Et comment !
Pardon de n'avoir pas le temps de structurer mieux ma réponse. Je n'avais jamais encore lu la leçon de Ionesco _ ta question m'en a donné l'envie immédiate. J'ai commencé à regarder sur you tube la pièce jouée et je dois dire que j'ai déjà quantité de rapprochements à faire ! Les voici, en vrac et sans hiérarchie. Tout n'est pas bon à prendre : j'espère que tu sauras à même de faire le tri
A propos des postures d'abord.
Tout d'abord, les rapports de
la leçon sont d'emblés inscrits dans un cadre de postures bien définies. On sait qui est le maître, on sait qui est l'élève. On connaît la personne qui a le droit d'interroger et celle qui est sommée de répondre. On sait que le maître peut renvoyer la domestique dans sa cuisine comme don juan, d'un mot peut faire taire Sganarelle. On se trouve donc dans un espace de représentation où toute la danse est menée par celui qui sait et interroge (l'homme cultivé), celui qui ordonne et qu'on obéi (le maître) celui qui orne son langage et aplatit, par son éloquence, les timides tentatives de ses interlocuteurs, tous inférieurs ou moins cultivés que lui. Le fantôme de Charlotte et de la naïve Mathurine ne se retrouvent--ils pas par moment derrière le jeune enthousiasme de l'élève, qui oscille entre l'émerveillement que lui inspire cet homme au savoir universel et la joie toute naïve d'être flattée par lui, remarquée de lui, louée de lui ? Tel don juan, le professeur mène cette enfant par le bout du nez. Et tous les déséquilibres de postures de la pièce (des pièces) viennent moins de ce qu'il y a des maître honorables et des valets obéissants, mais de ce qu'au centre se trouve un homme qui maîtrise absolument le pouvoir de la parole, et en use à l'insu des autres : les emberlificote, les interrompt, les assomme de monologues et de mots compliqués, auxquels il sont bien en peine de répondre, distribue les temps de paroles, accélère un rythme ou freine une intersession, enfin il peut se taire et les laisser alors se prendre à leur propre ignorance, qui n'en apparaît que plus.
L'ambiguïté érotique est présente d'emblée : timide, ou plutôt intimidé par la jeunesse et la fraîcheur de son élève, le professeur multiplie en début de pièce les indices de son attirance. Il s'agit tout de même d'un homme mur et d'une jeune fille laissés seul à seule dans une pièce close, l'un ordonnant et l'autre s'exécutant _ merveilleuse posture érotique à laquelle j'en suis sûre la littérature et les gravures libertines du XVIIIème siècle ont grandement rendu hommage. Voir Fragonard :
https://2.bp.blogspot.com/_x6oN28pMDZg/SIseKgjiFhI/AAAAAAAAAzo/t-ev8irynQU/s400/Fragonard-La-lecon-de-musique-1769-Huile-sur-toile-110x120cm-Musee-du-Louvre-Paris.jpg
Or quelles sont les forces en présence ? Quel magnétisme peut faire jouer notre professeur décati ? S'il n'est pas séducteur comme don juan il possède la maturité, la supériorité intellectuelle et oratoire dont celui-ci usait en fourbe adroit pour ployer l'innocence et la crédulité sous son joug. D'ailleurs don juan ne se pose-t-il pas en professeur, lorsqu'il entend "apprendre à Charlotte qu'elle est belle". Professeur du corps _ mais notre jeune ingénue convoite les richesses de l'esprit. (son doctorat total …) Il y a donc un parallèle énorme entre les techniques de "vampirisation" de notre don juan et du professeur. Leur stratégie est identique, à ceci près que la possession de don juan est d'arracher une promesse de mariage, une promesse charnelle _ celle du professeur est purement spirituelle.
Et une fois de plus ce personnage de maître se retrouve tiré par la manche par son domestique. Sganarelle, ou Marie comme elle s'appelle ici, appelle à la modération, lance de timides avertissements à la jeune fille qu'elle sait une victime désignée, et rappelle les scrupules de la moralité : "il ne faut pas monsieur". Comme Sganarelle elle "connaît son don Juan sur les bout des doigts", elle connaît cette scène pour l'avoir déjà vu se dérouler dans ce même salon d'études cent fois. Elle sait à quel dénouement cela est promis, elle entrevois la fin, cette malheureuse jeune fille ployée et possédée par un tyran _ maniant l'autocratie non plus des sens, mais du psychisme.
Et à présent j'attire une attention spéciale sur la scène où Don Juan discute connaissances et métaphysique avec son valet. N'est ce pas le même schéma ? N'y a -t-il pas un clin d'oeil gigantesque, de cette jeune fille à la sagesse populaire, issue de son bon sens, de ce qu'elle observe, palpe et touche, et parfois invoque en argument les lieux communs les plus évidents ("la neige tombe en hivers"), et de ce professeur qui tire lui son savoir de l'expérience, d'une longue vie, et de ce qu'il a raisonné usant des matériaux intellectuels les plus substantiellement compliqués ? ("oh, je m'excuse mademoiselle, mais vous apprendrez que l'on peut s'attendre à tout" .) De part et d'autre c'est le même schisme, le même fossé sur les l'essence des réflexions. Et la morale populaire et naïve de Sganarelle se heurte à l'hédonisme aristocrate et blasé de notre homme des boudoirs. Finalement leur incompréhension mutuelle s'articule bien autours du même point de discorde, de la même équation dispensatoire : l'arithmétique. Quand la jeune demoiselle peine à comprendre qu'on lui arrache un nez fictif parce qu'elle n'en a qu'un, nous ne sommes pas loin du "je crois que deux et deux font quatre, Sganarelle et que quatre et quatre font huit".
rhâ, je continuerai cela lundi. La coupe du monde m'appelle !
Bon week end à tous.