D'après mes souvenirs, le journal en question est le Concours Médical, où le sonnet était présenté comme un pastiche des surréalistes. Mais je n'ai jamais eu le journal entre les mains. Mon père recevait ce journal et je l'ai appris de lui qui le savait par cœur. C'est, en effet un remarquable exemple de tradition orale. L'œuvre de Nerval a été tellement charcutée, y compris par lui-même, que les mises à la suite qu'on peut lire sont des reconstructions. On démémbre même les sonnets des Chimères pour les rafisitoler en les mélangeant. D'ailleurs, dans sa vie, Nerval abordait, tous les témoins le disent, une liberté d'allure qui s'accommodait fort bien du changement d'humeur.
Ainsi, il est facile, par une simple sélection de faire de lui un personnage gai ou sombre, et cela devient fautif quand, sur cette sélection, on construit une théorie de sa personnalité. Il en est de nombreuses où je ne vois rien de Nerval et tout du théoricien, ou plutôt des théoriciens qui réduisent ce pauvre Gérard à devenir une illustration insérée dans un propos lourd pour l'aérer.
J'apprécie l'intervention de Muriel où elle parle des "élucubrations muliéresques", par des mots qui la mettent en syntonie avec Nerval, tout en restant dans l'esprit de sa signature Nietschéenne: aux gens qui veulent de la théorie, elle en fournit, mais c'est un jeu qui ne porte pas à conséquence, et elle se laisse emporter par son imagination, tout juste comme Nerval le demande à son lecteur et le suscite, et là où tel qui se voit devancer parce qu'il pense, décolle, il a lâché. Un tel accident est anodin, mais à se laisser aller aux disputes théoriques, on devient un cuistre, comme ce cousin que j'avais remis à sa place, justement à propos de Nerval, pour lui signifier qu'il était inconvenant de faire étalage de sa cuistrerie jusque dans des réunions de famille, ce qu'un colloque a voulu publier là
https://www.fabula.org/forum/colloque99/238.php
Expliquer un texte de Giraudoux comme un texte de Bossuet est une erreur, mais Giraudoux est toujours aérien et Bossuet est toujours terre à terre, même quand l'un parle de la guerre et l'autre de Dieu, tandis que Nerval est changeant.
Alors, quand Muriel écrit:
J'ai l'impression que la disparition physique de sa mère a généré en lui (et pour le reste de sa vie) l'impossibilité chronique de se "métamorphoser" en "Fleur"…Il n'est qu'un "prince d'Aquitaine"…
c'est bien une élucubration, mais elle est aussi nervalienne que murielesque, car il suffit de lire les odelettes pour voir qu'il est s'y quasiment métamorphosé en fleur dans la plupart des poèmes.
C'est lui la fleur impérissable, l'immortelle et non l'immortel car on est loin des stances à la marquise quand on lit:
Si tes attraits étaient flétris,
Si tu perdais ton doux sourire,
La grâce de tes traits chéris
Et tout ce qu'en toi l'on admire,
Va, mon coeur n'est pas incertain:
De sa sincérité tu pourrais tout attendre.
Et mon amour, vainqueur du Temps et du Destin,
S'enlacerait à toi, plus ardent et plus tendre!
Oui, si tous tes attraits te quittaient aujourd'hui,
J'en gémirais pour toi; mais en ce coeur fidèle
Je trouverais peut-être une douceur nouvelle,
Et, lorsque loin de toi les amants auraient fui,
Chassant la jalousie en tourments si féconde,
Une plus vive ardeur me viendrait animer!
"Elle est donc à moi seul, dirais-je, puisqu'au monde
Il ne reste que moi qui puisse encor l'aimer!"
Mais qu'osé-je prévoir? tandis que la jeunesse
T'entoure d'un éclat, hélas! bien passager,
Tu ne peux te fier à toute la tendresse
D'un coeur en qui le temps ne pourra rien changer.
Tu le connaîtras mieux: s'accroissant d'âge en âge,
L'amour constant ressemble à la fleur du soleil,
Qui rend à son déclin, le soir, le même hommage
Dont elle a, le matin, salué son réveil!