Hypokhâgne - Conséquences psychologiques

La filière littéraire

97 réponses · Page 3 / 5

Polo a écrit :Alors, ce qui me gêne un peu dans le système de la fac, c'est cette spécialisation un peu trop rapide dans un domaine. Et parfois, ce domaine est des plus pointus… ça me conduit à un constat qui m'a plutôt chagrinée à mon arrivée à la fac (si si, je reconnais aussi des qualités à ce système !) : c'est le manque cruel de repères des étudiants. Alors, oui, on a vu de manière très pointue les textes théoriques et les querelles sur le théâtre au XVIIe siècle mais je n'ai pas l'impression que les étudiants (et je précise que ce n'est pas un jugement à l'emporte-pièce, je suis intégrée dans ma promo et je le constate moi-même) ont suffisamment une vue d'ensemble sur la littérature. Il y a des cours de littérature sur chaque siècle mais les étudiants n'arrivent pas -ou pas assez- à les dépasser pour appréhender le fait littéraire (et culturel) dans son ensemble et sa spécificité. Peut-être que 76man et d'autres, vous avez la chance (j'hésite à employer ce mot) d'être dans de bonnes promos en compagnie de camarades curieux mais je ne pense pas qu'on puisse généraliser le modèle du bon étudiant passionné par les lettres.
Bonjour. Je me permets de répondre à la partie dans laquelle je suis cité. Et je suis tout à fait d'accord avec vous, Polo. Je regrette qu'il n'y ait pas dans ma fac des cours d'histoire littéraire, sinon un cours en L3 baptisé "Critique littéraire" et s'employant à définir ce qu'est la littérature - mais je ne suis qu'en L2, alors encore un peu de patience 🙂. Sinon, je pense que la culture générale ne peut être enseignée, et que tout dépend de l'élève; même si certains profs arrivent à nous mettre sur la voie. Par exemple, j'ai un prof de XVIIe passionnant et spécialiste du jansénisme; et patatra, me voilà avec les Confessions de Saint Augustin en livre de chevet. Ou bien encore un prof qui nous initie à la musique "classique" (je déteste ce terme), musique qui ne m'attirait pas du tout avant, et que je découvre avec plaisir. Sinon, personnellement, j'ai la chance de côtoyer des étudiantes (bah oui, il n'y a presque que des filles!!!) passionnées par la littérature, et l'art en général (cinéma, musique, peinture…). Alors bien sûr, la plupart des étudiants sont là pour lire les œuvres au programme en croyant que seules celles-ci leur permettront d'obtenir un concours; donc je ne dirai pas que les étudiants de lettres sont forcément des étudiants modèles, mais j'ai la chance d'en connaître. Et je suis encore une fois d'accord quand vous dites que la culture générale des étudiants de L2 est insuffisante - pour la plupart -, et je suis parfois navré de voir que personne ne connaît tel ou tel auteur, tel ou tel livre - j'étais la dernière fois le seul à savoir que Faust avait été traduit par Nerval en 1827. Voilà pour une petite réponse, certes succincte, mais suffisante je pense.
J'ai posé une question à ma prof et elle m'a répondu que les études universitaires de lettres sont très différentes du droit ou de l'économie dans l'organisation des matières notamment. Je pense qu'il est bien de le préciser. Je veux dire par là, qu'il n'y a pas UNE matière à proprement parler.
Bonjour,
J'aimerais réactualiser ce sujet enfoui dans les tréfonds du forum car malgré toute la détermination, la passion et l'exaltation de futurs lycées vis à vis de leur future prépa, ou au regard bien d'étudiant qui se sentent épanouis et motivés dans ce "milieu", il touche cependant une large part d'étudiants.

Pour ma part, j'ai vécu une année d'hypokhâgne passionnante, tant au niveau humain qu'au niveau intellectuel. Il s'agissait d'une prépa "honnête" ; c'est à dire ni "mineure" (mais quel terme hautain!), ni une "grande prépa". J'y travaillais avec envie, effort, amour, acharnement - soutenue par de très bons professeurs et baignée dans une ambiance de classe agréable, sérieuse, humaine, amicale. Mon perfectionnisme - ou orgueil ?- m'a conduit cette année dans un autre lycée parisien, meilleur, et qui m'avait longtemps fait rêver (Cf. le traditionnel et un peu topic "pourrais-je entrer en hypokhâgne ?").
On se plait à rêver à des lycées prestigieux, mais à quel prix ? Un bref tableau : les élèves se parlent peu, ne partagent rien en dehors de quelques fiches ou des pages de Gaffiot, la sociabilité ne dépasse pas les frontières du domaine scolaire. Les professeurs ne sont ni plus passionnants, ni plus encourageants que dans mon précédent lycée. Parfois même, beaucoup moins dynamiques et agréables.
On trouve les stéréotypes de "machines" qui ne mangent pas le midi, dorment peu, ne voient ni leurs famille, ni leurs amis ; ça prendrait "trop de temps". Les devoirs hebdomadaires du samedi matin rendent difficile les traditionnelles journées "bibliothèques" que je m'offrais l'an passé. L'emploi du temps est intense, l'ambiance désagréable; je pensais concrètement me donner corps et âme pour tenter l'ENS, mais je n'ai plus que l'envie de passer à autre chose; d'étudier réellement toutes ces matières qui me passionnent, en oubliant la dimension mécanique, sur-intellectualisante, écoeurante que je ressens parfois.

Je ne suis pas la seule, nombre de mes amis sont dans le même cas. A cela s'ajoute l'angoisse de n'avoir "qu'UN concours" (avec 4% d'admis pour Ulm, rappelons-le), c'est à dire, dans le cas de "petites prépas": ne pas savoir que faire, ou aller, avoir sa place happée par le prestige des "autres là-haut sur la montagne", comme on nous disait.

Le dimension sacrificielle des études est-elle donc le prix de la réussite ? Est-ce vraiment plus important que la chaleur humaine, que la valeur de l'amour, de l'épanouissement personnel, d'un autre regard sur le monde que celui que nous offrent les livres ?

Il y a un bon nombre de choses que je ne comprends plus. Je ne lance aucune question, c'est vrai, mais j'aimerais relancer ce topic et lire vos avis, personnels ou plus objectifs, sur le sujet.

Je vous remercie chaleureusement.
Pour moi, imposible d'en sortir indemne. C'est un sacrifice oui, qui a la contrepartie de faire de jolies lignes sur le CV, de faire acquérir en peu de temps une culture énorme, d'ouvrir des perspectives "intellectuelles" très intéressantes et vers lesquelles il n'est pas forcément évident de se tourner spontanément, de faire connaître sa capacité de travail, de l'agrandir, contraint ou forcé. Mais c'est une humiliation de tous les jours et une épreuve d'abnégation de tous les instants.

Sans doute que tout dépend du lycée. Mais globalement, les témoignages se croisent de façon assez éloquente pour comprendre que même dans un lycée "agréable" - pour faire vite - la frustration, le sentiment d'insignifiance, l'angoisse voire la dépression sont très souvent présents, sous des formes diverses, allant de la gastro imaginaire, de façon consciente ou non, qui dure deux semaines, à l'arrêt complet pour cause de santé morale.

Je pense que si l'envie est là, il peut être bien d'essayer. Mais attention à la claque, elle est magistrale… et pas simplement sur le plan scolaire.
Mon témoignage ne sera qu'un témoignage de plus sur les effets parfois ravageurs de la prépa…
Si j'y ai fait de belles découvertes sur le plan intellectuel, il est certain que j'y ai aussi perdu quelque chose de pourtant essentiel, et que seule la fac m'a permis de retrouver ensuite: le plaisir de travailler.
Pendant mes trois années de prépa seuls comptaient les résultats, la possibilité d'une réussite au concours. Il n'y avait plus de plaisir à réfléchir à un sujet de dissertation parfois stimulant, seulement l'angoisse de ne pas faire quelque chose d'assez bon. Il n'y avait pas le plaisir de découvrir des éléments en parcourant un ouvrage: il s'agissait d'emmagasiner au plus vite la somme de connaissances qui s'y trouvaient pour pouvoir les réutiliser dans la prochaine dissertation. Il n'y avait plus le temps de lire des oeuvres indépendamment de tout programme, juste par intérêt…ou du moins si je le faisais, la culpabilité pointait vite le bout de son nez.
Il va sans dire que ce sont trois années que j'ai passées dans un état d'angoisse permanent, particulièrement inhibiteur. Mes professeurs (du moins certains) ne cessaient de me répéter qu'il fallait m'en défaire, mais ils n'avaient pas compris (ou ne voulaient pas comprendre) que cet état était le fait de la pression permanente que l'on pouvait y recevoir (d'autant plus vrai en troisième année, après de bons résultats à l'ENS en première khâgne, qui pouvaient laisser espérer une intégration à la deuxième tentative) et s'y mettre du fait des remarques incessantes sur l'inanité de notre avenir si l'on se contentait ensuite de la fac. Il était aussi évidemment le fait de remarques qui engageaient toute notre personne, et non simplement un travail à un moment T. Lorsqu'on lit sur une copie que l'on ne sait pas écrire (sic!), ou que l'on nous balance que l'on n'est pas littéraire alors qu'on est inscrit en Lettres modernes et espère y faire carrière par la suite, nécessairement l'on plonge dans une remise en question des plus fondamentales.
Alors moi aussi je suis passée par le stade de la gastro imaginaire (et même bien plus, j'ai fini une fois aux urgences, terriblement mal, pour "surmenage" selon les médecins), et l'on me faisait croire que le problème ne venait que de moi, en gros que j'avais un problème psychologique. Bizarrement, tout cela s'est effacé quasiment instantanément une fois la prépa quittée…Alors sans doute suis-je plus fragile que d'autres, bien sûr j'ai un problème de confiance en moi qui ne pouvait que se trouver amplifié par la prépa, mais je ne peux m'empêcher de penser que tout cet environnement que je considère aujourd'hui comme tout à fait délétère avait sa part de responsabilité dans tout ça.
Je travaille tout autant à la fac, je passe aussi le plus clair de mon temps plongée dans les livres, mais ma relation aux études a changé du tout au tout, grâce à certains professeurs (et surtout ma directrice de recherche, que je ne remercierai jamais assez) qui ont su me redonner un peu confiance, ne cherchant plus à m'enfoncer mais bien à me tirer vers le haut.
Bien sûr, je ne jette pas la pierre à tous les professeurs de classes prépa, certains sont formidables et j'en garderai à jamais un souvenir impérissable, mais l'attitude de certains, associée à un cadre particulièrement contraignant et stressant (puisque la perspective est bien celle d'un concours à réussir), ne peut que générer chez certains un sentiment de malaise et par là-même un rapport assez négatif aux études.
+1, entièrement. J'ai à peu près la même expérience - avec peut-être plus de passages aux urgences…

Niveau commentaires : "il serait temps d'apprendre à disserter", "apprenez à penser maintenant, ça suffit le laisser-vivre", "pourquoi autant d'efforts inutiles ?", "ici nous ne sommes pas dans des rapports de civilité mais dans des rapports de maître à disciple", "vous n'avez décidément pas la fibre poétique", "vous avez eu votre bac aux enchères ?" et j'en passe. Et je tiens à préciser que j'ai toujours été en tête de classe, cela non pas pour m'en vanter - ce serait bien malvenu - mais pour penser un peu à ceux qui étaient dans les derniers de ce classement stupide.
Après un an et demi de prépa, je suis dépressif.
Enfin… Je l'étais déjà avant. 😀
+1 aussi ahah. 😀
Vous devriez monter un groupe des "(ex-)Prépateux dépressifs anonymes" 😀
Bonjour,

Je suis très touchée par ces témoignages… Je remercie chaleureusement Nevermore d'avoir relancé cet important sujet.
J'ai une question aux auteurs de ces témoignages : pendant votre prépa, avez-vous fait part de ces tourments (du simple tracas/découragement à la véritable blessure psychologique et aux problèmes de santé) à des adultes (je ne parle pas des profs, mais de parents ou d'amis, extérieurs au lycée) Et si oui, que vous disaient-ils, que vous conseillaient-ils ? Et si vous n'avez-rien confié de vos états d'âme, pouvez-vous nous dire pourquoi (étiez-vous complètement livrés à vous-même ? En rupture familiale ? Aviez-vous honte de "déprimer", peur de décevoir ou d'inquiéter votre entourage ? Mettiez-vous un point d'honneur à ne rien dire ?)
Merci beaucoup.
Bonjour,

En parler est parfois pire : j'entends par là que les personnes qui nous aiment ont peur pour nous et ne comprennent pas. Je ne veux pas paraître hautaine, mais je crois qu'il est impossible de vraiment comprendre ce qui se passe en prépa, je veux dire dans le quotidien, dans le ressenti journalier d'une prépa, tant qu'on n'y est pas. On n'a pas idée, vraiment, de ce qui s'y passe. Mes parents ont insisté pour que j'arrête en cours de route, parce que j'avais essayé de leur faire part de mon mal-être. Ils ne comprenaient pas que je ne voulais pas partir - j'ai fait mes deux années entièrement -, simplement partager un peu de ce poids au creux de l'estomac qui me dévorait jour après jour. J'ai arrêté de leur en parler assez vite, pour ne pas les inquiéter - la distance aidant. Ca a été le début d'une grande distance entre nous, qui n'a jamais disparu et qui, je pense, demeurera encore longtemps - voire toujours. Ce n'est ni de leur faute, ni de la mienne. C'est juste que la situation ne pouvait pas être comprise de la même manière des deux côtés et que je n'ai jamais réussi à leur faire comprendre, vraiment, ce que je vivais.

Au niveau des amis - si tant est que l'on ait encore des amis en prépa, dans la mesure où les anciens se lassent du discours de mal-être assez rapidement et où la prépa n'est pas un lieu où l'on se fait des amis - le problème est un peu le même. Certains sont très présents, d'autres ne comprennent pas, dans tous les cas on est toujours seul face à son sujet de dissertation, face au prof pendant une colle, le soir en rentrancht chez soi et devant l'ampleur du travail à faire.

Un point d'honneur à ne rien dire, je ne pense pas. C'est aussi une question de tempérament. Personnellement - et comme toujours - j'ai choisi le repli parce qu'il était plus simple et finalement, mieux pour tout le monde sur le court terme. Ca a été dévastateur ensuite, et sans vouloir faire d'emphase, je ne crois pas que ce genre de "rupture" soit réparable. C'est une étape à passer, on la passe comme on peut.

La prépa a été pour moi une véritable blessure psychologique. Depuis je ne peux plus écrire sereinement, ma phobie scolaire a pris une ampleur que je ne pensais pas possible, je suis parfois très mal à l'idée d'être dans une salle de classe et qu'un professeur fasse l'appel pour contrôler qui est là ou pas. J'étouffe très rapidement lorsque l'on me parle d'une façon un peu sèche, parce que je ne supporte plus que l'on s'adresse à moi de cette façon. Ca peut être un point fort, renforcer le caractère. Mais c'est aussi révélateur de quelque chose de bien plus grave, à mon avis : ces élèves, passionnés au départ, à qui l'on bourre la tête en voulant leur faire gober qu'ils sont l'élite de la nation, sont en fait les tourmentés du système scolaire, ceux qui ont perdu leur légèreté face à leur objet d'étude et qui cherchent ensuite, par tous les moyens, à retrouver ce qu'ils ont été forcés d'oublier : le plaisir de l'apprentissage et de la connaissance.
Bonjour Jeanne-Héloïse,
Durant la prépa, mes professeurs voyaient bien que ça n'allait pas, mais je n'en ai pas fait part à des parents ou amis. Parce que d'une part j'ai choisi la voie littéraire seule, contre l'opinion de ma famille, et que je n'avais donc pas le droit de me "plaindre" de quoi que ce soit chez moi.
D'autre part parce qu'il y avait effectivement de la honte…Honte de déprimer comme cela alors que j'étais première de ma classe, ce qui laissait quand même présager de bonnes choses pour l'avenir, honte de ne pas réussir à faire face à tout cela sans se laisser atteindre, honte de ne pas "profiter à fond de cette chance que l'on nous a offerte d'intégrer la classe préparatoire" comme on nous le disait si bien.
Il y avait aussi sans doute de la peur que l'on me dise là aussi que j'étais trop faible, que je ne ferai rien de ma vie car on ne fait rien dans sa vie quand on se laisse abattre comme cela (entendu en prépa, cela aussi…).
Les raisons sont bien difficiles à analyser, mais le fait est là, égoïstement cela me rassure de voir que je n'étais pas seule dans cette situation comme on a bien voulu me le laisser entendre, et en même temps cela fait peur de voir à quel point ce système peut conduire à de tels malaises étudiants, malaises qu'il faudrait peut-être commencer à prendre en considération…
Merci, vraiment, d'autant que ce sujet ravive sans doute quelques souvenirs douloureux. Autre question, mais si c'est trop, ne répondez-pas… Pourquoi avez-vous continué (= avez-vous fait une khâgne) ? Je veux dire : qu'est-ce qui a été plus fort que la souffrance ? (question adressée à toutes les deux, je viens de lire votre réponse aussi Nathalie et vous répondez d'ailleurs en partie à ma question…)
Plusieurs choses.

Déjà, le fait que j'ai tellement fait de sacrifices pour entrer en prépa, qu'il aurait été peut-être encore plus ravageur de partir en plein milieu et de rester sur une impression de non-fini. Peut-être aurais-je eu longtemps le sentiment d'un échec - à juste titre ou pas.

Ensuite, la distance. Mes parents m'avaient installée loin, hors de question pour moi de leur demander de venir me chercher au bout de six mois, d'un an ou d'un an et demi. J'étais partie pour deux ans, point. Eux-mêmes ne voyaient pas les choses ainsi, mais c'était important pour moi. Puis je vivais bien, toute seule. Ca avait des bons côtés - et les retours à la maison étaient globalement chaleureux et agréables.

Puis la soif de connaissances, malgré tout. J'ai appris en deux an bien plus que je ne pouvais l'imaginer. La prépa, c'est exponentiel pour la culture. J'ai fait une rencontre, un professeur que je n'oublierai jamais, le seul qui semblait ne pas avoir cette carapace frigide qu'avaient les autres. Je suis restée en contact avec lui, je l'avais contacté un jour de mal-être profond. Il m'avait répondu à 6h du matin, de façon très douce, très gentille, très responsable. Sans lui, j'aurais sans doute craqué.

Enfin, le CV. Ca peut paraître futile, mais une fois qu'on y est, autant y rester jusqu'au bout, au moins pour le CV. De ce point de vue là, j'ai eu raison. Je bénéficie encore aujourd'hui, amplement, de cet avantage là.
Je n'avais pas lu ton message en répondant, Lohelia, mais tout ce que tu dis est très juste.
Ce malaise a pour moi aussi généré une certaine distance qui perdure encore aujourd'hui avec ma famille, mais aussi avec mes amis d'avant la prépa. Ils ne comprenaient pas comment une première de classe en prépa pouvait avoir peur de rater sa vie, pouvait se sentir mal, pouvait angoisser pour tout, et moi je ne savais pas non plus leur expliquer.
Et cela a inévitablement laissé des traces.
J'ai eu la chance d'avoir une directrice de recherche formidable en arrivant à la fac, qui a pu comprendre cela et faire changer mon rapport aux études, mais pour moi aussi la prépa reste une période noire de ma vie.

Jeanne-Héloïse, si j'ai continué, et fait trois ans en prépa, c'est d'abord parce que le pire n'est arrivé qu'en troisième année, quand l'équipe professorale a changé, avec le départ de profs très humains (dont celui qui m'a soutenue pendant toute ma première khâgne, me permettant de tenir) et l'arrivée de d'autres qui ne nous considéraient plus que selon nos résultats… C'est aussi à cause du discours qui y régnait, et qui nous faisait savoir qu'il n'y avait rien de pire que la fac, que c'était l'échec et le chômage assuré. Mais aujourd'hui, maintenant que je sais qu'il n'y a rien de vrai là-dedans, je regrette amèrement d'être restée.
Je dois me déconnecter, mais je tiens à vous remercier de ces réponses. Il ressort toujours des témoignages relatifs à la prépa l'expression d'une souffrance (plus ou moins grande selon les personnes) et d'une tristesse, et aussi paradoxalement un certain … entêtement à y rester… Une répulsion et une attirance pour un système que vous décrivez comme étant particulièrement rude et assez inhumain. Je relève aussi la présence d'une personne réconfortante (pendant la prépa pour Lohélia, et juste après pour Nathalie). Mais je ne puis que relever un certain "dégoût" consécutif (et éphémère, il faut l'espérer) pour les études et/ou les lettres… et une relative perte de confiance en soi. Je trouve cela un peu préoccupant…
Bonjour,

Je réponds déjà à Nevermore car je comprends tout à fait ce qu'elle ressent. Je crois que tu es passée d'une prépa agréable, où l'on prend presque plaisir à apprendre, à une "grande prépa" ? J'ai fait la même chose, mais j'ai arrêté la khâgne (à H4) en cours de route, à ce moment-là de l'année d'ailleurs (je déteste toujours le mois de novembre depuis). Je vais préciser certaines choses, bien que j'aie déjà un peu "témoigné" quelques messages plus haut.
Même si ma première année a été une réussite (les profs étaient chaleureux, quelques-uns m'ont donné envie d'aller plus loin, je ne me sentais pas trop angoissée, j'avais encore le temps de lire autre chose à côté, en particulier ce que j'étudie maintenant, curieusement), j'ai voulu viser plus haut car l'hétérogénéité des niveaux fait que les meilleurs éléments, souvent, ne peuvent pas toujours aller au bout de leurs capacités. Bref, j'ai été acceptée dans une "prestigieuse prépa", j'ai changé de ville, je me suis retrouvée dans une ville où je n'avais jamais mis les pieds (et que je n'aime toujours pas), où je ne connaissais pour ainsi dire personne, et là j'ai craqué. La solitude (j'avais un studio et préférais manger chez moi car j'avais peur des autres, j'avais un énorme complexe d'infériorité, et j'ai toujours eu du mal à manger devant les autres…), l'éloignement, le complexe de la provinciale (un peu chti) débarquant dans une classe de 60 élèves se connaissant déjà ont favorisé le retour d'autres souvenirs très douloureux pour moi, du collège au lycée, ont exacerbé certaines difficultés à échanger avec mes parents (les conversations au téléphone ne durant jamais plus de deux minutes). Tous ces facteurs ne m'ont pas aidée à me mettre sérieusement au travail et à tenter d'aller voir les autres (lors des pauses je n'osais pas échanger quelques mots avec les autres, même pour un renseignement -et bien sûr, rien de plus angoissant que d'avoir besoin d'un renseignement sans oser se faire confirmer l'information). Je ne dis pas que les élèves n'étaient pas ouverts, pas prêts à aider (je les connaissais trop peu pour en juger), je suis même sûre que certain(e)s étaient très sympathiques. Mais certaines modes vestimentaires (très sérieuses, disons) que je n'aurais jamais trouvées dans mon coin d'origine, certaines conversations surprises (sur les bonnes relations qu'entretenait untel avec telle personne "connue", sur une espèce de rigorisme catho qui m'étonnait) m'ont fait peur, ont contribué à me renfermer sur ma coquille. Je n'aurais sans doute pas eu cette réaction si j'étais allée tout de suite là-bas, dès l'hypokhâgne. D'autres jugeront autrement l'ambiance, mais ça dépend encore une fois du tempérament, de l'année où on arrive dans la prépa en question, du milieu d'où l'on vient (au lycée, quand on avait des heures à tuer, on allait pas au CDI mais on traînait dans les centres commerciaux par exemple), de la facilité à se faire des contacts, d'une éventuelle aide sur laquelle on pourrait compter (je ne l'ai pas eue mais ce n'est la faute de personne, même si j'ai pu régler mes comptes un jour, je n'en veux à personne) et du passé de l'élève, de sa possible fragilité. J'avais été trop touchée par certaines choses avant mon entrée en prépa pour qu'elles ne me reviennent pas à la tronche au moment du plus complet désarroi.
Et oui, Nevermore, j'ai été déçue par les cours, par une ambiance concours, qui est sans doute malheureusement la seule à permettre plus rapidement qu'ailleurs une réussite au concours. Les profs m'ont paru mous (ou s'ils étaient exaltés, ils semblaient condescendants), les cours m'ennuyaient, tout était appris, digéré et recraché en vue des exercices à maîtriser. Quand j'achetais des livres, je les prenais pour le bénéfice que je pourrais en tirer dans une dissert, je prenais des notes pour ça, juste pour ça, j'en oubliais le plaisir de lire. Je parle même pas de l'histoire qui m'apparaissait comme une interminable collection de la Nouvelle histoire contemporaine. J'ai appris à aimer l'histoire depuis. Bref, j'étais autant démotivée que profondément déprimée, à ne plus vouloir me nourrir, à rester couchée. Je me souviens avoir demandé à une copine de l'extérieur si elle pouvait me donner une adresse pour me faire "interner", j'avais envie d'aller ailleurs, de sortir tout ça, avec les tentations morbides que ça suppose. J'ai fini par sécher les cours, ce qui ne faisait qu'accentuer l'angoisse (que diront les profs quand ils verront que je ne me suis pas présentée pour ma colle ? que vont-ils faire de mes copies ? et pire, est-ce qu'on remarquera même mon absence ?). J'ai fini par prendre mon courage à deux mains et par présenter ma démission. Le directeur m'a reçue. Et là je dois dire en toute sincérité qu'il a été très compréhensif et doux. Il se tenait prêt à m'accueillir l'année suivante si je souhaitais retenter l'aventure. Qu'il l'ait réellement pensé ou non, ça m'a touchée. J'ai pleuré devant lui. De même pour ses encouragements pour la suite. Désinscription aussi de la fac à la Sorbonne, où je m'étais inscrite une semaine à peine, je crois. Quand on est déprimé et désorienté, on marche par envies, par à-coups, le corps guide tout, on a parfois des instincts de vie puis on retourne à d'autres pulsions. Moi j'ai eu le sursaut qui m'a fait tout arrêter, et j'avais peut-être plus conscience que mes amies du dessus que je ratais l'essentiel à manquer mon plaisir, à me torturer.
Quant à parler à des amis, j'ai essayé de le faire, à quelques-uns (certains ici, que je remercie), mais c'est difficilement partageable : soit on est tous dans la même galère, soit on n'a pas vécu la même chose et on comprend mal comment on peut se mettre dans des états pareils et on s'inquiète. Donc soi-même on a honte d'en parler et on a pas envie de gêner (j'ai encore ce défaut là, celui de gêner, de m'excuser pour un rien). Mais si, j'ai quand même bu un chocolat à Starbucks avec la copine évoquée au-dessus, que je connais toujours aussi peu finalement, mais qui m'a été d'un grand réconfort, car j'ai enfin tout raconté, y compris un passé douloureux sur lequel je n'arrivais pas à tourner la page. Et puis j'ai enfin annoncé ma décision à mes parents… par mail ; je ne me voyais pas en parler au téléphone, ils n'auraient rien compris sur le coup, j'aurais chialé. Je ne me suis pas expliquée que sur la khâgne, mais je suis encore revenue à ces souvenirs douloureux qui les concernaient aussi. Incompréhension de leur part ("on croyait que c'était du passé !"). Mais quand même ils sont venus me rechercher sans poser trop de questions. Ils m'ont laissée me reposer une semaine puis m'ont dit d'aller à la fac (à Valenciennes). Et j'ai vu une psy, pas trop longtemps, je n'arrivais pas à parler réellement, et d'autres soucis s'ajoutaient une fois à la fac sur lesquels ils étaient difficiles de revenir (l'impression de s'être ratée, d'avoir raté quelque chose -l'opportunité de peut-être intégrer, en khûbe sûrement-, le grand décalage quand on passe d'H4 à la fac de Valenciennes -tant du point de vue des cours que des étudiants, que de l'environnement, je sais pas si vous visualisez le côté très industriel du Valenciennois, que j'aime pourtant, à côté du quartier latin-, et puis des potes, fondamentalement des cons, que je connaissais du lycée et d'autres, nouveaux, qui se sont moqués de moi : "tu te croyais mieux que les autres ! mais tu te retrouves dans la merde comme nous !", je passe sur le côté utilitariste que ces mêmes potes voyaient dans l'amitié, à me piquer mon fric, à m'insulter quand je leur payais pas leurs sandwichs, à me pousser à bout, j'en ai eu des bleus). Difficile dans ces conditions de poser un regard apaisé sur le passé, de débuter une vraie "psychothérapie" et de croire en quelque chose de meilleur.
Et pourtant, j'ai appris à aimer de nouveau la lecture, à travailler sans compter mes heures (sans me dire qu'au bout d'un moment faudra que je passe à la version latine), à me passionner pour deux domaines (la littérature du XVIIe siècle et la littérature relative à la Shoah et aux génocides -à laquelle je me consacre maintenant). Alors que la L2 était une année de transition qui ne me satisfaisait pas, j'ai réellement apprécié la L3. Les profs étaient chaleureux, la promo était à taille humaine, je prenais plaisir à faire mes disserts.
Depuis l'an dernier je suis de retour à Paris et je fais un master en littérature comparée sur un sujet que j'aime réellement, bien qu'il puisse être souvent très pénible, très corrosif. Je prends énormément de plaisir à aller à ma fac (Paris 8). Je me surprends à sympathiser très vite avec les étudiants -en petits groupes ça aide- et à prendre la parole en cours sans avoir peur de rougir, sans avoir peur de la réaction du prof. J'ai de bonnes, voire très bonnes, relations avec mes professeurs, ma directrice de recherche bien sûr, qui est un modèle intellectuel pour moi (pardonnez le ridicule) tout en restant très disponible et à l'écoute (elle sait que mes lectures sont pénibles, elle le vit aussi, c'est réconfortant en un sens), et d'autres professeurs et doctorants, qui parfois me recontactent spontanément, m'informent de tels événements. Je ne suis plus simplement une élève qui doit avoir de bons résultats. Je me suis aussi éloignée de ces potes de licence qui me bouffaient la vie, et ne garde aujourd'hui que ceux qui en valent la peine, ceux qui ne profitent pas de moi (de mon "cerveau" et de mes sous -même si je n'en ai pas plus que les autres d'ailleurs) et avec qui je peux parler, parfois en toute confiance -avec ces expériences douloureuses, non seulement on perd confiance en soi, mais aussi en autrui. Seule ombre du tableau, et que j'évoque pour la première fois : je regrette d'avoir postulé comme étudiante à l'ENS. Ce n'est même pas pour les cours que je peux y suivre, même s'ils m'ennuient généralement, mais parce que l'école me rappelle vraiment beaucoup trop cette année de khâgne. Je retrouve le même quartier, les mêmes conversations (mais là les relations qu'entretient untel avec untel sont encore plus glorieuses) et les mêmes têtes que dans ma classe de khâgne, j'ai l'impression d'y être retournée. L'angoisse était encore peu présente l'an passé mais elle est revenue cette année, depuis quelques semaines (traîner les pieds pour y aller, tarder à rendre le contrat d'études, sécher parfois parce qu'on fait une crise, difficultés à sympathiser), j'aimerais bien quitter cette école, peu importe le CV. En fait, je crois que quand on a eu des expériences très douloureuses (scolaires, amicales et amoureuses) jusqu'à la haine de soi, on a envie, une fois qu'on pense que quelque chose va réellement mieux (études qui plaisent, amitiés réelles, compagnon), d'envoyer promener tout ce qui pèse. On a le droit de revivre et de penser au bonheur (vous entendez les petits oiseaux chanter là ? haha). Reste que mes parents, fiers de m'avoir vue rebondir, risqueraient de m'objecter, comme ils l'ont dit de la khâgne, que je suis faible et capricieuse.
Bon en fait j'ai autant répondu à Nevermore qu'à Jeanne-Héloïse. J'espère que tout ça n'a pas paru trop intime, trop "Doctissimo", j'avoue que ça m'a fait du bien de me vider. Et puis on se connaît un peu…
Merci Polo 🙂 . J'avais eu l'occasion de lire sur ce même forum votre (mauvaise) expérience à Henri IV. Dans votre cas, il me semble que ce qui beaucoup joué, c'est l'impossible intégration au sein d'un groupe que vous avez ressenti comme socialement très homogène. En réalité, je ne sais pas s'il l'est autant que vous l'avez imaginé. De même à l'ENS. Il serait intéressant d'avoir des données plus précises pour apprécier "l'ouverture sociale" souvent mise en avant par les établissements (même si le phénomène de reproduction sociale est évidemment très important, comme dans la plupart des grandes écoles françaises)… On comprend bien de toute façon ce que vous avez pu vivre…
J'ai une question. Etiez-vous en AL ou BL?
En A/L. Mais je ne crois pas que la différence soit significative…