Non, il faut continuer à répondre. On pourrait bien s'enferrer, car la logique de Loliny est implacable: elle dénie toute sincérité qui n'a pas commencé par donner des preuves. C'est ce problème là qui est en cause. Parce que déjà, on peut se demander comment on prouve la beauté d'un poème à quelqu'un qui ne la sent pas. Il n'y a pas de solutions. C'est pourquoi elle est gagnante. Mais gagner ne signifie pas être dans le vrai. Une pointe d'intelligence irrévérencieuse ne suffit pas à combler une lacune sensible.
L'altérité existe sans preuves. Il arrivera peut-être que tu rencontres quelqu'un qui, manifestement, te donne l'impression d'aimer sincèrement un poème. Mais tu peux aussi rester sur ton "quant-à-soi", suspicieuse et incrédule. Il y a un moment où ça dépend plus de toi que des autres. Tu auras toujours la possibilité de nier.
En ce qui me concerne, j'éprouve une réticence à entrer dans ton système: ce n'est pas parce que des gens simulent qu'on a à se justifier de ne pas être comme eux. Je préfère laisser le bénéfice du doute. La raison en est simple: nous sommes déjà suffisamment acculés dans la vie quotidienne à fournir des preuves de ceci ou de cela pour qu'on n'aille pas en plus polluer l'espace littéraire (espace du goût) avec des procès d'intention. Ce que tu penses de la poésie, je le pense de Picasso, de Duchamp, de Klein, de Ponge, etc. Mais en définitive, je ne suis pas dans la tête d'un autre et je n'instituerai pas de tribunal du goût pour demander qu'on rende des comptes.
Enfin, tu dis ne pas aimer la poésie, mais tu ne fais que nous accuser, on ne sait pas ce qui, dans les poèmes, te semblent moche, inintéressant. Tu te contentes de jugements lapidaires, pas plus convaincants que les nôtres. Je ne vois que deux raisons pour ne pas aimer la poésie: soit on trouve le ton grandiloquent, déclamatoire, soit on ne se reconnait pas. Je te suggère que ton problème est une absence d'identification.
Considère ce poème de Gautier:
Watteau. Les deux derniers vers, j'aurais voulu les écrire, car je sais très bien ce qu'il a voulu exprimer, de quel rêve il parle, de quel Eden. Je suis touché d'en entendre parler, mais il est impossible de faire partager ce sentiment à quelqu'un qui n'a pas ce genre de rêverie, à quelqu'un qui ne se sent pas solidaire de ça.
Je crois qu'on aime la poésie en premier lieu parce qu'on sent qu'une parole amie nous enjoint d'écouter. Et cette parole, c'est celle qu'on rêverait d'avoir.
Il y a d'autres raisons, et on peut continuer longuement…