Quelqu’un lit-il encore les romans de Montherlant ?
21 réponses · Page 1 / 2
Bonjour à tous,
je me suis beaucoup promenée sur ce site, j'y ai vu beaucoup de noms d'écrivains… mais pas Montherlant. J'ai l'impression qu'empêtré dans ses mauvaises réputations, il sombre progressivement dans l'oubli, tandis que surnagent seulement dans quelques programmes scolaires les pièces de théâtre. Mais Les Jeunes Filles! Les Célibataires! Un assassin est mon maître! Pourquoi tous ces Folio jaunissent-ils dans les rayons des librairies?
Dans les années 1950, un institut de sondage avait demandé à ceux qu'on n'appelait pas encore les jeunes : "En l'an 2000, quel sera l'auteur du XXe siècle qui sera le plus lu?" Réponse numéro 1 : Montherlant.
Cette anecdote montre, non seulement que l'art de la divination est décidément difficile, mais aussi que Montherlant était jugé par une bonne proportion de lecteurs comme un grand écrivain… à juste titre.
Cet auteur moderne, ironique, subtil, cruel et sensible mérite infiniment plus que sa mauvaise réputation.
Non?
Bonsoir,
J'ignorais que Montherlant "avait mauvaise réputation" (auprès de qui ? selon qui ?)… Que lui reproche-t-on exactement ?
Cela dit, personnellement, je n'ai lu en effet que des pièces de théâtre (La Reine morte et La Mort qui fait le trottoir, plus précisément).
On a beaucoup reproché à Montherlant d'avoir écrit Le Solstice de juin, en 1941, où il considérait qu'il était normal que l'armée allemande ait pris le dessus sur l'armée française, vu qu'elle était supérieure. Il considérait aussi que cela n'avait guère d'importance : les victoires et les défaites se succèdent dans l'Histoire. Le problème de Montherlant, c'est qu'il regardait l'histoire de très haut, avec beaucoup de distance, à une époque où on attendait des écrivains qu'ils soient engagés dans le présent. Première mauvaise réputation, premier malentendu : "Montherlant collabo".
Il a pourtant été admis à l'Académie française en 1960.
Deuxième mauvaise réputation, deuxième malentendu : Montherlant aimait passionnément l'écriture classique -auteurs antiques, moralistes du XVIIe. L'histoire littéraire, qui se plaît à considérer le XXe siècle comme le siècle de la modernité, avec les surréalistes, le Nouveau roman, ne sait plus trop quoi faire de Montherlant. Il y a effectivement un gouffre entre les pièces de Ionesco et les siennes! Mais si le style est classique chez Montherlant, la narration est extraordinairement moderne… Ce qu'on a un peu oublié. Montherlant classique + Montherlant collabo = écrivain de droite. Le lectorat de gauche s'en est détourné. En oubliant que son roman La Rose de sable prenait vigoureusement parti contre la colonisation et que Montherlant a toujours méprisé la politique (normal pour un auteur qui avait autant de distance avec l'histoire présente).
Il reste le lectorat de droite. Mais celui-ci a été franchement échaudé par la parution d'une correspondance de Montherlant où celui-ci parlait en long, en larges et en travers de… ses tendances pédophiles. Cette correspondance répugnante a été publiée par un héritier de Montherlant qui se fichait de littérature et cherchait sans doute à récupérer un peu d'argent en publiant des inédits… Montherlant pédophile, c'était la cerise sur le gâteau pour un auteur qui avait déjà souffert de mauvaises réputations. On en a oublié que Gide aussi était pédophile et que, trois fois hélas, ce n'est que récemment qu'on a condamné la pédophilie (dans les années 1980, on en parlait à la télévision comme un signe de liberté sexuelle!! Gloups.)
Dès qu'on y regarde de près, on s'aperçoit que les postérités littéraires ne dépendent qu'en partie de la valeur des textes. Pour les trois raisons évoquées ci-dessus, Montherlant a été moins lu, moins commenté, il a disparu des manuels scolaires (sauf le théâtre, rescapé). Et quand on n'entend pas parler d'un auteur, on ne le lit pas…
Trialph a écrit :Dès qu'on y regarde de près, on s'aperçoit que les postérités littéraires ne dépendent qu'en partie de la valeur des textes. Pour les trois raisons évoquées ci-dessus, Montherlant a été moins lu, moins commenté, il a disparu des manuels scolaires (sauf le théâtre, rescapé). Et quand on n'entend pas parler d'un auteur, on ne le lit pas…
Tout à fait d'accord avec vous. Je n'en ai entendu parler que cette année (2e année de licence) par mon professeur de littérature et art, mais aussi par ma professeure de littérature comparée qui a mis
Les Jeunes filles au programme du second semestre. Je ne juge pas encore de la qualité puisque je ne l'ai pas encore lu, mais je prends en compte votre jugement encomiastique, et espère que je l'apprécierai autant que vous.
Les romans de Montherlant, je suis tombée dessus par hasard, et je suis très agréablement surprise de trouver un sujet les concernant ici, c'est tellement rare..!
J'ai personnellement pour habitude de ne pas tenir compte de la réputation, soit-elle bonne ou mauvaise, d'un auteur, et je n'ai jusque là pas eu à le regretter.
Les romans de Montherlant sont excellents, et il est extrêmement déplorable que de tels écrits tombent peu à peu dans l'oubli… De même qu'il est plutôt déplorable que la réputation d'un auteur fasse oublier ou déprécier son oeuvre.
Je n'ai lu que les Célibataires.
Agréable, amusant mais tout de même vieillot; comparé à d'autres auteurs, coomme Camus ou Gide, je trouve que Montherlant a mal vieilli…Mais peut-être n'ai-je pas choisi le bon ouvrage, c'est possible !
Sans doute son écriture s'est-elle heurtée aux modes contraires de son époque. La psychologie des personnages battue en brèche, le théâtre d'Ionesco ou de Beckett, une réputation de hautain et de prétentieux, et hop ! Je crois qu'il faut se faire une idée par soi-même, et lire, au théâtre, La Reine morte, Le Maître de Santiago et La ville dont le prince est un enfant, et comme romans, Les jeunes filles, Les célibataires, Un assassin est mon maître…
Arthur a écrit :Bonsoir,
J'ignorais que Montherlant "avait mauvaise réputation" (auprès de qui ? selon qui ?)… Que lui reproche-t-on exactement ?
Cela dit, personnellement, je n'ai lu en effet que des pièces de théâtre (La Reine morte et La Mort qui fait le trottoir, plus précisément).
Je crois qu'il a la pire qui soit : il n'est plus à la mode.
J'ai lu, je crois, la plupart des livres de Montherlant dans un engouement que je ne pourrais plus avoir aujourd'hui. Ce côté "vitaliste", dont j'avais besoin à cette époque et contre un certain mouvement de notre temps qui favorisait la noirceur et la décadence…
Autrement, pour répondre à un message précédent, que Montherlant fut pédophile, on en pense tout le mal qu'on veut bien en penser mais c'est un fait.
C'est surtout Le Songe qui est vitaliste. Montherlant me semble justement intéressant par cette association d'une morale solaire, vitaliste, son goût pour la force, et sa puissance de compassion pour la faiblesse. Le couple Costals/ Andrée Hacquebaut du cycle des Jeunes filles illustre assez bien cette association.
Comme promis, je reviens sur ce post pour parler des Jeunes filles. C'est une bonne surprise que ce livre, notamment la construction entre récit et lettre.
Montherlant est un styliste extraordinaire, et ses portraits, comme dans les Jeunes Filles, sont sans doute trop vrais pour une époque comme la nôtre, superficielle et faussement cynique (en réalité bête et nombriliste). Quand on compare la production actuelle à Montherlant, on constate que quelque chose a été perdu.
Lire Les jeunes filles, c'est une double leçon: de vie, de style.
- De vie: Montherlant appelle un chat un chat, et c'est très rarement le cas quand il s'agit d'amour. Il dégonfle les baudruches sentimentales et refuse les impostures idéalistes.
- De style: l'écriture de Montherlant est (sans surprise) acérée, voire cinglante, sèche, sans mauvaise couenne d'épithètes, sans adverbes adipeux. Sans musique également (c'est mon seul regret).
On lui reprochera à juste titre d'enfoncer les femmes à peu de frais, n'opposant son héros (brillant) qu'à des prétendantes médiocres. Et bien sûr, féministes s'abstenir.
Jean-Luc Picard a écrit :On lui reprochera à juste titre d'enfoncer les femmes à peu de frais, n'opposant son héros (brillant) qu'à des prétendantes médiocres. Et bien sûr, féministes s'abstenir.
Pas sûr : ce qu'il enfonce, c'est justement une forme de médiocrité féminine. Ce qui fait la "misogynie" de Costals, c'est paradoxalement sa tendresse pour les femmes, qu'il n'aime que parce qu'elles sont médiocres. Mais c'est un fait humain (qu'on peut certes qualifier de lâcheté) : l'attirance érotique pour des êtres qu'on domine et qu'on méprise. Et dans la mesure où cette caractéristique est profondément masculine,
Les Jeunes filles est l'un des rares discours qui ne propose pas une réponse à la question "Qu'est-ce qu'être une femme?", mais "Qu'est-ce qu'être un homme?", faisant ainsi de l'homme non le premier sexe, une norme à partir de laquelle définir la différence féminine, mais un genre avec ses caractéristiques propres.
Par ailleurs, et surtout, le personnage d'André Hacquebaut inspire des sentiments ambivalents : oui, elle est laide, elle peut être ridicule, mais elle vit la situation tragique d'être une "femme intelligente et pauvre vivant dans le Loiret". Le seul personnage féminin valorisé est une femme intelligente, qui inspire de la compassion à Costals…
Les Jeunes filles, comme
Les Célibataires, propose une vision à la fois cruelle et pathétique de l'humanité, qui fait à mon sens toute la profondeur des romans de Montherlant. La seule chose qu'on peut reprocher aux Jeunes filles (mais c'est aussi ce qui fait son caractère jouissif), c'est que parmi ces personnages bien humains évolue Costals, figure idéale que rien n'atteint.
Bonjour,
J'ai lu vos ressentis et j'ai l'impression que cela ressemblerait à du Bernanos, voire à du Bresson pour le cinéma.
Je suis tenté. J'ai l'impression qu'on a mis Montherland dans le même sac que Drieu, Rebatet, Marcel Jouhandeau…
Trialph a écrit :…Ce qui fait la "misogynie" de Costals, c'est paradoxalement sa tendresse pour les femmes, qu'il n'aime que parce qu'elles sont médiocres.
D'accord avec le reste, pas avec ça.
Costals aimerait clairement que Solange fût un peu plus fine. Il y a plusieurs passages où il croit déceler en elle du talent, et cela le réjouit. Et lorsqu'il s'aperçoit qu'elle reste désespérément limitée, il en est accablé.
« On lui reprochera à juste titre d'enfoncer les femmes à peu de frais »
En fait, le livre a eu beaucoup de succès auprès des femmes… En cherchant sur internet, on voit que des femmes en parlent toujours, s'y reconnaissent, prennent conscience du moule médiocre dans lequel se sont coulés leurs sentiments et leurs idées des relations hommes/femmes, ce qui peut avoir finalement un effet libérateur. Quand on voit le genre de romans à la mode que lisent les jeunes filles contemporaines, je crois que l'on peut dire sans hésiter que ce n'est pas Montherlant qui est misogyne…
J'ai lu "La Reine morte" et "Les Jeunes Filles" il y a un certain temps.
Mon impression sur Les Jeunes Filles était que la misogynie avait trouvé son champion avec Montherlant . On pourrait aussi bien parler de sexisme d'ailleurs Il n'est pas question de sentiment quand la seule perspective est de dominer et la meilleure façon de dominer est de choisir les critères et fixer les limites, ce que fait Costals. La fausse compassion est aussi une technique qui enrichit le sentiment de supériorité.
Qu'une jeune fille d'avant guerre soit sentimentale et idéaliste, c'est normal car la société élève des oies blanches et organise leur tutelle, que le libertin soit hédoniste et détaché de tout idéalisme c'est tout aussi ordinaire. Que le mariage prenne le nom d'hippogriffe, que le libertinage ne soit qu'intellectuel et il n'y a plus que fuite, poursuite, manipulation perverse et ridicule.
Il n'y a pas plus de leçons de vie à dans les "Jeunes Filles" qu'il n'y a de projet éducatif dans "La ville dont le prince est un enfant.
Simone de Beauvoir s'est attaqué au mythe Montherlant dans Le Deuxième Sexe.
Il y a un excellent site sur Montherlant https://www.montherlant.be/index.html là
« Qu'une jeune fille d'avant guerre soit sentimentale et idéaliste, c'est normal car la société élève des oies blanches et organise leur tutelle »
Mais c'est justement de certains types de femmes d'une certaine époque, et de leurs illusions sur les hommes et l'amour, que Montherlant fait le portrait… Il a par ailleurs pris soin de se démarquer de son personnage.