Ursus a écrit :Je me faisais la réflexion tout à l'heure qu'il me semble y avoir des émotions face aux œuvres qui, quoique puissantes, sont indépendantes de tout ce que pourrait recouper la notion de goût, c'est-à-dire qu'elles se passent de les considérer comme des œuvres d'art, quand bien même elles le sont de facto.
Cela me semblait important de le surligner. Car c'est ce qui rend aléatoire, voire improbable, ta seconde assertion:
Ursus a écrit :Je me demande si une telle pureté de la sensibilité n'est pas le privilège de ceux qui sont nés parmi des gens de goût
Car dans ce cas, rien n'indique que ces personnes à la sensibilité pure ne soit pas "bêtement" abusées par leur nostalgie. Autrement dit, elles aiment les bonnes œuvres pour les "mauvaises" raisons.
Si je mets des guillemets, c'est bien sûr parce que je ne crois pas ces raisons si mauvaises. Beaucoup d'étudiants peuplent les cours d'histoire de l'art et même blindés de connaissances, beaucoup restent à mi-distance d'un art avec lequel ils n'ont pas entretenu de familiarité étroite et affective. Ils n'ont pas eu le privilège, comme tu dis, de la longue accoutumance. Leur admiration se cristallise donc autour de qualités objectives, comme la parfaite rondeur d'un cercle, le dégradé subtil d'un taffetas, qui néanmoins n'éveillent pas en eux un sentiment particulier. Quiconque regarde Watteau du simple point de vue de la réussite artistique (rationnelle) ne peut pas comprendre ce qui donne à un homme le désir de peindre toute sa vie.
Dans le sens où ce qui fait leur émotion concorde précisément avec ce qui fait la qualité d'une œuvre, sans qu'il y ait de relation de cause à conséquence, de sorte qu'ils auront toujours bon goût par la suite sans que personne ne se rende compte qu'ils ont juste le goût chanceux, je suis tout à fait d'accord. Mais j'imaginais surtout qu'être élevé parmi des gens de goût signifiait être stimulé dans son esprit critique : être confronté aux œuvres, mais interroger ses émotions, analyser leurs causes, et mettre ses opinions à l'épreuve de la discussion : la petite de Staël sur son tabouret participant au salon des honnêtes gens. Ainsi éduqué, on peut toujours charger de nostalgie ses œuvres de chevet, et les aimer pour les "mauvaises raisons", il me semble qu'on n'en sera pas moins capable de reconnaître la nature de son émotion, et de défendre l'œuvre en question pour les bonnes. Tout ceci reste issu de ma seule imagination et me semble un peu trop idéal, et il reste vrai que qu'on ne saurait parler d'un goût "pur", puisque cela dissimulerait ce qui est moins avouable à la manière d'un calque qui confond deux dessins en un seul.
Leur admiration se cristallise donc autour de qualités objectives, comme la parfaite rondeur d'un cercle, le dégradé subtil d'un taffetas, qui néanmoins n'éveillent pas en eux un sentiment particulier.
Je ne pense pas qu'une initiation tardive soit à ce point fatale, même si je redoute qu'il soit impossible d'atteindre un degré de familiarité comparable à ceux qui sont nés au Louvre, de la même manière qu'il est assez désespéré de vouloir atteindre le niveau d'un
native speaker si on n'a pas commencé d'apprendre l'anglais assez tôt. Encore une fois cependant, je ne pars que de ma seule expérience : j'ai découvert la peinture tardivement, mais je me sens chez moi parmi les peintres du rococo français. Pas autant, sans doute, qu'un amateur qui aurait eu le
Voyage à Cythère au dessus de son berceau, et sans charge nostalgique, donc, mais quand même ; quoique, en disant cela, je me demande si ce n'est pas, puisque nous y sommes, pour de "mauvaises raisons". :/
Ah ne parlons point du rococo mes amis, l'orgasme est proche ! 😂
A vrai dire, je ne crois pas qu'il soit irrémédiable d'aimer une chose plutôt qu'une autre. Mon propos n'est pas de dire que les dés sont jetés dans l'enfance. L'un des plus grands vecteurs de changement chez l'homme vient de son refus de continuer à être plus longtemps ce qu'il est. C'est une illusion, très souvent, mais elle est prolifique.
La second étape, celle d'une conversion bien réelle à un art, ne survient qu'au terme d'une longue et complexe maturation, souvent inconsciente de ses causes. Il est tout à fait possible d'admirer immédiatement l'ampleur d'un travail qui nous a surpris, mais cette admiration reste tout d'abord intellectuelle et n'ébranle pas notre vie. L'illumination subite des étudiants qui découvrent l'art est un leurre, parce qu'elle est mêlée au désir d'intégration sociale, à la reconnaissance d'une élite et d'un modèle de vie nouveau et enviable.
L'effet magistral du premier contact avec une œuvre de Watteau ou de Fragonard, complètement nouvelles pour moi il n'y a pas si longtemps, ne s'explique pas par une révélation esthétique, mais par l'étonnante proximité entre un rêve personnel et les représentations de ces peintres. Bien qu'elles contribuent à l'effet final, les qualités esthétiques des tableaux sont à ce moment invisibles. C'est l'illusion de l'artiste de rendre invisible des propriétés qui sont pourtant visibles comme un nez au milieu d'un visage.
C'est pourquoi tu as raison de penser qu'on développe deux regards. J'ai dessiné un visage de Fragonard en artiste, c'est-à-dire en personne soucieuse d'un équilibre des formes, d'une stylisation des courbes, et il est notable que le tableau d'où j'ai extrait ce visage soit celui qui, sentimentalement, me cause le moins d'émoi. Quand je redeviens le petit bourgeois oisif qui rêve devant les nymphes de Corot, la technique disparait au profit de ce qui reste quand même, selon moi, la qualité essentielle, primaire, de l'art: toucher l'inconscient. C'est d'ailleurs pour ça qu'un bon artiste est, pour beaucoup de gens, un artiste mort: contrairement à ce qu'on dit, ses œuvres n'ont pas traversé l'épreuve du temps car le temps n'est pas une épreuve mais une opportunité.