Faire + infinitif. Exposé.

Langue française

35 réponses · Page 2 / 2

Chers Anne et Jehan, bonjour

Et merci pour vos réponses.

Le Centre national de ressources textuelles et lexicales semble dire, à l'article "naître", que, dans "une idée lui naquit", le pronom personnel est un "complément d'attribution", rejoignant ainsi l'interprétation d'Anne.

En ce qui concerne les citations que j'ai données de Moncrif et de Choderlos de Laclos, le problème est que les mots "susciter, provoquer, causer", etc., n'y sont pas, et que donc la structure grammaticale obtenue avec "faire naître" n'est pas nécessairement la même que celle obtenue en lui substituant "susciter", "provoquer" ou "causer".

Je risque ici une comparaison audacieuse. Que diriez-vous si dans les prophéties d'Isaïe je remplaçais le mot "Emmanuel" par "Jésus de Nazareth"? Considéreriez-vous que la signification est la même?

Dans les constructions causatives, je ne crois pas que soit excellente l'idée de placer devant le verbe régisseur un COD ou un COI du verbe régi, quand ils sont pronominalisés. Puisque l'agent du verbe régi peut être pronominalisé, pourquoi ne pas simplement le placer devant le régisseur, et placer le COD et le COI pronominalisés du régi derrière le régisseur?

Ainsi fait Marguerite de Lussan dans la citation suivante, beaucoup plus claire que si l'auteur avait placé "le" devant le régisseur:

« Mon mari se plaît fort à Gondez, je le sais ; il n’est plus jeune ; il dit tous les jours que l’air y est admirable ; sa tendresse pour moi lui fait dissimuler le plaisir qu’il aurait de m’y voir passer quelque temps, et mon amitié pour lui me fait le prévenir ».

Dans le même ordre d'idées, j'ai observé, toujours quand l'agent du régi est pronominalisé, que cet agent semble toujours situé devant le régisseur, et qu'en outre, quand le régi était pourvu d'un COI pronominalisé, ce dernier semblait être nécessairement situé derrière le régisseur, comme dans:
« Marie ! pardonnez-moi ! lui disait-il en pleurant à son tour, pardonnez-moi de tant vous aimer, car c’est mon amour seul qui me fait vous dire ce que je vous dis » (Dumas fils, Le Roman d’une femme).

Pour conclure, je dirai qu'il y a bien des extravagances dans la langue française. Les grammairiens du XVIIe siècle, Vaugelas notamment, ont voulu, fort sagement à mon avis, rapprocher du régi ses compléments et écrire, par exemple, "il vint le dire" au lieu de "il le vint dire"; mais tout se passe comme si on n'avait pas poussé l'idée à son terme dans les structures causatives, et particulièrement quand le régisseur est "faire".

Cordialement et respectueusement.
Je risque ici une comparaison audacieuse. Que diriez-vous si dans les prophéties d'Isaïe je remplaçais le mot "Emmanuel" par "Jésus de Nazareth"? Considéreriez-vous que la signification est la même ?
La signification, sans doute pas, mais la fonction grammaticale, sûrement !
Et c'est la fonction grammaticale qui nous importe ici.
Chers Anne et Jehan, bonjour.


Vos remarques m’inspirent les réflexions suivantes :


Supposons, quand un verbe causatif est suivi d’un infinitif, que l’ensemble constitue un bloc, analogue à ce que serait un verbe écrit en un seul mot.

Dans « Des nouvelles un peu moins bonnes LES firent précipiter leur départ » (Gide, La Porte étroite), on aurait affaire, je suppose, au verbe « faire précipiter quelque chose à quelqu’un », alors qu’on trouve le pronom « les » comme agent du régi « précipiter ».

On analyserait de même « Il m’annonce seulement qu’il doit me donner de notables clartés sur un sujet qu’il sait du plus haut intérêt pour mes activités ordinaires, mais il m’est impossible de LE faire aborder ce sujet, le sujet principal de sa visite (Georges Duhamel, Train du départ), ou « Un jour, je me souviens du serrement de cœur que j'ai eu - il avait peut-être quatre ans à ce moment-là - quand je L'ai entendu dire papa et maman à ces forestiers, avec un naturel, une affection visibles » (Jules Romains, Les Hommes de bonne volonté).

Dans « « On L’a vu souvent dédaigner de petits ennemis, mépriser leurs insultes, et leur pardonner des libertés offensantes [… ] » (Buffon, Histoire naturelle, article Le Lion), on aurait affaire à « voir dédaigner quelque chose par quelqu’un », alors que le pronom « l’ », au départ, est bien à l’accusatif.

On analyserait de même la citation : « J’ai été malade tout cet été, et je n’ai pu l’approvisionner d’observations comme j’avais fait précédemment : il a pris ma maladie pour de la mauvaise volonté, et c’est ce qui L’a fait m’écrire cette lettre précipitée, artificieuse, méchante et arrogante » (note de Flamsteed, en marge d’une lettre de Newton du 9 juillet 1695 ; traduction dans le Journal des Savants de 1836).

Dans « Mon mari se plaît fort à Gondez, je le sais ; il n’est plus jeune ; il dit tous les jours que l’air y est admirable ; sa tendresse pour moi lui fait dissimuler le plaisir qu’il aurait de m’y voir passer quelque temps, et mon amitié pour lui ME fait le prévenir » (Marguerite de Lussan, Histoire de la comtesse de Gondez écrite par elle-même), le « me » serait au datif, car on fait prévenir quelqu’un par quelqu’un. Or, à mon sens, « me » est plutôt à l’accusatif. On dirait plutôt, me semble-t-il, « son amitié pour lui LA fit le prévenir ».

Dans « Ce mot d’estime, qui n’était que ma juste pensée, LA faisait me remercier vivement et pleurer de reconnaissance » (Ste-Beuve, Volupté), la présence de « la » serait bizarre, car on fait remercier quelqu’un par quelqu’un..

Dans « Elles se fixèrent soudain dans une résolution qui LUI fit se diriger brusquement vers la place de la Concorde, puis, à travers les Tuileries, vers la Seine, il gagna Notre-Dame et l’île Saint-Louis (Paul Bourget, L’Émigré), la présence de « lui » paraîtrait bizarre, car on fait se diriger quelqu’un vers un endroit.

Et ainsi de suite. Cordialement et respectueusement

Chers Anne et Jehan, bonjour

Je vais préciser mon argumentation, et aborder quelques points complémentaires.

Dans les remarques préalables à son exposé (point 6), Edy écrit que l’agent de la proposition infinitive est au datif quand il prend la forme d’un COI. Or, lorsque l’agent du verbe régi est à l’accusatif et que le régi est pourvu d’un COD, l’agent du régi apparaît toujours sous une forme INDIRECTE par rapport à l’ensemble constitué par le régisseur et le régi. Ainsi dans « Ce mot d’estime, qui n’était que ma juste pensée, la faisait me remercier vivement et pleurer de reconnaissance » (Ste-Beuve, Volupté), il me semble « qu’on fait remercier quelqu’un par quelqu’un ». Donc, à mon avis, voir TOUJOURS le régisseur et le régi comme formant un seul bloc pose problème

Dans le 4) du B), Edy écrit que « le pronom personnel de la TROISIÈME personne se met aussi à l’accusatif » et, plus loin, que, lorsque l’agent et l’objet de l’infinitif sont des pronoms personnels, l’agent se met à L’ACCUSATIF quand ils ne sont pas joints devant le verbe principal. Mais alors, comment expliquer les constructions suivantes :
« Faites-NOUS le donc connaître [le sens des premières lignes de la Genèse, attribuées à Moïse], ô mon Dieu! ou faites-nous au moins trouver, dans ses paroles, telle vérité qu’il vous plaira, entre toutes celles [de vérités] à quoi elles peuvent nous conduire » (St Augustin, Confessions, traduction de Goibaud du Bois) ;
« Mon mari se plaît fort à Gondez, je le sais ; il n’est plus jeune ; il dit tous les jours que l’air y est admirable ; sa tendresse pour moi lui fait dissimuler le plaisir qu’il aurait de m’y voir passer quelque temps, et mon amitié pour lui ME fait le prévenir » (Marguerite de Lussan, Histoire de la comtesse de Gondez écrite par elle-même) ;
« Laisse entrer le soleil, c’est mon dernier peut-être. Laisse-MOI le chercher, laisse-moi dire adieu À ce beau ciel si pur qu’il a fait croire en Dieu ! » (Musset, Un spectacle dans un fauteuil, Acte II, scène 3) ;
« Le même moi qui M’avait fait la saluer avant que je l’eusse identifiée [en imagination], s’empressait de me faire saisir la balle qu’elle me tendait [en imagination] (comme si elle était une camarade avec qui j’étais venu jouer, et non une âme sœur que j’étais venu rejoindre), me faisait lui tenir par bienséance jusqu’à l’heure où elle s’en allait, mille propos, aimables et insignifiants » (Proust, Du côté de chez Swann).

Vraisemblablement, Edy a commis ici un lapsus, en soulignant les mots « TROISIÈME PERSONNE ». Pensez-vous, comme moi, que dans ces quatre citations, le sujet du régi soit à l’accusatif ?
Ensuite, quand on examine les positions des pronoms personnels dans les constructions causatives, à la lueur des quelques exemples que je connais, on observe ce qui suit :

1) Quand l’agent du régi est pronominalisé à l’accusatif, non seulement un éventuel COD pronominalisé du régi se trouve toujours derrière le régisseur, mais c’est aussi le cas pour un éventuel COI pronominalisé, comme dans : « J’ai été malade tout cet été, et je n’ai pu l’approvisionner d’observations comme j’avais fait précédemment : il a pris ma maladie pour de la mauvaise volonté, et c’est ce qui l’a fait M’écrire cette lettre précipitée, artificieuse, méchante et arrogante » (note de Flamsteed, en marge d’une lettre de Newton du 9 juillet 1695 ; traduction dans le Journal des Savants de 1836).

2) Quand l’agent du régi est pronominalisé au datif, un éventuel COD pronominalisé du régi se trouve toujours devant le régisseur, comme dans « Rien que la mort n’était capable D’expier son forfait : on LE lui fit bien voir » (La Fontaine, Les Animaux malades de la peste). Il en est de même pour le pronom adverbial « en », comme dans « Comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père, ma grand’tante lui EN faisait boire quelques gouttes » (Proust, Du côté de chez Swann).

Enfin, pour l’instant, je n’ai pas trouvé de citations dans lesquelles, d’une part, l’agent du régi serait pronominalisé au datif, et, d’autre part, la phrase comporterait un COI pronominalisé du régi. En somme, une phrase du genre « Vous lui faites leur expliquer ces exercices ». Je suppose que je n’ai pas été efficace dans mes recherches.

Pourriez-vous confirmer ou infirmer mes impressions?
Cordialement et respectueusement.
Bonjour.

J'ai lu attentivement le précieux exposé d'Edy.
Malgré cela, je voudrais vous poser une question.
Mais, au milieu de cette prospérité, M. Valenod avait besoin de se rassurer par de petites insolences de détail contre les grosses vérités qu’il sentait bien que tout le monde était en droit de lui adresser. Son activité avait redoublé depuis les craintes que lui avait laissées la visite de M. Appert, il avait fait trois voyages à Besançon ; il écrivait plusieurs lettres chaque courrier ; il en envoyait d’autres par des inconnus qui passaient chez lui à la tombée de la nuit. Il avait eu tort peut-être de faire destituer le vieux curé Chélan ; car cette démarche vindicative l’avait fait regarder, par plusieurs dévotes de bonne naissance, comme un homme profondément méchant. D’ailleurs ce service rendu l’avait mis dans la dépendance absolue de M. le grand vicaire de Frilair, et il en recevait d’étranges commissions.
Dans la partie soulignée, si je réécris la partie en gros, en substituant le verbe 'regarder' au verbe passif 'être regardé', comme ceci :
cette démarche vindicative l’avait fait être regardé, par plusieurs dévotes de bonne naissance, comme un homme profondément méchant, la phrase devient-elle agrammaticale ?

Expliqueriez-vous un peu pour moi, s'il vous plait ?

Merci, d'avance.
Lorsqu’un verbe à l’infinitif suit un autre verbe, le verbe à l’infinitif exprime une action en cours de réalisation. En utilisant l’infinitif, on met donc l’accent sur la réalisation de l’action.
- Elle s'est vu interdire l'accès à la bibliothèque (par le gardien).

Lorsqu’un participe passé suit un autre verbe, le participe met l’accent sur un état ou sur le résultat de l'action exprimée par le verbe.
- Le président nous a remis la liste des dossiers qu’il aimerait voir traités au cours de l’année (par le gouvernement).

Dans certains cas, on peut utiliser l’un ou l’autre, selon le sens qu’on souhaite donner à la phrase.
- Roger et Jean se sont vu rappeler à l’ordre (par la police). (on met l'accent sur l'action même)
- Roger et Jean se sont vus rappelés à l’ordre (par la police). (on met l'accent sur le résultat de l'action)
d'après https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca//bdl/gabarit_bdl.asp?id=1614
c'est moi qui ai ajouté les compléments d'agent entre parenthèses.
Anne345 a écrit : Lorsqu’un verbe à l’infinitif suit un autre verbe, le verbe à l’infinitif exprime une action en cours de réalisation. En utilisant l’infinitif, on met donc l’accent sur la réalisation de l’action. […]
Peut-être, j'ai mal exprimé ma question.
Dans 'cette démarche l’avait fait regarder par plusieurs dévotes', les dévotes font l'action de regarder et lui(M.Valenod) subit l'action de regarder.
S'il en est ainsi, dans 'cette démarche l’avait fait être regardé par plusieurs dévotes', qui fait l'action de regarder et qui subit l'action de regarder ?
En bref, dans la construction factitive « faire + infinitif », ne peut-on pas utiliser « infinitif à la voix passive » ?

Je souhaite que ma question vous soit compéhensible.

Amicalement.
C'est syntaxiquement correct, mais je ne pense pas qu'on utiliserait cette forme.
Anne345 a écrit :C'est syntaxiquement correct, mais je ne pense pas qu'on utiliserait cette forme.
Voilà, l'essentiel de ma question !
C'est exactement ce que j'ai voulu et je veux toujours savoir.
Pourquoi on n'utilise pas cette forme qui est syntaxiquement correcte ?
Je suppose que c'est parce que "être" n'est pas nécessaire.
Anne345 a écrit :Je suppose que c'est parce que "être" n'est pas nécessaire.
A la voix passive, le sujet de la voix active devient un complément d’agent et le complément d'objet direct de la voix active devient le sujet.
Mais, dans 'Cette démarche l’avait fait regarder par plusieurs dévotes', et 'Cette démarche l’avait fait être regardé par plusieurs dévotes', il n'y a pas de changement de rôles ; je veux savoir pourquoi.
C'est sans doute à cause du complément "par plusieurs dévotes".
Du fait de ce complément, regarder a ici sans ambiguïté possible le sens passif de "être regardé" (par quelqu'un).
Il ne peut avoir le sens actif qu'il aurait par exemple dans : Cette démarche l'avait fait rire.
La tournure passive complète habituelle "être regardé" n'apporterait rien de plus au sens et serait plus lourde.
Grand merci, Anne345 et Jehan.

C'est difficile, 'Faire + infinitif'…
Bonjour.

J'ai pas mal de questions en vrac. 😀
Le verbe faire+infinitif m'intrigue.
Ce que je comprends, c'est que le verbe intransitif devient, en ajoutant le verbe ''faire'', transitif.

Il nous fait mourir.

Il nous fait sortir de la maison.

Il me fait parler.


Il y a également la structure faire+faire, que je ne comprends pas :
Je peux faire faire une belle copie
faire faire une belle copie = faire réaliser (par quelqu'un) une belle copie.
Si l'on fait la copie soi-même, il n'y a aucune raison d'employer "faire faire" mais simplement "faire".
Je peux faire une belle copie (moi-même)
Je peux faire faire une belle copie (par l'imprimeur)
Ou par un faussaire 😀

Il nous fait mourir.
Il nous fait sortir de la maison.
Il me fait parler.
Les pronoms ne sont pas COD mais sujet des infinitifs.