Bonjour, j'espère que ce sujet n'a pas déja été traité autre part bien qu'il soit fort probable qu'il se soit glissé au travers d'une des nombreuses discussions… excusez moi d'avance
En fait j'aurais juste voulu savoir comment doit on lire les enjambements en poésie ?
- faut il lire une seule phrase sans reprendre son souffle
- ou s'arreter tout de même a la fin du vers mais sans baisser la voix et moins longtemps qu'à une virgule ?
Au départ j'était persuadée de la première hypothèse mais devant ce texte de Verlaine je doute :
Le piano que baise une main frêle
Luit dans le soir rose et gris vaguement,
Tandis qu'avec un très léger bruit d'aile
Un air bien vieux, bien faible et bien charmant
Rôde discret, épeuré quasiment,
Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle.
Qu'est-ce que c'est que ce berceau soudain
Qui lentement dorlote mon pauvre être?
Que voudrais-tu de moi, doux chant badin?
Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain
Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre
Ouverte un peu sur le petit jardin?
Je suis moi même essoufflée quand j'arrive au bout et je trouve que ça enlève toute la magie du poème …
Donc voila si quelqu'un pouvait m'éclairer ce ne serait pas de refus
Merci d'avance !
Il faut lire l'enjambement sans pause à la rime ; mais on peut faire des pauses dans le corps du poème
Naturellement ça donne
Le piano / que baise une main frêle Luit // dans le soir / rose et gris / vaguement //
Tandis qu'avec / un très léger bruit d'aile Un air bien vieux, // bien faible / et bien charmant Rôde discret // épeuré quasiment /
Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle.
Qu'est-ce que c'est // que ce berceau soudain Qui lentement // dorlote mon pauvre être ? //
Que voudrais-tu de moi / doux chant badin ? //
Qu'as-tu voulu // fin refrain / incertain Qui vas tantôt / mourir / vers la fenêtre Ouverte un peu // sur le petit jardin ?
De façon générale, cela dépend (je ne parle pas précisément du poème de Verlaine cité). Si cela t'intéresse, tu peux lire ce qu'a écrit Aragon sur la question : il explique que ses poèmes peuvent avoir différents sens, en fonction des respirations. C'est très impressionnant !
De mémoire, j'ai lu cela dans une vieille édition du recueil "Les yeux d'Elsa".
Il n'y a pas vraiment de règle : chaque situation est unique ! C'est un équilibre délicat entre les impératifs du sens et ceux de la rime.
Moi je pense que pour ce poème, il est important de laisser légèrement résonner les rimes, pour la musicalité du texte… Ainsi, il faut par exemple laisser résonner "frêle" avant d'attaquer le vers suivant : une pause à peine marquée, et qui évite de prononcer le "e" final !
Ici, la pause se justifie aussi grammaticalement : la relative est, il me semble, plus appositive que déterminative, et si, comme le suggère Léah, on fait une pause après "piano", il est logique d'en faire une seconde après "frêle".
Même remarque après "charmant" et pour la même raison.
Le seul véritable problème est le lien syntaxique beaucoup plus serré qui lie les deux derniers vers (nom+participe épithète), mais ici encore, la prononciation du mot "fenêtre", la rime féminine, oblige à une très légère pause ( liaison interdite : pas le droit de lire "fenêtr'ouverte"). Ceci dit, évite de respirer entre les deux mots.
Est-ce que cela aide ?
Bonjour Piwie,
Pour ma part, je me rapprocherais de la lecture de Hairball. Je ne ressens pas dans ce poème la nécessité de marquer les enjambements — si toutefois il y en a — ce dont je ne suis pas sûre.
Ce poème est tellement aérien qu'il serait vraiment dommage de ne pas laisser toutes les rimes féminines s'envoler !
Par contre, il me semble qu'on est obligé à plusieurs choses :
- Respecter la légère pause de la césure à la quatrième syllabe (césure la plus habituelle pour le décasyllabe) ;
- Faire la diérèse à
piano ;
- Se poser la question d'un déplacement de la césure dans le neuvième vers, de la quatrième à la sixième syllabe (et c'est pour moi
ici qu'il y aurait un véritable enjambement ; en fin de vers, je n'en ressens pas vraiment).
Je le lirais donc comme cela :
Le pi-a-no / que baise une main frêle
Luit dans le soir / rose et gris vaguement,
Tandis qu'avec / un très léger bruit d'aile
Un air bien vieux, / bien faible et bien charmant
Rôde discret, / épeuré quasiment,
Par le boudoir / longtemps parfumé d'Elle. (<--- hésitation pour la césure qui pourrait tout aussi bien être après "longtemps"…)
Qu'est-ce que c'est / que ce berceau soudain
Qui lentement / dorlote mon pauvre être?
Que voudrais-tu de moi, / doux chant badin? <---
Qu'as-tu voulu, / fin refrain incertain
Qui vas tantôt / mourir vers la fenêtre
Ouverte un peu / sur le petit jardin?
Pour les coupes secondaires, les accents, le rythme, etc. ; vois
ici.
Muriel
"A chacun sa chaconne !" disait Heifetz. Et la sienne n'est sûrement pas la mienne.
Mais pourquoi discuter dans le vide, alors qu'il est si facile d'expérimenter. Malheureusement, je ne retrouve pas mon micro, peut-être victime d'un balayage éperdu, mais ce que j'en aurais fait ne vaut pas mieux que n'importe qui peut faire. L'un des mérites d'un poème, même celui-ci que je n'aime pas, est d'autoriser, par sa polysémie, plusieurs interprétations entre lesquelles l'élocution est obligée de choisir, sans jamais pouvoir arriver à rendre toutes les interprétations possibles.
Pourquoi pas "luit dans le soir rose" (ton posé) - "et gris vaguement tandis (ton cotonneux, réveillé à la fin) - "qu'avec un très léger bruit d'aile" (ton sautillant dans les aigus) - "un air bien vieux, bien faible et bien charmant" (ton lamentable, relevé à la fin) - "rôde discret, épeuré quasiment longtemps parfumé d'Elle" (chuchoté, puis remonté à la fin jusqu'à magnifier Elle) - Et ensuite, il y aurait un jeu en marches d'escalier à monter et à descendre.
Mais il est un peu ridicule de parler de tout cela; le moindre enregistrement vaut mieux.
Quelqu'un, qui n'aurait pas bêtement perdu son micro, ne pourrait-il pas le faire ?