Verbe suivi d’une énumération
16 réponses
Bonjour,
Entre deux bouquins de grec je passe pour une petite question.
Pour un atelier d'écriture, j'ai écrit :
"Il rêvait d’un voyage spatial, de pouvoir admirer le clair de terre… »
On m'a fait la remarque suivante :
"Je ne sais pas si dans ce genre de liste, on peut mettre un substantif et un verbe ; j’aurais mis soit des substantifs soit des verbes ; ce qui donnerait peut-être : il rêvait d’un voyage spatial qui lui permettrait d’admirer le clair de terre".
Que penser de ceci ?
La remarque stylistique est justifiée.
"Il rêvait d’un voyage spatial, et de la possibilité d'admirer le clair de terre… »
ou
"Il rêvait de voyager dans l'espace et de pouvoir admirer le clair de terre…"
Je ne trouve pas la remarque fondée.
Mettre sur le même plan des mots de natures grammaticales différentes crée souvent un déséquilibre qui donne au lecteur une impression de gaucherie. Ainsi, on peut difficilement recevoir des phrases comme "il aime rêver et la poésie". Dans une liste cela peut viser un effet, qui permet de rompre la monotonie. Mais en règle générale, c'est à éviter.
"Il rêvait d’un voyage spatial, de pouvoir admirer le clair de terre… "
Je ne trouve pas cette phrase particulièrement répréhensible.
Elle me paraît même moins gauche que les équivalents proposés, et son sens est tout à fait clair.
Elle serait un peu plus discutable (et encore !) si les deux COI étaient coordonnés par un et, créant ce qu'on appelle un zeugme. Mais la "solidarité" des deux COI est moins grande dans le cas d'une simple juxtaposition, comme c'est le cas ici.
Que les éléments d'un zeugme admissible ne soient pas de même nature n'est pas si important. Selon Riegel, ce qui compte, c'est qu'ils occupent un rôle syntaxique analogue, et que les éléments coordonnés soient sémantiquement compatibles. Il cite un exemple de La Fontaine :
"un souriceau tout jeune et qui n'avait rien vu". Natures différentes : adjectif et proposition relative. Mais rôle syntaxique analogue (qualification du nom) et même sémantisme (l'inexpérience).
Compte tenu de ces critères, je pense qu'on peut être indulgent avec la phrase d'Impolitis…
Ouf !
Maître Jehan a parlé en ces lieux me sauvant du bûcher. Merci pour cette brillante et claire explication.
Je vais pouvoir retourner à mes chères études grecques, l'âme en paix avec mon français.
Zeugme… Un instant j'ai cru que c'était du verlan. Tu te rends compte Jehan, jusqu'où va mon inculture ?
Pour les expansions du nom, le zeugme grammatical est bien plus tolérable que les compléments du verbe. Je n'aime pas trop la tournure d'Impolitis, mais je reconnais qu'on peut faire dans le même genre bien plus répréhensible. Le plus grave arrive quand d'un complément à l'autre, la signification du verbe, ou sa construction syntaxique n'est plus du tout la même. Ex : je laisse aboyer et le chien.
La gêne est causée par le fait que le verbe n'est pas ressenti exactement de la même manière quand il est construit avec un infinitif ou avec un nom. Mais la phrase d'impolitis représente sans doute dans le genre l'écart le plus léger, le plus acceptable. Entre "rêver de voyager", et rêver de voyage", il n'y a pas de différence majeure dans le sens ou la construction du verbe "rêver", si ce n'est que dans un cas le voyage est considéré abstraitement, et sans idée de personne, tandis que dans l'autre, l'infinitif sous entend comme agent le sujet du verbe. Ce lien entre le sujet du verbe principal et le verbe à l'infinitif, qui n'existe pas si le COD est un simple substantif, est à mes yeux suffisant pour rejeter cette phrase au bûcher.
Dans une énumération, on ne sait pas à quoi s'en tenir quand on n'a que deux termes. Ici, la virgule peut être mise pour ":" s'il n'y a que deux termes. Seul le troisième terme permet de trancher entre deux possibilités, celle du prolongement et celle de l'analogie. Non seulement on n'est pas dans le cas du zeugma admissible, mais il n'y a pas (encore) de zeugma, comme le dit Jehan.
zeugma n'est pas du verlan mais du grec: zeugma, zeugmatos. L'ennui, c'est qu'il y a plusieurs définitions. La définition que donne Littré du zeugme ne correspond pas à ce dont nous discutons.
Oui, je suis d'accord sur le fait qu'il faudrait la phrase complète.
Dans la phrase : "Il rêvait d’un voyage spatial, de pouvoir admirer le clair de terre… "
"Il rêvait d'un voyage" laisse tout de même assez peu d'ambiguïté sur le sens… Bien sûr qu'il pourrait s'agir à la rigueur du voyage d'un autre, mais ce sens est bien peu probable. D'autant que "de pouvoir admirer le clair de terre", justement, vient aussitôt à point nommé dissiper tout risque d'équivoque.
Cet écart d'Impolitis étant par ailleurs jugé "le plus léger, le plus acceptable", je ne vois vraiment plus beaucoup de raisons de vouer sa phrase "au bûcher".
Parce qu'il reste néanmoins un écart. Celui-ci n'entrave pas la compréhension, mais cause un déséquilibre de construction qui peut gêner un peu.
C'est vraiment une gêne minime…
Le bûcher me semble une peine bien excessive.
Un froncement de sourcil suffira peut-être ? =)
En espérant que cette phrase complète jetée aux fauves me permettra de couper au bûcher.
Il rêvait d’un voyage spatial, de pouvoir admirer le clair de terre qui doit être, assurément, un spectacle hors du commun.
Vous voyez, je ne suis pas de "zeugme" qui n'affichent pas leurs "erreurs".
Maître Jehan (tiens ça fait avocat !) peut-il encore assurer ma défense au vu de mon forfait avoué ? (Et assumé.)
Bonsoir, Impolitis. =)
La phrase me paraît un petit poil trop longue.
Je te suggérerai de faire plutôt deux phrases.
Quelque chose du genre :
"Il rêvait d’un voyage spatial, de pouvoir admirer le clair de terre.
Ce doit être, assurément, un spectacle hors du commun."
Mais ce n'est qu'une impression toute personnelle.
Je préfèrerais probablement conserver la prééminence du verbe rêver: "Il rêvait d’un voyage spatial, de pouvoir admirer le clair de terre, de jouir d'un spectacle hors du commun"", en écartant l'incidente argumentative "qui doit être, assurément".
Mais j'ai dit "probablement", parce qu'ici encore, tout dépend de la suite: est-ce que le rêve se poursuit et se développe, ou bien est-ce qu'on va le quitter pour passer à la description du spectacle ?
La question porte sur ce qui entre "en ligne de compte", par analogie à des remarques provoquées par une faute de frappe sur une autre ligne. De même qu'on peut sauter une faute de frappe sans en être gêné, mais aussi en être gêné (ou le feindre), l'incidente argumentative peut-être ici soit une légère lourdeur (!) d'expression que le lecteur saute sans y prêter d'attention, soit une articulation du propos qui le réoriente.
Merci beaucoup à tous. C'est fou ce que j'apprends des choses intéressantes ici.
Quand je maîtriserai la langue, non pas d'Homère, mais de Kostís Palamás, un excellent poète moderne, je reviendrai traîner plus souvent par ici.
Bien à vous.