Bonsoir,
Permettez-moi d'apporter à mon tour ma vision des choses.
C'est un sujet que je trouve personnellement très délicat, j'ai besoin de poser qqe définitions.
Si l'art est recherche d'un… Beau…
…qu'est-ce que le "Beau" ? Je n'aime pas beaucoup ce mot, trop axiologique. J'aime à me rappeler qu'en grec le mot
kosmos signifie "parure, toilette"
(→ cosmétique) mais aussi "bon ordre" mais aussi "univers". La "beauté" d'une oeuvre d'art n'est pas son aspect "décoratif", auquel on semble vouloir le réduire, mais cette sensation d'équilibre, de cohérence, d'agencement abouti… d'autonomie par rapport à l'agencement extérieur. Rien à voir avec la bienséance de ce qui est représenté. Après, je pense qu'il faut être historien de l'art pour évaluer dans quelle mesure les productions artistiques étaient ou non dépendantes d'un pouvoir qui leur imposait ou non une mission décorative, ou encore dans quelle mesure l'origine sociale des artistes, leur liberté d'expression a pu les amener à faire coïncider ou non l'esthétique de leur oeuvre avec les goûts décoratifs de l'époque.
J'approfondis juste un peu encore : Socrate , tu parlais du fait qu'une oeuvre est "le rejet d'une substance qui provient directement des sentiments, du coeur, du cerveau" ; je suis tout à fait d'accord… au mot "rejet" près! Il n'a pas une connotation très heureuse… ou alors il faut se prendre la tête et se demander ce que c'est finalement que "rejeter" -- il est vrai qu'il m'arrive d'écrire des textes, des poèmes dans un état semi-autiste, très proche… du vomissement, presque physiquement; c'est qu'on "rejette" qqch pour réparer, réequilibrer : l'oeuvre d'art est le résultat d'une mise en ordre d'éléments extérieurs et intérieurs, d'une coordination de ce qui jusqu'alors s'affrontait et détabilisait le sujet. Et cette "mise en ordre" (kosmos…) peut manipuler des couleurs, des matières, des volumes, des sons, des mots, des expressions, des tissus, des mythes, des mouvements… (ton mot n'est donc pas si mal finalement 🙂)
Ce qui fait pour moi la qualité d'une oeuvre d'art, c'est sa capacité à être spécifique - spécifique à son époque (elle exprime, comme on dit, "le génie de son siècle", ce qu'il y avait de générateur/dynamique/essentiel dans son siècle), spécifique à l'artiste, surtout : la grande oeuvre contient sous une forme codifiée (la "technique" de l'art) qqch (les métaphores qui me viennent me semblent un peu faibles : un fragment d'âme, une photographie de l'esprit,…) de propre à son créateur et à lui seul; cette précision, cette fidélité, ce qui rend une oeuvre organique, "personnelle", c'est bien ce qui en fait le prix. Je dirais d'ailleurs que, sur cette affaire, la langue française ne nous rend pas service , qui ne nous propose que le mot "art", pour désigner/distinguer les choses les plus diverses : Beaux-Arts (peinture/sculpture, en effet, mais c'est un nom propre, quasiment, celui de l'institution) l'oeuvre d'art, les arts mineurs, les arts déco, (et les Arts et Métiers) l'Art, l'art… (je crois que l'anglais propose par ex. la distinction entre
art et
craft…) Dans tous les arts - et pas seulement dans la musique - il y a des échelons majeur/mineur du fait de la déférence plus ou moins grande que des artistes accorderont à la tradition, aux habitudes du public -- qui sont aussi souvent devenus les leurs. (Et je pense qu'il peut exister du rock "majeur", de la chanson "majeure" - que cette minorité/immaturité de la plupart des productions dans ces styles populaires est moins structurelle/intrinsèque que… culturelle; une symphonie pourrait inclure un rock - après tout autrefois elles incluaient des menuets, c'est là-dessus qu'on tombait amoureux autrefois, comme sûrement la Princesse de Clèves et M. de Nemours…)
Oui, la musique est un art "à part", je n'ose pas me lancer là-dedans, je suis sûre que des spécialistes ont réfléchi là-dessus. Son aspect immatériel est en cause je crois, le fait qu'elle n'ait aucun support, et surtout aucun référent (quand bien même on voudrait entendre ici ou là des roulements de tonnerre ou le bruit des vagues… Même les bombes sifflant et explosant chez Hendrix, ce ne sont plus des bombes, justement…) Le fait que les animaux eux-même y soit sensibles pose problème notamment (perso, j'ai connu un chat qui, même s'il était au départ énervé, se calmait instantanément, s'allongeait et commençait à s'endormir lorsqu'on lui jouait à la flûte "Le matin" du Peer Gynt de … euh ? … )
La littérature, enfin. On entend souvent l'expression "Arts ET littérature". La distinction peut se poser. Don Félix, lorsque tu écris :
Mais tout de même, s'il faut faire des bannières, je vous dirais que je préfére étudier la littérature dans la section "sciences humaines" (sociologie, psychologie, philosophie…) que dans la section "arts" (beaux-arts et musique compris).
Et pourtant, habitué des facs de lettres (j'y traîne depuis quelques années -très chiantes d'ailleurs), je rencontre à chaque couloir des espèces d'esthètes, qui ne cherchent visiblement rien d'autre que la Beauté, le moment de grâce, l'image sublime, la construction parfaite des oeuvres, comme s'il s'agissait de la composition d'un tableau et de l'harmonie de ses couleurs. A cela s'ajoutent d'insupportables professeurs, qui nous parle de littérature comme on parlerait de musique, avec des motifs, des tonalités. Finira-t-on par nous parler de la partition d'une oeuvre?
Tu poses le problème de la critique littéraire, de la lecture universitaire des oeuvres littéraires - qui, cependant, est en évolution constante (légère stabilisation depuis les 80's dixit un de mes profs de fac): historiciste puis structuraliste, Proust/Sainte-Beuve (quid de la biographie/personnalité de l'auteur?) , lecture psychanalytique… Ces variations dans la théorie littéraire sont liées aux modes intellectuelles des différentes époques… que les auteurs de nos dizaines de siècles n'ont pas attendus pour créer leurs oeuvres. Je poserais donc volontiers une distinction entre ce qu'est la littérature et comment faut-il l'analyser.
(Et puis, cela dit, quand tu dis que tu préfererais avoir avoir affaire à des sociologues, des philosophes, des psychologues pour qu'ils t'analysent les oeuvres littéraires… Hum, pas sûr qu'au bout d'un moment tu ne leur demandes grâce… As-tu déjà lu des ouvrages de
niveau universitaire dans ces domaines ? N'oublie pas que ces "sciences humaines" ont leurs exigences, leurs propres codes, leurs propres objets d'études. Et qu'elles ont aussi leurs querelles de chapelle, leurs différentes écoles d'interprétation. Ce ne sera pas de tout repos non plus!…)
Il faut parfois tâtonner, feuilleter beaucoup mais on trouve toujours sur une oeuvre, un auteur, un courant littéraire de très bons (beaux? 😉) textes où une critique bien comprise parvient à conjuguer avec pertinence des remarques d'ordres aussi divers qu'historique, philosophique, psychologique, et bien sûr - BIEN SUR - esthétique.
Car pour moi, l'oeuvre littéraire a toutes les prérogatives de l'oeuvre d'art en général : elle permet l'expression d'une individualité propre à son auteur, d'une subjectivité jusque dans ces retranchements hermétiques les plus tragiques, comme dans la poésie (Rilke ne disait-il pas : "La solitude des oeuvres d'art est infinie"?); elle manipule, détourne, réagence des mots, des sons, des expressions, des micro- et des macro-structures de discours, des connotations, des cadres d'énonciation, des points de vue, que l'écrivain confisque au réel pour se les réapproprier dans un discours personnel : elle est "mise en ordre", "beauté" si vous voulez qu'on garde le mot.
J'aimerais savoir si vous considérez la littérature comme un art, ayant le même objectif que les autres arts (la beauté) ou si vous voyez en la littérature une chose à part, artistique par ses moyens, mais non un art en soi
Je vois ce que tu veux dire : de même que la musique est à part pour son immatérialité - ou plutôt son intangibilité (car après tout les sons sont (!) des mouvements ondulaires communiqués aux atomes constituant l'air, qui est matière, donc) - de même la littérature serait à part parce qu'utilisant le langage du quotidien : elle resterait, comme le dit Houellebecq du roman en particulier, "isomorphe à l'homme". Je pense en fait que, de même que la musique, la littérature , sous pretexte de son matériau particulier, ne doit pas se voir refuser le statut d'art à part entière, justement : tout simplement parce que - mais là j'ai peur de ne pas connaître le nom exact des concepts qui sont en jeu (je savais que j'aurais dû pousser plus loin que la licence !) - contrairement à l'usage quotidien qui est fait du langage, dans le langage à usage littéraire, il n'y a plus intersubjectivité, il n'y a plus échange (oui, il y a des tentatives pour faire participer le lecteur/public… je dirais qu'on est plutôt dans l'interactivité, ce qui est autre chose : le participant doit se plier au cadre de l'oeuvre initiale, toujours) -- bref il n'y a plus
utilité sociale immédiate -- et même pour l'auteur… la rémunération des artistes semble bien contingente : celui qui "vit de son art" a en fait plutôt de la chance, passé au bon endroit, au bon moment; on évoque la précarité actuelle… mais autrefois… Krystina citait Renan, voici Renard (cité par Houellebecq dans le livre que j'avais dans les mains tout à l'heure,
Rester vivant) : "Le métier des lettres est tout de même le seul où on puisse sans ridicule ne pas gagner d'argent."
Bon, j'ai conscience de n'avoir pas tout abordé et surtout pas très rigoureusement; j'ai lancé qqes pistes, c'est un débat qui reste très ouvert et très intéressant. Merci Don Félix de l'avoir posé!
A bientôt.