secousse et retour sur ce qui n'a pas été compris, sur quelque chose d'essentiel qui n'avait pas retenu l'attention auparavant mais qui fera sens ensuite. Contrairement à ce que veut faire supposer la prépa, qui se construit sur deux ans de progression nécessaire, et à laquelle on assigne un but (un concours), la réflexion ne marche pas, je crois, ainsi. J'imagine que toi, en tant qu'étudiant de philo à la fac (et maintenant dans une fac qui est vraiment loin de la course aux performances, mais plutôt dans une logique d'échanges, de réflexion commune, où l'on prend aussi son temps), tu es plutôt dans cette attitude-là.
C'est assez terrible de lire certains témoignages qui font état de cette déroute du sens, en tout cas…
On dévie un peu du sujet sans doute, et je n'ai pas non plus de remèdes à proposer, y compris pour les modalités d'évaluation et les concours, je suis une idéaliste.

[A Nevermore qui m'évoquait : je ne cherchais pas à tourmenter même si mon message n'était sans doute pas agréable à lire et à entendre. Si tu te sens à peu près bien où tu es, ta frustration mise à part, restes-y : au-delà d'une éventuelle réussite au concours, tu en tireras forcément quelque chose, ne serait-ce que pour les LC, travaillées avec une redoutable efficacité dans ces grands lycées.]
Je ne sais pas si mon expérience est suffisante pour constituer un témoignage enrichissant, mais je suis actuellement en hypokhâgne dans un très bon lycée parisien et je connais également cette pression que vous évoquez tous. Je crois que mon moral n'a jamais été aussi fluctuant que cette année, mais je pense avoir trouvé quelques pistes pour profiter des bons côtés de la prépa sans me perdre tout à fait.
Il est vrai que l'enseignement n'est pas toujours ce à quoi je m'attendais, on survole beaucoup de choses en classe pour étendre notre culture, mais il ne s'agit au fond que de coquilles vides si l'on n'approfondit pas les sujets par-soi-même, et pour cela, le temps manque.
Il y a aussi les professeurs qui, bien que très intéressants pour la plupart, s'attendent à ce que nous partagions immédiatement l'amour et la compréhension de leurs disciplines. Et puis il y a l'exemple effrayant certains étudiants qui travaillent avec acharnement sans avoir de recul par rapport à ce qu'ils font, les listes de vocabulaire à apprendre, les lectures obligatoires, et le niveau à tenir quand on commence l'année avec de bons résultats. Et puis il y a le classement, le sentiment de ne rien valoir lorsqu'on voit que d'autres parviennent très bien à faire ce qu'on attend d'eux.
Je crois que le piège, dans tout cela, c'est le manque de recul par rapport à une certaine façon de considérer les études. Non, l'excellence scolaire ne doit pas être un mode de vie. Rencontrer des obstacles, accepter les contraintes, tout cela doit nous apporter quelque chose et non nous réduire à un être desséché et plein de vide. La prépa n'est pas un monde en soi, elle prend certes beaucoup de temps, mais ce n'est qu'une composante de l'existence. J'ai du mal à ne pas culpabiliser quand j'ai l'impression de ne pas travailler autant que je le devrais, mais il y a des choses que je n'ai pas envie de sacrifier, et je ne veux pas oublier que je travaille pour moi et non contre moi.
Je ne suis pas encore certaine de vouloir faire une khâgne l'an prochain, mais je ne regrette pas d'avoir vu ce qu'était une hypokhâgne. C'est un bon moyen d'être exigeant avec soi-même, et les nombreux travaux nous donnent réellement la possibilité de progresser. La pluridisciplinarité permet également d'être sûr de ses préférences, et peut-être de prendre goût à certaines matières mal enseignées au lycée. Je pense en fait que la prépa est un système intéressant en soi, justement en tant que "préparation", en tant que point d'appui vers autre chose, mais que ce que nous sommes contraints de projeter dessus est particulièrement nocif.
Polo, ce qui me tourmente, c'est ce silence béant dans lequel chacun s'enferme. Et SI j'avais des camarades dans le même cas ? Et d'ailleurs, tiendrai-je jusqu'au bout, moi qui me sens comme entrée dans une phase de résistance, refusant d'abandonner alors que je suis de plus en plus fragilisée par la khâgne ?

Ce silence me préoccupe. Le mien, celui des autres, et celui d'un système, plus généralement, ou l'on tait autant que l'on vante la prépa (ce, à juste titre, d'ailleurs).
Nevermore a écrit :Polo, ce qui me tourmente, c'est ce silence béant dans lequel chacun s'enferme. Et SI j'avais des camarades dans le même cas ? Et d'ailleurs, tiendrai-je jusqu'au bout, moi qui me sens comme entrée dans une phase de résistance, refusant d'abandonner alors que je suis de plus en plus fragilisée par la khâgne ?

Ce silence me préoccupe. Le mien, celui des autres, et celui d'un système, plus généralement, ou l'on tait autant que l'on vante la prépa (ce, à juste titre, d'ailleurs).
Il ne faudrait pas, parce que les témoignages ici sont particulièrement accablants, se laisser tenter aussi à abandonner alors que, justement, ta force d'indignation ici me paraît être une bonne stratégie de résistance en khâgne. Je ne voudrais pas que cette discussion, nécessaire à mener, ait cet effet pervers-là. C'est une dure décision que de quitter un établissement, très douloureuse sur le moment et parfois après, même si elle peut être nécessaire pour certain(e)s, qui étaient souvent bien avant le passage par la prépa des personnes fragilisées par d'autres expériences, puis qui se sont rendu compte qu'elles devaient vivre leur vie et leurs études selon une autre tonalité pour préserver leur santé mentale et psychique et leur inventivité.
Quant au silence… Il existe bien des centres d'aide psychologique mais chacun sait que quand un élève est en grande détresse psychologique il aura honte d'aller rechercher ce soutien. C'est au sein même des classes qu'une prise de conscience doit se faire. Tant que l'on n'aura pas fait le point sur ce système, qui n'est pas seulement une formation de haut niveau mais aussi une école de la performance, et tant que les professeurs ne sauront pas qu'ils ont face à eux des jeunes qui peuvent s'égarer, qui sont souvent encore des gamins (17 à 21 ans en gros) et qui ne peuvent vivre à temps plein pour un concours qui leur semble presque toujours comme inatteignable, on ne brisera pas ce silence. Pour l'anecdote, quand j'ai quitté la khâgne, j'ai reçu plus d'un mois après mon départ un message sur mon répondeur de la part de ma prof de spé lettres se demandant pourquoi elle n'avait pas ma copie dans son paquet du concours blanc. Comme quoi les structures à taille "humaine" sont loin de toutes communiquer. Léger malaise… (je n'ai pas rappelé)
Concernant ce silence que tu évoques Nevermore ; je pense qu'une des difficultés du passage d'un étudiant de prépa à l'université est le passage d'une forme d'anonymat à une autre forme d'anonymat. C'est assez saisissant de voir comme les deux systèmes "phare" des études supérieures en France propose un système qui, d'une manière ou d'une autre, réduit les étudiants à un silence.

Soit qu'ils soient écrasés sous un système tellement présent qu'ils ne peuvent y trouver leur voix, soit qu'ils soient isolés face à un système qui ne se disant pas ne s'éprouve pas non plus - rien n'est plus éthérée qu'une année à la fac où tout se règle d'une manière ou d'une autre sans que l'on sache comment et où il n'y ni contrôle ni contact nécessaire avec les autres - et fini par rendre totalement anonyme les étudiants entre eux, dans tout les cas il est assez difficile de sortir du mutisme. A l'université, il faut activement "choisir" d'aller vers les autres pour espérer parler à quelqu'un ; où s'inscrire dans les classiques fêtes étudiantes. Rien n'est plus anonyme qu'un amphithéâtre.

Ce lâché prise de l'université est aussi, je crois, quelque chose auquel un étudiant de prépa n'est pas préparé et qui fait la difficulté psychologique du post-prépa. L'intimité nauséeuse de la prépa ne laisse pas place à une intimité saine, mais à un vide relationnel possible - et cela d'autant que les étudiants de prépa s'insèrent dans une promotion "en court". Le danger de la chose étant, j'imagine, de se retrouver avec les mêmes personnes qu'en prépa à la fac…

Tout ça pour dire que s'il faut faire une critique de la prépa à cause des conséquences psychologiques qu'elle suppose ; il est important d'avoir à l'esprit que l'université est loin d'être un système idéal et qu'elle provoque, elle aussi, certain phénomène assez désagréable - isolement, anonymat, sentiment d'être lâché dans la nature, je-m'en-foutisme généralisé.
Je suis assez d'accord avec ce qui vient d'être rappelé : il y a des dépressions à l'université aussi, qui trouvent leur source dans d'autres types de dysfonctionnements, particulièrement en 1er cycle dans les disciplines littéraires (et notamment l'isolement en effet, l'anonymat, la sensation de vide, l'absence de perspectives professionnelles valorisantes à terme, compte tenu de l'image de l'université…). La question n'est pas d'opposer le système de l'université à celui des classes préparatoires, et il est évident que c'est l'ensemble qui doit être (et qui sera certainement) repensé. En attendant, ceux qui ne veulent ni de l'un ni de l'autre, je le constate autour de moi (notamment à travers les conseils angoissés des parents à leurs enfants), tentent de partir se former à l'étranger quand ils en ont les moyens, ou… tentent le concours d'entrée à Sciences Po. Il faut reconnaître que cet établissement a su opérer une mutation réussie (le Sciences Po d'aujourd'hui n'a plus grand chose à voir avec celui de mon époque), et l'attraction, la séduction qu'il exerce pourraient fournir des pistes de réflexion sans doute assez intéressantes.
Après avoir lu vos posts, je voudrais apporter un témoignage plus positif de la prépa car tout le monde n'en ressort pas non plus blessé comme vous l'avez été. Pour ma part, je ne regrette absolument pas d'avoir passé deux ans dans ma prépa même si j'ai eu une sensation d'enfermement qui me pesait assez pendant la khâgne. Il y avait des moments de stress, en particulier lors des dst hebdomadaires et avant certaines colles mais je crois qu'avec l'habitude j'ai appris à canaliser ce stress. J'étais très timide avant d'entrer en prépa et je n'étais pas à l'aise à l'oral, mais après deux ans à passer des colles, ce n'est plus un problème. Contrairement à ce que je lis, la prépa m'a donné confiance en moi et en mes capacités à progresser car à chaque fois, en début d'hypokhâgne puis de khâgne j'ai eu de mauvaises notes, qui se sont améliorées au fur et à mesure de l'année. Je n'ai pas été marquée par des remarques blessantes car les commentaires sur les copies ou après les colles, même s'ils étaient déplaisants à entendre, avaient toujours pour but de m'aider à progresser et ils étaient assortis de conseils. Les cours n'étaient pas toujours passionnants, mais c'est pareil partout, cela dépend des profs et des programmes (pour la khâgne) et à ce niveau-là j'ai préféré les profs et les cours de khâgne. Mes profs étaient pour la plupart très humains, certains nous demandaient régulièrement comment nous allions, ils étaient là pour nous encourager et nous rassurer quand ça n'allait pas.
C'est vrai que les mauvais souvenirs ont tendance à s'effacer maintenant que je n'y suis plus. Il y a eu les mauvaises notes, difficiles à encaisser au début, et puis ensuite on se dit que c'est pas grave, on fera mieux la prochaine fois. Je n'ai eu qu'une crise de larmes pendant ces deux ans, c'était en hypokhâgne, après une ènième mauvaise note en philo, quand on se dit que finalement on est peut-être vraiment nul en philo et qu'on ne progressera décidément jamais, et que mon père a voulu que j'en parle, que j'analyse ce nouvel échec pour comprendre ce qui n'allait pas et ça a été comme ouvrir la boite de Pandore parce qu'il me poussait à exprimer tout ce sentiment d'échec que j'essayais d'enfouir en le laissant derrière. Les mauvaises notes peuvent être comme un cercle vicieux et il est difficile parfois de se dire qu'on est capable de faire mieux cette fois-ci que les 3 ou 4 fois précédentes, et ça a été le cas en philo pour moi. Mais il ne faut pas oublier le bonheur des bonnes notes, en particulier celle que l'on reçoit après une série de mauvaises.
En prépa je relativisais beaucoup, je faisais des projets pour l'année suivante, j'essayais de me projeter. Je n'y étais certainement pas heureuse mais je n'y étais pas malheureuse non plus. J'ai eu la chance d'avoir des parents qui m'ont soutenue, ce qui apparemment n'a pas été le cas pour certains ici et je dois reconnaitre que ça a été décisif pour moi. Sans eux je n'y serais probablement pas arrivée. Ma mère avait été en prépa et abandonné un peu avant la fin de la première année et comme elle l'avait vécu je crois qu'elle comprenait exactement ce qu'il pouvait y avoir de difficile à vivre et comment me soutenir au mieux. C'est vraiment important d'être entouré. Beaucoup ici disent avoir perdu contact avec leurs amis de lycée qui ne comprenaient pas, ça n'a pas été mon cas car la prépa était à 1h30 de chez moi donc je rentrais pratiquement tous les week-end, ça a beaucoup compté pour mon équilibre.
Je voudrais aussi dire un mot au sujet de la BEL. Tous les élèves de mon lycée ne préparent pas l'ENS, certains préparent spécifiquement les écoles de commerce ou d'interprétariat, le celsa, les science po etc, et les profs leur font parfois des épreuves spécifiques lors des dst hebdomadaires et des colles. Ces débouchés ne sont pas complètement éloignées de la prépa littéraire et mes anciens camarades qui ont intégré ce type d'écoles en sont en général satisfaits.
Je garde un bon souvenir de la prépa parce qu'elle m'a donné un sentiment d'accomplissement. J'ai beaucoup appris, j'ai progressé, su surmonter des échecs et des moments de stress et puis j'y ai rencontré des profs et des amis formidables. Maintenant, ce n'est absolument pas le cas de tous les élèves de ma classe. Certains ont très mal vécu leurs deux années, ont perdu confiance en eux, sont devenus beaucoup plus stressés, etc. Certains cubes nous disaient avoir très mal vécu leur première année de khâgne et se sentir beaucoup mieux en cube, car ils y arrivaient mieux en travaillant moins. Il me semble que la manière dont on vit sa prépa dépend pas mal des personnes, des conditions dans lesquelles ils la vivent (l'endroit où l'on vit, l'entourage etc.) et puis certainement aussi de la prépa elle-même parce que les profs jouent quand même un rôle important.
A la fin de l'année mais avant les résultats des écrits, les élèves de khâgne de ma prépa organisent un petit spectacle où ils font des sketchs sur la prépa et remettent des prix aux profs. Je crois que c'est mon meilleur souvenir de prépa car la partie difficile est passée, et tout le monde en rit, fait la paix avec ses démons et dit au revoir à tout cela en quelque sorte.
Je voulais juste parler un peu du positif pour ne pas effrayer complètement ceux qui envisagent de se lancer dans une prépa.
Jeanne-Héloïse a écrit :ou… tentent le concours d'entrée à Sciences Po. Il faut reconnaître que cet établissement a su opérer une mutation réussie (le Sciences Po d'aujourd'hui n'a plus grand chose à voir avec celui de mon époque), et l'attraction, la séduction qu'il exerce pourraient fournir des pistes de réflexion sans doute assez intéressantes.
Oui… Bon. En termes de qualité d'enseignement, ce n'est pas comparable.
La qualité (et dans une certaine mesure le "sérieux") de l'enseignement de l'IEP (de Paris) a tout de même un peu progressé ces dernières années. La différence majeure est à mon avis plutôt dans la nature et les objectifs de l'enseignement, qui sont eux effectivement (et à raison) tout autres.
https://www.diffusion.ens.fr/index.php?res=conf&idconf=533

Je viens de trouver, sur le site de Normale, une conférence donnée à l'ENS par des psychiatres qui touche EXACTEMENT à notre topic. Terrible !
La conférence est donnée par des psychologues, non des psychiatres, et, en raison du biais qui est celui du praticien, qui voit des patients, non des élèves, elle déroule un discours "dramatique", qu'il faut relativiser. Je ne trouve pas cela "terrible", mais intéressant… oui.