Bac français 2018 (Afrique, séries S et ES)

Corrigé du commentaire

Marivaux, Les Fausses Confidences, acte I, scène 14 (1737).

Dorante est amoureux d’Araminte. Sur les conseils de Dubois, son ancien valet, maintenant au service d’Araminte, il s’est fait engager auprès d’elle comme intendant. Dubois, dans cette scène, joue le rôle d’intermédiaire.

Marivaux DUBOIS. — Il1 vous adore ; il y a six mois qu’il n’en vit point, qu’il donnerait sa vie pour avoir le plaisir de vous contempler un instant. Vous avez dû voir qu’il a l’air enchanté quand il vous parle.

ARAMINTE. — Il y a bien en effet quelque petite chose qui m’a paru extraordinaire. Eh ! juste Ciel ! le pauvre garçon, de quoi s’avise-t-il ?

DUBOIS. — Vous ne croiriez pas jusqu’où va sa démence : elle le ruine, elle lui coupe la gorge. Il est bien fait, d’une figure passable, bien élevé et de bonne famille ; mais il n’est pas riche : et vous saurez qu’il n’a tenu qu’à lui d’épouser des femmes qui l’étaient, et de fort aimable, ma foi, qui offraient de lui faire sa fortune, et qui auraient mérite qu’on la leur fît à elles-mêmes. Il y en a une qui n’en saurait revenir, et qui le poursuit encore tous les jours ; je le sais, car je l’ai rencontrée.

ARAMINTE. avec négligence. — Actuellement ?

DUBOIS. — Oui, Madame, actuellement : une grande brune très piquante2 et qu’il fuit. Il n’y a pas moyen, Monsieur refuse tout. « Je les tromperais » me disait-il, je ne puis les aimer, mon cœur est parti » ; ce qu’il disait quelquefois la larme à l’œil ; car il sent bien son tort.

ARAMINTE. — Cela est fâcheux ; mais où m’a-t-il vue avant que de venir chez moi, Dubois ?

DUBOIS. — Hélas ! Madame, ce fut un jour que vous sortîtes de l’Opéra, qu’il perdit la raison. C’était un vendredi, je m’en ressouviens ; oui, un vendredi ; il vous vit descendre l’escalier, à ce qu’il me raconta, et vous suivit jusqu’à votre carrosse ; il avait demandé votre nom, et je le trouvai qui était comme extasié ; il ne remuait plus.

ARAMINTE. — Quelle aventure !

DUBOIS. — J’eus beau lui crier : « Monsieur » ! Point de nouvelles, il n’y avait plus personne au logis. À la fin, pourtant, il revint à lui avec un air égaré ; je le jetai dans une voiture, et nous retournâmes à la maison. J’espérais que cela se passerait, car je l’aimais ; c’est le meilleur maître ! Point du tout, il n’y avait plus de ressource. Ce bon sens, cet esprit jovial, cette humeur charmante, vous aviez tout expédié, et des le lendemain nous ne fîmes plus tous deux, lui, que rêver à vous, que vous aimer ; moi d’épier depuis le matin jusqu’au soir où vous alliez.

ARAMINTE. — Tu m’étonnes à un point !…

DUBOIS. — Je me fis même ami d’un de vos gens qui n’y est plus, un garçon fort exact, qui m’instruisait, et à qui je payais bouteille. « C’est à la Comédie qu’on va ». me disait-il ; et je courais faire mon rapport, sur lequel, dés quatre heures, mon homme était à la porte. « C’est chez Madame celle-ci, c’est chez Madame celle-là » ; et, sur cet avis, nous allions toute la soirée habiter la rue, ne vous déplaise, pour voir Madame entrer et sortir, lui dans un fiacre, et moi derrière ; tous deux morfondus et gelés, car c’était dans l’hiver ; lui ne s’en soucient guère, moi jurant par-ci par-là pour me soulager.

ARAMINTE. — Est-il possible ?

DUBOIS. — Oui. Madame. À la fin, ce train de vie m’ennuya ; ma santé s’altérait, la sienne aussi. Je lui fis accroire3 que vous étiez à la campagne ; il le crut, et j’eus quelque repos ; mais n’alla-t-il pas deux jours après vous rencontrer aux Tuileries, où il avait été s’attrister de votre absence. Au retour, il était furieux, il voulut me battre, tout bon qu’il est ; moi, je ne le voulus point, et je le quittai. Mon bonheur ensuite m’a mis chez Madame, où, à force de se démener, je le trouve parvenu à votre intendance ; ce qu’il ne troquerait pas contre la place d’un empereur.

ARAMINTE. — Y a-t-il rien de si particulier ? Je suis si lasse d’avoir des gens qui me trompent, que je me réjouissais de l’avoir, parce qu’il a de la probité4, ce n’est pas que je sois fâchée, car je suis bien au-dessus de cela.

DUBOIS. — Il y aura de la bonté à le renvoyer. Plus il voit Madame, plus il s’achève.

ARAMINTE. — Vraiment, je le renverrais bien ; mais ce n’est pas là ce qui le guérira. Je ne sais que dire à Monsieur Rémy, qui me l’a recommandé ; et ceci m’embarrasse. Je ne vois pas trop comment m’en défaire honnêtement.

DUBOIS. — Oui ; mais vous ferez un incurable, Madame.

ARAMINTE, vivement. — Oh ! tant pis pour lui. Je suis dans des circonstances où je ne saurais me passer d’un intendant ; et puis, il n’y a pas tant de risque que tu ne le crois. Au contraire, s’il y avait quelque chose qui pût ramener cet homme, c’est l’habitude de me voir plus qu’il n’a fait ; ce serait même un service à lui rendre.

DUBOIS. — Oui, c’est un remède bien innocent.


Notes

1 Il : Dorante.
2 Piquante : charmante.
3 Accroire : croire.
4 Probité : honnêteté.

Proposition de corrigé

Ce corrigé a été rédigé par Jean-Luc.

Il s’agit d’un canevas volontairement non rédigé pour mettre en valeur les principaux éléments issus de l’analyse selon la méthode recommandée par le site.

Introduction :

Situer le texte à commenter : L’extrait à étudier est tiré de l’acte I, scène 14, des Fausses confidences, pièce de Marivaux représentée en 1737. Dorante est amoureux de la riche veuve Araminte. Sur les conseils de Dubois, son ancien valet maintenant au service de cette veuve, il s’est fait engager auprès d’elle comme intendant. Dubois, dans cette scène, joue le rôle d’intermédiaire.
Quel est le thème du texte ? Les manigances d’un habile valet.
Quel est son genre littéraire ? Comédie.
Quel est son type ? Texte dialogal argumentatif.
Quelle est sa tonalité ou registre littéraire ? Lyrique, pathétique et satirique.
Ses caractères remarquables, thématiques et/ou formels, c’est-à-dire ce qui fonde l’intérêt de l’étude, et ce qui oriente le parcours de lecture ? Cet extrait est remarquable dans la mise en scène d’un valet au service de deux maîtres qui doit donc faire preuve d’habileté pour concilier leurs intérêts apparemment contradictoires.

1re partie : Un valet et sa maîtresse

  • Deux personnages aux prises : Araminte, la maîtresse ; Dubois, le valet.
  • Les temps de parole montrent que le valet domine l’échange.
  • Araminte manifeste, par ses interrogations et ses exclamations, sa curiosité et le trouble de son affectivité.

2e partie : un valet manipulateur

Pour intéresser, flatter et apitoyer, Dubois insiste sur deux aspects de son ancien maître :

  • la maladie d’amour : « démence », « il perdit la raison », « il n’y avait plus personne au logis » (expression familière mais savoureuse qui qualifie le bon sens du valet), « air égaré ». Champ lexical de la médecine : « ma santé s’altérait, la sienne aussi. », «  ce n’est pas là ce qui le guérira », « incurable », « remède ».
    Le champ lexical de la souffrance : « il n’en vit point », « elle le ruine, elle lui coupe la gorge », « la larme à l’œil », « morfondus et gelés ».
    Luxe de détails pour accréditer la véracité et asseoir le diagnostic.
    Désignation de celle qui est à l’origine du mal et qui pourrait en être flattée.
  • la pauvreté qui pourrait éloigner Dorante d’Araminte, mais le trait est aussitôt corrigé par la fidélité passionnée du jeune intendant (qui a refusé de beaux partis) ainsi que par son honnêteté et son désintéressement. « Je les tromperais […] je ne puis les aimer, mon cœur est parti » ; ce qu’il disait quelquefois la larme à l’œil ; car il sent bien son tort ».

3e partie : un pari risqué

Distillant des traits de caractère plaisants et inquiétants chez son ancien maître, Dubois prend quelques risques au sujet du maintien de Dorante comme intendant chez Araminte.

  • Il affirme qu’il a dû quitter un passionné insupportable et même violent à la fin.
  • Araminte pourrait être alertée par la position ambiguë de son valet.
  • Mais Dubois montre en même temps que Dorante est « bien fait », qu’il était « un bon maître », qu’il est resté respectueux, honnête.
  • Finalement il mise sur le bon cœur de sa maîtresse et surtout son inclination émue envers Dorante : « pauvre garçon », et surtout les propos de la fin, « s’il y avait quelque chose qui pût ramener cet homme, c’est l’habitude de me voir plus qu’il n’a fait ; ce serait même un service à lui rendre. »
  • La notation ironique finale scelle la victoire de l’habile Dubois : « un remède bien innocent » obtenu avec beaucoup de rouerie.

Conclusion :

Marivaux réutilise des schémas comiques traditionnels : d’abord celui des amours contrariées, ici par les conventions sociales, en particulier les situations de fortune ; ensuite l’habileté d’un valet au service de deux maîtres dont les intérêts semblent éloignés ou contradictoires. Un des ressorts typiques de la comédie est bien la tromperie. Mais Marivaux n’exploite pas dans cette comédie des situations issues de la farce. Au contraire, son valet est un metteur en scène génial qui joue subtilement de la psychologie féminine. Sans violence, avec respect et honnêteté (malgré les équivoques), il permet à la vérité des cœurs de se manifester. Marivaux réalise le tour de force de créer un personnage de domestique paradoxal, tout à la fois manipulateur et moral.

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