Le duc de Guermantes me fit un signe de la main, puis s'éloigna lentement en bonne compagnie.
Mon regard se posa alors sur une table garnie de petits fours et ma gourmandise l'emporta ; il fallut que j'avançasse vers ce buffet, et avec toute la maladresse de l'univers, je renversai le plateau d'amuse-gueules. Je m'agenouillais pour ramasser la nourriture éparse sur le sol, lorsque deux petits pieds firent leur apparition, deux petits pieds que je reconnaîtrais entre mille. Cependant, je pris le temps d'une observation minutieuse malgré mon impatience.
Deux pieds fins et bien dessinés, caractéristiques des anciennes danseuses qui illuminèrent la scène de l'Opéra de Paris par leur grâce et leur beauté. Puis, des jambes, longues, dont la peau était à présent fripée, dont les veines visibles se promenaient inlassablement comme des petits ruisseaux dans la nature. Je levai imperceptiblement la tête et j'aperçu les hanches. Délicieuses courbes mises en valeur par une robe épousant parfaitement les formes du corps, autrefois enviées par toutes les jeunes filles de la région, et dont j'étais le maître. Des souvenirs enfouis au plus profond de ma mémoire se ravivèrent : mes caresses le long de ce corps qui avait 18 ans, l'avenir qui nous tendait la main, et ce rêve de le vivre ensemble … Je n'en puis plus, et mon regard, ne s'attardant ni sur cette poitrine autrefois avantageuse et aujourd'hui quelque peu aplatie, ni sur ce cou dont l'élégance n'avait toujours aucune mesure, atteignit le visage tant attendu.
Le clair de lune me révélait ma Sylvie, devenue la prestigieuse comtesse d'Alte. D'or, ses boucles tiraient maintenant sur l'argent ; sa chevelure ondoyant sous le vent du Nord était retenue par un petit diadème : je demeurai aux pieds de ma souveraine, de celle qui détiendrait mon coeur à jamais. Ses yeux, d'un bleu pénétrant, paraissaient toujours lancer des éclairs, et quinconque serait touché serait condamné à l'aimer. Les rides prolongeant ses yeux n'altéraient en rien son charme, toute sa force résidait en son regard ; elle pouvait tout m'ordonner, j'étais son chevalier, prêt à la servir. Enfin, ses lèvres, celles qui avaient jadis tant de fois baiser les miennes, semblaient moins éclatantes, d'un rouge plus mat et moins apétissant.
La comtesse ne bougeait pas, mais telle une statue antique, elle dominait toute la salle par son immobilité. De sculpteur, j'en devint peintre, et la créature que j'avais sous les yeux se mit soudain à se mouvoir, avec toute la grâce imaginable et, avec l'atmosphère que procure une nuit de pleine lune, associée aux lumières blafardes du salon, je vis la Naissance de Vénus du célèbre Boticelli prendre vie. Les couleurs étaient pâles, défraîchies, la peinture craquelée … Je ne sais quelle expression avait alors mon visage, peut-être le regard de celui qui vient d'avoir une hallucination, mais la déesse me demanda d'un ton soucieux si tout allait bien. "Marcel ! avait-elle dit, quelle bonne surprise ; mais tu n'a pas l'air dans ton assiette." Ces mots, semblables à des notes de musique, sortaient de sa bouche comme un chant oublié, une partition restée trop longtemps non-jouée. Je me relevai et accompagnai cette charmante apparition sur le balcon, avant qu'elle ne disparaisse pour toujours, emportée définitivement par cette injuste divinité, implacable : la vieillesse.
Alors ?
Mon regard se posa alors sur une table garnie de petits fours et ma gourmandise l'emporta ; il fallut que j'avançasse vers ce buffet, et avec toute la maladresse de l'univers, je renversai le plateau d'amuse-gueules. Je m'agenouillais pour ramasser la nourriture éparse sur le sol, lorsque deux petits pieds firent leur apparition, deux petits pieds que je reconnaîtrais entre mille. Cependant, je pris le temps d'une observation minutieuse malgré mon impatience.
Deux pieds fins et bien dessinés, caractéristiques des anciennes danseuses qui illuminèrent la scène de l'Opéra de Paris par leur grâce et leur beauté. Puis, des jambes, longues, dont la peau était à présent fripée, dont les veines visibles se promenaient inlassablement comme des petits ruisseaux dans la nature. Je levai imperceptiblement la tête et j'aperçu les hanches. Délicieuses courbes mises en valeur par une robe épousant parfaitement les formes du corps, autrefois enviées par toutes les jeunes filles de la région, et dont j'étais le maître. Des souvenirs enfouis au plus profond de ma mémoire se ravivèrent : mes caresses le long de ce corps qui avait 18 ans, l'avenir qui nous tendait la main, et ce rêve de le vivre ensemble … Je n'en puis plus, et mon regard, ne s'attardant ni sur cette poitrine autrefois avantageuse et aujourd'hui quelque peu aplatie, ni sur ce cou dont l'élégance n'avait toujours aucune mesure, atteignit le visage tant attendu.
Le clair de lune me révélait ma Sylvie, devenue la prestigieuse comtesse d'Alte. D'or, ses boucles tiraient maintenant sur l'argent ; sa chevelure ondoyant sous le vent du Nord était retenue par un petit diadème : je demeurai aux pieds de ma souveraine, de celle qui détiendrait mon coeur à jamais. Ses yeux, d'un bleu pénétrant, paraissaient toujours lancer des éclairs, et quinconque serait touché serait condamné à l'aimer. Les rides prolongeant ses yeux n'altéraient en rien son charme, toute sa force résidait en son regard ; elle pouvait tout m'ordonner, j'étais son chevalier, prêt à la servir. Enfin, ses lèvres, celles qui avaient jadis tant de fois baiser les miennes, semblaient moins éclatantes, d'un rouge plus mat et moins apétissant.
La comtesse ne bougeait pas, mais telle une statue antique, elle dominait toute la salle par son immobilité. De sculpteur, j'en devint peintre, et la créature que j'avais sous les yeux se mit soudain à se mouvoir, avec toute la grâce imaginable et, avec l'atmosphère que procure une nuit de pleine lune, associée aux lumières blafardes du salon, je vis la Naissance de Vénus du célèbre Boticelli prendre vie. Les couleurs étaient pâles, défraîchies, la peinture craquelée … Je ne sais quelle expression avait alors mon visage, peut-être le regard de celui qui vient d'avoir une hallucination, mais la déesse me demanda d'un ton soucieux si tout allait bien. "Marcel ! avait-elle dit, quelle bonne surprise ; mais tu n'a pas l'air dans ton assiette." Ces mots, semblables à des notes de musique, sortaient de sa bouche comme un chant oublié, une partition restée trop longtemps non-jouée. Je me relevai et accompagnai cette charmante apparition sur le balcon, avant qu'elle ne disparaisse pour toujours, emportée définitivement par cette injuste divinité, implacable : la vieillesse.
Alors ?