Pièce posthume de Jean Genêt, laquelle n’est pas entièrement achevée. Quelques passages sont lacunaires et la fin manque. Elle traduit les intentions de l’auteur de dévoiler le monde caché des hommes, de transpercer les Images jusqu’à leurs essences véritables.
I) Le genre
Elle est une pièce « comique » en un seul acte avec une thématique religieuse : la mise en scène du vrai Pape. D’où le titre « Elle » (palindrome qui évoque un tout, une toute-puissance) : tout d’abord, le lecteur s’attend à une pièce autour d’un sujet féminin (renforcé notamment par l’exposition dans laquelle un photographe s’apprête à tirer le portrait de « Elle »/ Mannequin), puis il réalise que ce « Elle » mystérieux représente en fait Sa Sainteté papale (entre sa divinité impalpable et son humanité cachée). Plusieurs scènes sont franchement comiques dans l’irruption décalée de détails incongrus : le Pape en patin à roulettes exhibant son cul, ou encore le Pape cherchant les poses les plus à même de le mettre en avant devant le photographe. Le comique ressort de ce décalage entre la Sainteté d’un Pape élu de Dieu et son inscription implacable dans un corps humain. Une âme divine dans une chair vulgaire.
Cependant, cette dénonciation de l’humanité du Pape – si sagement dissimulé par le clergé – occulte d’autres interrogations, parfois plus profondes encore : pourquoi Lui ? N’est-il pas qu’une Image à exhiber à la foule ? Dieu est-il vraiment représenté par cet individu ? Quelle est la part du vrai et du faux dans la mise en scène du Pape, personnage hautement important ? Qu’est-ce qu’un Pape ? Qui est ce Elle ?
II) Les personnages
A) LE PHOTOGRAPHE
C'est un metteur en scène de l’image, intimidé par la rencontre avec le Pape (il faut avouer que c'est extrêmement rare de rencontrer le Pape chez lui, comme monsieur tout le monde). Il est le reflet du spectateur : il se montre à la fois impatient, curieux, gêné, distrait, etc. C'est un homme, avec une famille, des émotions, de la peur, une fragilité : tout le contraire de l’image de la personnalité papale. Il est le révélateur de la Vérité papale, car il doit « faire connaître ce qui n’est pas officiel ».
B ) L’HUISSIER (qui s’appelle Baptiste)
C'est l’homme de vérité plus que l’homme de foi. Il vérifie au bon fonctionnement de la cérémonie (pour le Pape, tout est « cérémonie », puisque tout est outrancièrement/ artificiellement préparé). Il est l’oreille du palais, et l’initiateur de la légende papale : il est l’initiateur de la légende papale en ce qu’il est l’intermédiaire (invisible) entre le peuple et le pape.
C) LE PAPE
C'est le représentant humain de Dieu sur Terre : il n’est qu’une « représentation », une mise en scène. Il faut distinguer chez lui le vrai du faux, le représenté et le naturel, l’Homme et le Pape. Quelle est sa véritable finalité ? Est-il le médium direct entre Dieu et les hommes ? Ou est-il l’image d’un médium possible ? Il est acteur, dans tous les sens du terme : Pape de face (cf. vêtements) et homme de dos (on voit son cul). Ce qui participe de l’apparence humaine du Pape :
- son âge le fatigue : « car Dieu qui la (Sa Sainteté) préfère à nous, sans la combler de maux ne lui en épargne guère », ainsi a-t-elle un rhume, ou porte-t-elle un dentier.
- Elle blasphème (« Bordel de Dieu »)
- Elle fait sur un pot de toilettes
- On voit son cul : elle « se cure les dents, remange la nourriture restée dans un vieux chicot, rote, pète, et même chie »
En fait, le Pape n’est qu’une Image, un semblant d’intermédiaire entre Dieu et les hommes, d’où la construction d’une légende que dénonce (comiquement) l’auteur :
- Elle n’est qu’une image à photographier : « je suis un mannequin, assez disloqué, le pauvre (…) vous allez me donner la forme de pape. »
- On exige d’Elle des mises en scène : « (le photographe à Elle) un peu plus de ferveur dans le regard [un comble, non ?] » ou encore « Plus près de Dieu » ; elle est un « grotesque pantin »
- Elle est comparée à un acteur : « (…) un acteur de talent [aurait] plus vite et plus spontanément un visage plus pâle, plus émouvant, plus éloquent que le mien (…) »
- Justification des patins à roulettes : « Il ne saurait marcher. Il doit être porté par les anges. »
- Elle possède véritablement un agneau.
Sa véritable essence n’est que visuelle : « Ce n’est pas ma personne qui m’a valu tant d’hommages, mais ces hommages ont tout à coup sacraliser ma personnes ». C'est l’homme qui choisit le Pape, et non Dieu. Remettre en question l’essence du Pape, n’est-ce pas aussi remettre en question l’essence de Dieu ? Quelle vérité accorder à la divinité ?
III) Remarques
- Prépondérance d’un discours méta-théâtral (« acteur, pantin grotesque, mannequin, etc. ») : la scène s’ouvre sur la dénonciation de toutes les truqueries qui président au cérémonial.
- Dénonciation d’un monde de l’Image : figure d’un Pape à double face dont la seule face officielle, innocente, et décente, est représentée. Le Pape déchire la photo des enfants du Photographe, lequel réagit vivement ; le Pape s’exclame devant cette colère : « J’ai déchiré un bout de carton ? Mais à vos êtres adorés, je n’ai pas touché. Vous les idolâtrez, ma parole ! » ou encore (rappelant le « Words, words, words » shakespearien) : « Images, toujours images ! Images, toujours images. J’en ai assez ! ».
- Une dramaturgie de l’absence : quelle absence est plus obsédante que celle de la Divinité ? Le Pape n’est-il pas le travestissement de celle-ci (notamment par le titre « Elle ») ? N’est-il pas que l’objet d’un pur désir humain de matérialiser Dieu, de le faire exister réellement, concrétement, de donner chair à leur croyance ? Le Pape est le symbole de Dieu ; et le sucre est le symbole du Pape ; le sucre ne symbolise-t-il pas, dans sa fonte, cette absence implacable et essentielle ? L’essence du Pape (son image, sa signifiance) écrase l’existence du Pape (sa vie, son humanité) : cf. le Christ, à la fois humain et divin.
- Le « sucre » : représente l’Idée du Pape. Il est internationalement (pour ne pas dire universellement) employé ; il est donc catholique, étymologiquement « universel ». Il fond dans la bouche comme l’hostie. Et par le terme « candeur » renvoie à deux réalités religieuses : la blancheur (immaculée) et la pureté/ innocence (impeccabilité).
I) Le genre
Elle est une pièce « comique » en un seul acte avec une thématique religieuse : la mise en scène du vrai Pape. D’où le titre « Elle » (palindrome qui évoque un tout, une toute-puissance) : tout d’abord, le lecteur s’attend à une pièce autour d’un sujet féminin (renforcé notamment par l’exposition dans laquelle un photographe s’apprête à tirer le portrait de « Elle »/ Mannequin), puis il réalise que ce « Elle » mystérieux représente en fait Sa Sainteté papale (entre sa divinité impalpable et son humanité cachée). Plusieurs scènes sont franchement comiques dans l’irruption décalée de détails incongrus : le Pape en patin à roulettes exhibant son cul, ou encore le Pape cherchant les poses les plus à même de le mettre en avant devant le photographe. Le comique ressort de ce décalage entre la Sainteté d’un Pape élu de Dieu et son inscription implacable dans un corps humain. Une âme divine dans une chair vulgaire.
Cependant, cette dénonciation de l’humanité du Pape – si sagement dissimulé par le clergé – occulte d’autres interrogations, parfois plus profondes encore : pourquoi Lui ? N’est-il pas qu’une Image à exhiber à la foule ? Dieu est-il vraiment représenté par cet individu ? Quelle est la part du vrai et du faux dans la mise en scène du Pape, personnage hautement important ? Qu’est-ce qu’un Pape ? Qui est ce Elle ?
II) Les personnages
A) LE PHOTOGRAPHE
C'est un metteur en scène de l’image, intimidé par la rencontre avec le Pape (il faut avouer que c'est extrêmement rare de rencontrer le Pape chez lui, comme monsieur tout le monde). Il est le reflet du spectateur : il se montre à la fois impatient, curieux, gêné, distrait, etc. C'est un homme, avec une famille, des émotions, de la peur, une fragilité : tout le contraire de l’image de la personnalité papale. Il est le révélateur de la Vérité papale, car il doit « faire connaître ce qui n’est pas officiel ».
B ) L’HUISSIER (qui s’appelle Baptiste)
C'est l’homme de vérité plus que l’homme de foi. Il vérifie au bon fonctionnement de la cérémonie (pour le Pape, tout est « cérémonie », puisque tout est outrancièrement/ artificiellement préparé). Il est l’oreille du palais, et l’initiateur de la légende papale : il est l’initiateur de la légende papale en ce qu’il est l’intermédiaire (invisible) entre le peuple et le pape.
C) LE PAPE
C'est le représentant humain de Dieu sur Terre : il n’est qu’une « représentation », une mise en scène. Il faut distinguer chez lui le vrai du faux, le représenté et le naturel, l’Homme et le Pape. Quelle est sa véritable finalité ? Est-il le médium direct entre Dieu et les hommes ? Ou est-il l’image d’un médium possible ? Il est acteur, dans tous les sens du terme : Pape de face (cf. vêtements) et homme de dos (on voit son cul). Ce qui participe de l’apparence humaine du Pape :
- son âge le fatigue : « car Dieu qui la (Sa Sainteté) préfère à nous, sans la combler de maux ne lui en épargne guère », ainsi a-t-elle un rhume, ou porte-t-elle un dentier.
- Elle blasphème (« Bordel de Dieu »)
- Elle fait sur un pot de toilettes
- On voit son cul : elle « se cure les dents, remange la nourriture restée dans un vieux chicot, rote, pète, et même chie »
En fait, le Pape n’est qu’une Image, un semblant d’intermédiaire entre Dieu et les hommes, d’où la construction d’une légende que dénonce (comiquement) l’auteur :
- Elle n’est qu’une image à photographier : « je suis un mannequin, assez disloqué, le pauvre (…) vous allez me donner la forme de pape. »
- On exige d’Elle des mises en scène : « (le photographe à Elle) un peu plus de ferveur dans le regard [un comble, non ?] » ou encore « Plus près de Dieu » ; elle est un « grotesque pantin »
- Elle est comparée à un acteur : « (…) un acteur de talent [aurait] plus vite et plus spontanément un visage plus pâle, plus émouvant, plus éloquent que le mien (…) »
- Justification des patins à roulettes : « Il ne saurait marcher. Il doit être porté par les anges. »
- Elle possède véritablement un agneau.
Sa véritable essence n’est que visuelle : « Ce n’est pas ma personne qui m’a valu tant d’hommages, mais ces hommages ont tout à coup sacraliser ma personnes ». C'est l’homme qui choisit le Pape, et non Dieu. Remettre en question l’essence du Pape, n’est-ce pas aussi remettre en question l’essence de Dieu ? Quelle vérité accorder à la divinité ?
III) Remarques
- Prépondérance d’un discours méta-théâtral (« acteur, pantin grotesque, mannequin, etc. ») : la scène s’ouvre sur la dénonciation de toutes les truqueries qui président au cérémonial.
- Dénonciation d’un monde de l’Image : figure d’un Pape à double face dont la seule face officielle, innocente, et décente, est représentée. Le Pape déchire la photo des enfants du Photographe, lequel réagit vivement ; le Pape s’exclame devant cette colère : « J’ai déchiré un bout de carton ? Mais à vos êtres adorés, je n’ai pas touché. Vous les idolâtrez, ma parole ! » ou encore (rappelant le « Words, words, words » shakespearien) : « Images, toujours images ! Images, toujours images. J’en ai assez ! ».
- Une dramaturgie de l’absence : quelle absence est plus obsédante que celle de la Divinité ? Le Pape n’est-il pas le travestissement de celle-ci (notamment par le titre « Elle ») ? N’est-il pas que l’objet d’un pur désir humain de matérialiser Dieu, de le faire exister réellement, concrétement, de donner chair à leur croyance ? Le Pape est le symbole de Dieu ; et le sucre est le symbole du Pape ; le sucre ne symbolise-t-il pas, dans sa fonte, cette absence implacable et essentielle ? L’essence du Pape (son image, sa signifiance) écrase l’existence du Pape (sa vie, son humanité) : cf. le Christ, à la fois humain et divin.
- Le « sucre » : représente l’Idée du Pape. Il est internationalement (pour ne pas dire universellement) employé ; il est donc catholique, étymologiquement « universel ». Il fond dans la bouche comme l’hostie. Et par le terme « candeur » renvoie à deux réalités religieuses : la blancheur (immaculée) et la pureté/ innocence (impeccabilité).



