Question grammaticale sur l’incipit de Proust : Longtemps, je me suis couché de bonne heure.

Langue française

4 réponses

Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Je suis un lecteur étranger de Proust. J'ai lu toute la Recherche du temps perdu en français, et je pourrais dire que je maîtrise grosso modo le français, cependant les petites nuances du français, je ne peux pas assurer être capable de les mesurer parfaitement. Donc, voici une question grammaticale qui pourrait être très claire voire stupide aux yeux des français.

C'est le fameux incipit du roman qui me casse la tête : Longtemps, je me suis couché de bonne heure.

Dans le premier paragraphe de "Combray', presque toutes les phrases sont écrites en imparfait : mes yeux se fermaient, je voulais poser, jétais moi-même ce dont parler l'ouvrage, etc. Cet imparfait suggère "les faits répétés dans le passé".

Mais cette première phrase est "me suis couché" non pas "me couchais". Comment expliquer cela? C'est un choix stylistique visant à un effet particulier? Ou bien une expression très correcte en français dont, seul moi, je n'arrive pas à détecter la qualité grammaticale? (il est vrai que mes savoirs grammaticaux du français ont pas mal de défauts). Est-ce un français correcte?

Si c'est une expression correcte, quelle est la valeur de l'emploi du passé composé non de l'imparfait dans cet incipit? Ce n'est pas un fait répété dans le passé?

Deuxième question liée à la première : le tout premier mot "longtemps". Faut-il le lire comme "pendant longtemps" ou "depuis longtemps"?
Bonjour.

"Je me suis longtemps couché de bonne heure."

À la différence de l'imparfait, qui raconte les action passées sans considérer leur achèvement, le passé composé souligne que l'action est achevée, qu'elle n'a plus lieu. Je me suis longtemps couché de bonne heure… mais maintenant ce n'est plus le cas. Et l'adverbe "longtemps" suffit à exprimer la durée et la répétition de ce fait passé. Pas besoin d'imparfait.
C'est même un peu plus compliqué que cela.
Il n'y a pas de passé duratif en français comme il y en a dans d'autres langues, en particulier l'aoriste du grec ancien. Cela n'empêche pas le passé duratif d'exister dans la pensée des gens. Ils sont simplement privés de la possibilité de l'exprimer en français de manière simple.
C'est en partie pourquoi Proust est si célèbre. On a dit beaucoup de choses de sa vie et de son œuvre, et le point focal de ce qu'on en a dit porte précisément sur ce passé duratif qui n'existe pas dans une langue qu'il pratiquait fort bien, mais qui ne répondait pas à tous les besoins, et en particulier à l'expression du passé duratif.
Comme le dit très justement Jehan, le passé composé hache le temps. Mais l'imparfait n'est pas pour autant un passé duratif (il lui manque le présent). Si Proust avait écrit "Je me couchais de bonne heure", le lecteur aurait cherché à circonstancier; à quelle époque, en quel lieu? etc… "Longtemps" écarte la circonstance pour établir la durée. C'est dans la contradiction entre la temporalité qu'indique "longtemps" et la temporalité qu'indique "Je me suis couché" que réside le procédé.
L'association d'un passé composé qui hache le temps à tel point qu'il fait attendre une circonstance précise, avec l'adverbe "longtemps", qui lisse le temps, produit un petit choc de contradiction mentale qui ouvre sur la recherche du temps perdu, un temps qui n'est pas seulement passé, mais aussi perdu par l'effet de la grammaire.
C'est pourquoi vous avez tout à fait raison de pointer l'incipit. Il est tout différent de "La marquise sortit à cinq heures" en ce qu'il ne conduit pas à un récit mais à un raccordement. L'imparfait n'aurait pas convenu non plus parce que sa durée n'est pas la même que celle de la recherche du temps perdu.
"Des disputes personnelles perturbaient le fonctionnement d'un parti politique" n'a pas la même signification que "Des disputes personnelles ont perturbé le fonctionnement d'un parti politique", ni que "Longtemps des disputes personnelles ont perturbé le fonctionnement d'un parti politique". Le futur qui fait pendant au passé, et qui annonce la suite du propos, n'est pas du tout le même.
C'est même un peu plus compliqué que cela.
Il n'y a pas de passé duratif en français …
Mézalor, quelle valeur accordes-tu au plus-que-parfait, n'est-il point un passé duratif achevé : « Longtemps, je m'étais couché de bonne heure. » ? Une telle phrase exprime en même temps la répétition habituelle du fait dans le passé et son caractère aujourd'hui périmé.

Cela dit, je reconnais que la phrase ainsi conjuguée n'aurait pas interpellé le lecteur comme celle de Proust, effet remarquablement mis en lumière par ton analyse sur la « Recherche ».