Bonjour,
Je ne pense pas que l'on puisse comprendre la poésie sans l'analyser.
Tout ce raisonnement, qui n'est pas seulement le tiens mais aussi celui d'une large part de la critique, pose pourtant problème parce qu'il postule, sans le dire, que le poème est un objet imparfait, qui nécessite, pour être compris – d'une certaine façon – une prothèse : un discours secondaire, qui vienne se coller au discours premier du poème afin d'en évacuer l'obscurité.
Or on peut aussi considérer, comme une partie plus faible, mais non moins existante et productive de la critique, que le poème, comme n'importe quelle oeuvre littéraire ou oeuvre d'art, est une forme parfaite, achevée, et qu'il dit quelque chose qui ne peut être dit autrement – et là, pour le coup, on oublie pas la forme, puisqu'on considère qu'on ne peut redire la chose sans la déformer.
Un poème n'est pas un message codé, un jeu pour intellectuels qui vont s'amuser à décomposer et à reformer tout ça pour voir ce que ça dit. Un poème a son système propre de signifiance. L'analyser, dans le sens de vouloir redire d'une façon différente – compréhensible – ce qu'il dit – mal, sans doute, puisqu'il faut redire – c'est forcément opérer une sélection, et donc briser ce système. Et souvent, il s'agira de trouver un sens caché, qu'on tirera en considérant qu'il est indépendant d'autres modes de signifiance dont on se passe, et notamment du rythme.
Une position anti-décorticage ne refuse pas la critique. Je ne réponds donc pas : "nous permettre de plonger dans le monde des émotions", comme si refuser de décortiquer ne permettait plus que ça, comme si l'émotion était antinomique de la réflexion. Simplement, parler d'un poème, se laisser habiter par un poème, élaborer une réflexion à partir de lui, ce n'est pas forcément l'analyser – le redire, le refaire, lui créer une prothèse, comme on apprend au lycée et encore dans beaucoup de cours du supérieur. La critique peut aussi s'attacher à montrer ce qui s'engage avec l'oeuvre, à mettre en évidence son système, à explorer les processus infinis de signifiance qui s'élabore en-elle.
la poésie est avant tout une expression lyrique au moyen d'un travail formel considérable.
Toute poésie n'est pas lyrique. Il y a même des poètes contre le lyrisme.
Aussi, "au moyen de" indique une distinction entre forme et contenu tout à fait contestable. Avec Rimbaud, par exemple, c'est la forme qui dit et non le dire qui se coule dans la forme : il s'agissait pour lui "d'inventer l'inconnu" au moyen de "formes nouvelles". Tout est dit…