Notions de versification française

Première partie : le vers

Une fiche de Jean-Luc. | pdf

 

« Les poètes trouvent d’abord et ne cherchent qu’après. »
Jean Cocteau

La poésie est un art et un genre littéraire. Elle ne se réduit pas aux vers, mais pendant plusieurs siècles, et encore aujourd’hui pour certaines productions, elle a utilisé ce mode d’écriture qui l’a distinguée de la prose. La poésie versifiée demande donc à être étudiée dans ses règles pour être correctement appréciée. Cette forme de la poésie traditionnelle a requis habileté, savoir-faire, recherche de l’expressivité. C’est la contrainte qui a permis aux poètes de tirer tous les effets possibles du jeu langagier. Comme l’a exprimé Mallarmé1, ces règles librement acceptées (parce qu’utiles et nécessaires au raffinement de la langue) ont permis en partie d’élaborer un langage subtil, riche, puissamment évocateur, de plus en plus éloigné de la fonction utilitaire qu’employait spontanément la prose.

Ces règles et ces formes ont évolué au cours de l’histoire littéraire, ce qui tendrait à démontrer qu’elles n’ont jamais été arbitraires ou gratuites. Une fois explorées toutes les voies d’expressivité qu’elles permettaient, elles ont été aménagées par certains poètes jusqu’à la rupture parfois afin d’éviter la sclérose. Il apparaît cependant que toute expression poétique véritable nécessite des règles même implicites. Par exemple dans la prose poétique en forme de verset, il existe souvent la reprise d’une même structure syntaxique comme dans les litanies. Les poèmes en prose de Baudelaire utilisent souvent les parallélismes et l’anaphore avec de subtiles variations.

Les pages qui suivent n’ont pas pour vocation d’étudier la fonction poétique du langage, seulement de donner quelques indications utiles pour essayer de comprendre les enjeux de la poésie versifiée et de ses codes. Nous parlerons de poésie formelle, une part de son expressivité résultant des formes utilisées, ou de poésie régulière, c’est-à-dire de poésie obéissant à des règles.

Préalablement, si l’on veut comprendre l’origine de ces règles, il faut rattacher la poésie à la tradition orale, à la musique, voire à la danse. Les pauses et les retours réguliers qui la caractérisent ont été liés aux exigences de la déclamation, de la mémorisation et de la communication. Ces récurrences, ces structures parallèles ont facilité le travail du récitant comme elles ont permis la mémorisation de la part de l’auditoire. Voilà pourquoi aujourd’hui, le système scolaire utilise encore les poèmes versifiés pour cultiver la mémoire des petits écoliers. Ces règles ont donc servi dès le début à assurer la production d’une parole travaillée, bien différente de la langue ordinaire informe, à donner à cette parole une valeur incantatoire, liturgique, avant qu’elle ne serve plus tard à exprimer les réalités profanes tout en gardant la force acquise au service du sacré.

La versification

La prosodie

La versification

Le vers régulier

En guise de remarque préalable, rappelons qu’il ne faut pas confondre vers et phrase : la phrase est une unité de sens alors que le vers est une unité métrique. Ainsi la phrase peut-elle être plus courte que le vers ou se propager sur plusieurs vers.

À l’origine, le vers est chanté, d’où, comme la musique, le vers est mesuré. L’unité de mesure est la syllabe2. Le vers est aussi rythmé selon trois modes :

  • les rimes : retour du même son en fin de vers,
  • les accents : retour des accents toniques,
  • les poses : les coupures dans le vers qui isolent des groupes de syllabes.

Le compte des syllabes

Sous peine de dire des vers faux, il faut respecter les règles suivantes :

L’élision

  • Toute syllabe terminée par un E muet s’élide devant un mot commençant par une voyelle ou un H muet.
    « Non, Madam(e) : il vous aim(e) et je n’en doute plus. » Racine, Andromaque
    « Jamais mensong(e) heureux n’eut un effet si prompt » Racine, Athalie
  • En revanche le E muet qui est élidé dans la langue ordinaire doit être prononcé s’il est suivi d’une consonne. Cette pratique donne au vers limpidité, sonorité et équilibre avec la séquence consonne + voyelle + consonne.
    « C’était l’heure tranquill(e) où les lions vont boir(e). » Hugo, La Légende des siècles
  • Le E muet ne compte jamais à la fin d’un vers.
    « Et les siècles obscurs devant moi se découvr(ent). » Racine, Athalie
  • Le E muet ne compte pas à l’intérieur d’un mot s’il est précédé d’une voyelle.
    Gai(e)té, dévou(e)ment, il pai(e)ra…
  • Il faut que ce E soit effectivement la dernière lettre du mot pour pouvoir être élidé. Ainsi dans le vers suivant de Toulet : « En Arles où sont les Aliscans […] », le E d’Arles ne peut être élidé et l’apparent octosyllabe devient faux.

La diphtongue : diérèse et synérèse

On appelle diphtongue la réunion, dans un même mot, de deux sons entendus distinctement, mais produits en une seule émission de voix. Il est donc indispensable pour mesurer le mètre de savoir quand deux ou plusieurs voyelles successives forment une ou plusieurs syllabes.

Pour apprécier si l’on doit recourir à la synérèse (émission de deux voyelles en une seule syllabe) ou à la diérèse (émission de deux voyelles en deux syllabes), il faut revenir à l’étymologie du mot. En principe, la diphtongue comptera pour une ou deux syllabes selon qu’elle est issue d’une ou deux syllabes latines.

Généralement, lorsque la première voyelle est précédée d’un R ou d’un L précédés eux-mêmes d’une consonne, la diphtongue compte pour deux syllabes. Exemples : « nous ne pli-ons pas ! », « j’ai cri-é », « plu-ie ».

Diphtongue 1 syllabe 2 syllabes Exceptions
IA   OUI diamant, pria, cordial… diacre, fiacre, diable, pléiade…
YA OUI    
IÉ, YÉ ou IÈ OUI ex. : pièce, acier, moitié, ciel, noyé

Hier prononcé par le passé, sauf dans avant-hier
Hier prononcé à notre époque

les verbes en -ier du 1er groupe à l’infinitif, à la seconde personne du pluriel du présent de l’indicatif ou de l’impératif, et au participe passé, ainsi que les adjectifs de même famille : relier, reliez, relié…

mots en -iété : société
 
IAI Biais, biaiser (synérèse) Niais, biais, biaiser (diérèse)

les personnes des temps passés de ces verbes en IAI se prononçant IÉ : je déliais, tu, il, ils…
 
IEZ   rire et sourire, au présent de l’indicatif et de l’impératif : souriez, riez  
IAN, IEN avec le même son   À l’intérieur du mot : fiente, science… viande, diantre, et faïence et dans tous les mots écrits YAN et YEN : fuyant
IEN En finale des noms substantifs à part entière, des pronoms possessifs, des verbes et des adverbes : chien, tien, rien, je tiens (sauf li-en), ainsi que dans les mots où il s’écrit yen : citoyen. quand il termine un nom dérivé d’un adjectif d’état, de profession ou de pays comme calaisien, comédien… sauf chrétien  
IEU dans le corps du mot : dieu, lieutenant, ou en finale sans être suivie d’une consonne ainsi que dans les mots où elle s’écrit YEU : yeux, soyeux, crayeux. en terminaison des mots lorsqu’elle est suivie d’une consonne : pieux, antérieur 1 syll. : mieux, vieux, cieux, plusieurs.
IO et IAU   OUI et dans les mots en yau : violon, myope, joyau. mioche, pioche, fiole, kiosque
ION et IONS   OUI : lion, + 1re personne du pluriel des verbes en ier : délions, ainsi que rions. 1re personne du pluriel des autres verbes sauf s’il y a devant un R ou un L ou 2 consonnes : chanterions, appelions, parlions.
YON OUI   2 syll. dans Lyon, Alcyon, embryon, amphitryon et amphictyon.
IU dans les mots où elle est précédée d’une voyelle : Pompéius

dans les mots où elle s’écrit YU : rayure
dans les mots où elle est précédée d’une consonne : diurne  
OE OUI moelle, poêle   2 syll. dans poésie, poème, poète
OI OUI : loi, toit, voici    
OIN, OUIN, UIN OUI : témoin, marsouin    
OUA   OUI 1 syll. : douane ;

zouave, ouate = 1 ou 2
OUÉ   OUI : doué, jouet… 1 syll. : fouet, fouetter, ouest
OUAN et OUEN   OUI : Rouen Chouan = 1 ou 2
OUI   OUI : ouï, jouir 1 syll. : oui
UAN et UEN   OUI : affluant, affluent Don Juan = 1 ou 2
UE   OUI : conflictuel, tuer 1 syll. : duègne, duel
UI OUI : celui, ruisseler   2 syll. : ruine, bruine, bruire

 

Ces indications ont parfois été contredites par des théoriciens ou par les poètes eux-mêmes. Il convient donc de décompter attentivement les mètres pour les restituer dans l’intention première de leur auteur.

Les chevilles

Les chevilles sont des mots superflus placés dans un vers, afin de faire uniquement syllabes. Elles sont à éviter, car leur emploi exige beaucoup de goût pour ne pas choquer. Surtout, elles traduisent le poète débutant qui n’arrive pas à surmonter les difficultés de la versification, ou pis, le poète laxiste.

« Oh mort ! Que nous apportes-tu ? »

Le mètre ou mesure du vers

Un vers est terminé par le retour à la ligne suivante3. Il est également terminé par la rime.

Le vers suivant commence par une majuscule.

Il existe des mètres pairs et impairs.

Les vers sont appelés :

  • monosyllabe pour un vers d’une syllabe
  • disyllabe pour un vers de deux syllabes
  • trisyllabe pour 3
  • quadrisyllabe pour 4
  • pentasyllabe pour 5
  • hexasyllabe pour 6

Les vers inférieurs à 7 syllabes sont très rares. Ils permettent le jeu poétique. En effet leur brièveté provoque un rapide retour à la ligne et marque de ce fait fortement le rythme. Avec eux le poème se rapproche de la chanson populaire.

Deux et deux quatre
quatre et quatre huit
huit et huit font seize
Mais voilà l’oiseau-lyre
qui passe dans le ciel
l’enfant le voit
l’enfant l’entend
l’enfant l’appelle
sauve-moi
joue avec moi
oiseau !


Jacques Prévert, Paroles, « Page d’écriture »

Ce poème, par l’utilisation des mètres de deux à six syllabes, évoque les comptines familières au monde écolier.

  • heptasyllabe pour 7, vers assez peu utilisé
    C’est un vers plus sautillant qui convient aux pièces courtes.

Autrefois le rat de ville
Invita le rat des champs
D’une façon fort civile
À des reliefs d’ortolan.


La Fontaine, Fables

  • octosyllabe pour 8
    C’est le vers le plus facile d’emploi, c’est aussi le plus long des vers sans césure. Il est utilisé dans les chansonnettes, les impromptus, les bouts-rimés.
  • ennéasyllabe pour 9, vers rare
    Ce type de vers permet un rythme de chanson. C’est le vers musical prôné par Verlaine dans son « Art poétique » :

De la musique avant toute chose
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

En fait l’imparité crée une instabilité qui éloigne le vers de l’équilibre parfois anesthésiant des alexandrins. Dans tous les cas, l’accent de relais détermine des groupes dissymétriques.

  • décasyllabe pour 10
    Le décasyllabe permet un rythme alerte en distribuant de manière dissymétrique les deux hémistiches (4+6) ou en créant deux hémistiches impairs (5+5) :

Puis me faisant admirer la clôture,
Triple la porte et triple la serrure,
Grilles, verrous, barreaux de tout côté :
« C’est, me dit-il, pour votre sûreté. »


Voltaire, Sur mon emprisonnement à la Bastille

  • hendécasyllabe pour 11, vers rare
  • alexandrin pour 12
    C’est le vers le plus long de la poésie régulière. Il tire son nom du Roman d’Alexandre, œuvre du XIIe siècle. Il se révèle majestueux et permet beaucoup d’effets variés par le jeu des accents mobiles. C’est aussi le mètre qui correspond le mieux à la longueur moyenne d’un énoncé en français, ce qui explique sa prédominance dans de nombreux genres poétiques (tragédie, épopée, grande comédie, lyrisme…) et à toute époque.
  • Les vers de plus de 12 syllabes existent : Apollinaire et Aragon les ont parfois employés. La longueur de ces vers dans lesquels la phrase peut se déployer amplement amenuise les différences avec la prose. De fait, dans l’exemple qui suit, le sujet et son mode d’expression sont très banals comme des propos échangés à un comptoir, si bien que le vers de 16 syllabes et ses pauses irrégulières ressemble à la prose familière :

Je change ici de mètre pour dissiper en moi l’amertume.
Les choses sont comme elles sont le détail n’est pas l’important.
L’homme apprendra c’est sûr à faire à jamais régner le beau temps.


Louis Aragon, Le Roman inachevé

Certaines pièces mélangeant différentes strophes de mètres croissants puis décroissants sont de véritables morceaux de bravoure. On peut citer « Le pas d’arme du roi Jean » et « Les Djinns » de Victor Hugo.

Les licences

En poésie, le mot licence signifie permission.
Le cas le plus souvent rencontré est celui de l’adverbe encore écrit encor.
Ces licences servent à modifier la métrique du vers, parfois à bon compte.
Indiquons les plus courantes :
• On peut ajouter un S à la fin de quelques mots et écrire : grâces à, jusques à, guères, naguères, pour grâce à, jusqu’à, guère, naguère.
• On peut supprimer la lettre finale d’autres mots et écrire : blé, pie, encor, remord, zéphyr, certe, au lieu de bled, pied, encore, remords, zéphire, certes.
• De même, il est possible, pour les noms propres, de retrancher le S final suivant un e muet : Londre, Athène, Versaille, Charle… pour Londres, Athènes, Versailles, Charles…

Les accents toniques ou le rythme

Le rythme est une composante musicale de la langue. Il permet de mettre en valeur certains mots dans l’énoncé. Il souligne souvent certains sons renforçant le sens des mots qui sont ainsi mis en relief.

En français, certaines syllabes sont plus marquées que d’autres : la principale règle d’accentuation consiste à marquer la dernière syllabe du mot (mots à terminaison masculine), sauf s’il s’agit d’un E muet, auquel cas c’est la syllabe précédente qui est accentuée (mots à terminaison féminine).
Les syllabes autres qu’accentuées sont dénommées atones.

À la différence d’un énoncé courant qui neutralise l’accent tonique dans les mots pour ne garder que l’accent sur le dernier mot du groupe de sens4, la diction poétique est soignée, presque emphatique, elle marque les accents toniques sur tous les mots avec un renforcement sur le dernier mot du groupe de sens (notamment à la césure et en fin de vers).

Le rythme est donné par les accents toniques (syllabe plus longue, plus forte ou plus aiguë). La syllabe accentuée et la syllabe qui la suit sont séparées par une coupe où la voix marque une pause.

« J’ai longtemps / habi // sous de vas /tes portiqu(es) »
(Baudelaire, « La Vie antérieure »)

La succession des accents toniques découpe ce vers en 4 groupes de 3 syllabes et produit une cadence uniforme. Cette découpe du vers est réalisée selon des accents fixes et d’autres mobiles.

Accents fixes, les césures

Dans les vers de plus de 8 syllabes, il doit y avoir un accent de relais appelé césure, il doit coïncider avec une séparation de mots. Dans les vers de 10 syllabes, la césure se produit après la 4e ou la 5e syllabe. Dans les alexandrins, elle est placée après la 6e syllabe. La césure coupe donc l’alexandrin en deux hémistiches (ou demi-vers) égaux.

Dans l’idéal, la césure (qui est un concept métrique) devrait correspondre à une coupe franche (concept énonciatif) et à une unité de sens. C’est pourquoi elle est le plus souvent marquée par ce cumul comme dans « Ô ce cri sur la mer // cette voix dans les bois ! », Jadis et naguère de Verlaine, mais elle peut être aussi en partie estompée comme dans ce vers de Molière tiré des Femmes savantes : « Ah ! ma fille, je suis // bien aise de vous voir. »

Ce qui était une règle intangible pour la métrique classique a été dénoncé par les poètes romantiques soucieux d’insuffler au mètre une vie nouvelle. Ils ont ainsi découpé parfois l’alexandrin en trois groupes de quatre syllabes appelés « trimètre romantique ».

« Empanaché/ d’indépendan /c(e) et de franchise »
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac

En aucun cas l’hémistiche ne pouvait s’achever sur un E muet dans la métrique classique. L’élision était indispensable, aussi la versification traditionnelle a-t-elle choisi le plus souvent, à cette place, des mots sans E à élider.

Lorsque l’E est tonique comme dans « venge-le », il pouvait figurer à la césure.

« Eh bien ! achève-le : voilà ce cou tout prêt. » Rotrou

Le XIXe siècle a introduit des licences :

  • La césure lyrique ou épique5 : le premier hémistiche finit par un E caduc interconsonantique :
    « Périssez ! Puissance, // justic(e), histoire, à bas ! » Rimbaud
  • La césure enjambante ou italienne si le second hémistiche commence par un E caduc interconsonantique :
    « Bonté, respect ! Car qu’est-//ce qui nous accompagne » Verlaine, Sagesse

Si ces types de césure ont été admis jusqu’à la Renaissance, c’est que l’E caduc était prononcé même en fin de mot. Par la suite, l’E caduc s’est estompé dans la diction si bien que sa prononciation en fin d’hémistiche est devenue impossible ou difficile lorsqu’il est suivi par une césure – qui nécessite une pause – ou lorsqu’il est rejeté dans l’hémistiche suivant. C’est pourquoi, depuis le XVIe siècle, de telles césures ont été interdites. Cependant elles ont été réintroduites à la fin du XIXe siècle dans un désir de libération à l’égard du mètre classique. Elles sont dans la continuité du cri de révolte hugolien : « J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin6. » De telles transgressions ont favorisé l’effondrement de ce mètre.

Notons que la division classique de l’alexandrin en deux hémistiches égaux a notablement contribué à faire de ce mètre un « moule à antithèses ».

« À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. » Corneille, Le Cid
« Devine si tu peux, et choisis si tu l’oses. » Corneille, Héraclius

Accents mobiles

Outre la césure, les alexandrins classiques proposent deux autres accents mobiles qui subdivisent les hémistiches si bien qu’un tel mètre présente quatre groupes. Notons que les poètes romantiques ont « disloqué » ces quatre groupes en supprimant parfois la césure pour obtenir le « trimètre ».

« Juste ciel ! Tout mon sang dans mes veines se glace. » Jean Racine, Phèdre

Il faut donc d’abord repérer les accents toniques pour déterminer les groupes rythmiques. Le vers précédent comporte 4 groupes de 3/3//3/3.

« J’arrive. Levez-vous, vertu, courage, foi ! » Victor Hugo, Les Châtiments, « Stella »

Dans cet alexandrin, la ponctuation joue un rôle prépondérant pour déterminer la structure rythmique : 3/3//2/2/2. Notons quand même l’incohérence structurelle de la dernière virgule nécessitée par la grammaire mais qui ne supporte pas une pause.

L’enjambement, le rejet, le contre-rejet

Ces trois termes marquent les différences existantes entre les longueurs respectives du vers et de la phrase. Ces différences de longueur peuvent prendre trois formes :

  • L’enjambement, quand la phrase ne s’arrête pas à la fin du vers, mais déborde jusqu’à la césure ou à la fin du vers suivant. Il marque en général un mouvement qui se développe, un sentiment qui s’amplifie, un temps qui s’étire…
    « Nous avons aperçu les grands ongles marqués
    Par les loups voyageurs que nous avions traqués. »
    Alfred de Vigny, Les Destinées, « La mort du loup »
  • Le rejet, lorsqu’un ou deux mots de la phrase sont placés au début du vers suivant. Selon Littré, cette forme d’enjambement est « l’état ou le défaut du vers qui enjambe sur le suivant. L’enjambement est surtout usité dans la poésie familière ; ailleurs on ne l’emploie guère que pour produire un effet. » Dans la poésie classique, les écrivains ont essayé de faire coïncider l’énoncé avec le vers ou l’hémistiche ; ils ne s’autorisaient l’expansion sur le vers suivant qu’exceptionnellement à des fins expressives.
    « Même, il m’est arrivé quelques fois de manger
          Le berger. »
    Jean de La Fontaine, Fables, VII, 1
    En revanche, cette forme de l’enjambement est fréquente dans la poésie romantique.
    « Comment vous nommez-vous ? Il me dit : – Je me nomme
    Le pauvre. »
    Victor Hugo, Les Contemplations (V, 9), « Le mendiant »
    Ce rejet au début du vers suivant crée un effet de mise en valeur.
  • Le contre-rejet, quand la fin d’un vers contient quelques éléments de la phrase qui se développe au vers suivant.
    « Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L’automne
    Faisait voler la grive à travers l’air atone. »
    Paul Verlaine, Poèmes saturniens
    Le contre-rejet crée une rupture rythmique, qui sollicite l’attention du lecteur ou de l’auditeur.

Le rythme

Le retour périodique des accents toniques crée le rythme. Le rythme crée des effets divers (régularité ou irrégularité, fermeté ou dilution, équilibre ou déséquilibre…) en lien avec le sens du poème.
On distinguera un rythme binaire quand le vers ou les hémistiches sont divisés en deux moitiés égales.
« Son regard / est pareil // aux regards / des statues. »
Paul Verlaine , Poèmes saturniens, « Mon rêve familier »

« Ô rage ! Ô désespoir ! // Ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc / tant vécu // que pour cet / te infamie ? »
Pierre Corneille, Le Cid

Le rythme binaire a souvent une valeur affective, il traduit des émotions qui n’arrivent pas à se poser, qui sont extériorisées par jets.

Le rythme ternaire découpe le vers en trois mesures égales. Il exprime l’ordre, l’équilibre, l’immuabilité.
« Je marcherai / les yeux fixés / sur mes pensées. »
Victor Hugo, Les Contemplations, « Demain, dès l’aube »

« Toujours aimer, / toujours souffrir, / toujours mourir »
Pierre Corneille, Suréna

Dans le premier extrait, le découpage en trois groupes égaux évoque peut-être le balancement régulier de la marche, mais surtout l’absorption du père meurtri dans ses pensées lancinantes ; dans le second, il souligne la force contraignante du destin et l’accablement qui en résulte.

Le passage d’un rythme à un autre est souvent significatif d’un changement dans les faits ou les sentiments.

L’enjambement, le rejet et le contre-rejet produisent des ruptures rythmiques à des fins expressives.

Le rythme peut être croissant quand les groupes sont de plus en plus longs. Il traduit alors une amplification.
« Ainsi, / de peu à peu // crût / l’empire romain. »
Joachim du Bellay, Les Antiquités de Rome

« Ô ra / ge ! Ô désespoir ! // Ô vieillesse ennemie ! »
Pierre Corneille, Le Cid

Un vers a un rythme décroissant quand les segments se font de plus en plus courts. Ce rythme marque le déclin, la chute.

Et de longs / corbillards, // sans tambours / ni musique,
Défi / lent lentement // dans mon â / me ; l’Espoir,
Vaincu, / pleu / re, et l’angoi /sse atro / ce, despotique,
Sur mon crâ / ne incliné // plante son / drapeau noir.


Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, « Spleen IV »

À un rythme régulier, cérémoniel, funèbre, succède un tempo brutalement décroissant et souligné par le contre-rejet : le désespoir absolu vient de prendre brutalement possession de l’âme du poète.

Le rythme est accumulatif quand le nombre d’accents toniques est supérieur à quatre dans l’alexandrin. Il traduit l’exubérance, la richesse de la vie.
« Le lait tom / be : adieu, / veau, / va /che, cochon, / couvée. »
Jean de La Fontaine, Fables, « Pierrette et le pot au lait »

« Nais, / grandis, / rê / ve, sou / ffre, ai / me, vis, / vieillis, / tombe. »
Victor Hugo, Les Contemplations, « Dolor »

L’ordre des mots

La poésie autorise un ordre des mots différent de la prose.

L’ellipse

L’ellipse est une figure de construction par laquelle on supprime un ou plusieurs termes déjà énoncés mais qui ne sont pas indispensables.
« Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre
Les bras d’agir, les jambes de marcher : […] »
→ Ellipse de « cessent ».
Jean de La Fontaine, Fables

L’ellipse devient licence lorsque le mot sous-entendu change de nombre, de personne ou de genre.
« Implorant le Seigneur, cette longue prière
Sera-t-elle entendue et vos vœux exaucés ? »
→ pour « seront-ils exaucés ? »
Maurice Siegward

L’inversion

L’inversion consiste à placer les mots dans un autre ordre que celui de l’usage courant. Les poètes se sont servis de cet arrangement pour apporter à l’énoncé une tournure touchante ou pittoresque. Elle peut également servir à mettre en valeur une expression ou une pensée.
« En vain il a des mers fouillé la profondeur ; »
Alfred de Musset, La nuit de mai

« Mais si ce même enfant, à tes ordres docile,
Doit être à tes desseins un instrument utile […] »
Jean Racine, Athalie


Notes
1 « Exclus-en si tu commences
Le réel parce que vil
Le sens trop précis rature
Ta vague littérature »
Dans « Toute l’âme résumée… » 
2 On préférera le terme de syllabe pour désigner les unités du vers français et l’on gardera celui de pied pour la métrique latine. 
3 En latin, versus signifie d’abord le sillon (dans la terre), mais aussi la ligne, la rangée, le rang. Le vers poétique a bien hérité de ces allers et retours du laboureur. Plus curieusement il a aussi le sens de danse, de pas, ce qui ouvre sur la métrique, la musique et le rythme. 
4 De Wikipédia : « Dans une phrase, seul le dernier mot de chaque syntagme portera l’accent, d’autant plus dans une diction rapide et courante. On parle alors d’un « accent de groupe de sens ». Par exemple, les mots polysyllabiques suivants sont accentués quand ils sont isolés comme indiqué dans une diction soignée : petite /pə’tit/, maison /mɛ’zɔ̃/, prairie /pʁɛ’ʁi/, diffusée /dify’ze/. Dans la phrase « La Petite Maison dans la prairie n’est plus diffusée », on entendra /lapətitmɛ’zɔ̃ dɑ̃lapʁɛ’ʁi neplydify’ze/ voire /laptitmɛzɔ̃dɑ̃lapʁɛ’ʁi neplydify’ze/. En effet, la notion de « groupe de sens » est variable : on peut considérer que « la petite maison dans la prairie » est composé de deux syntagmes : « la petite maison » + « dans la prairie » ou bien que le tout forme un syntagme unique. » 
5 Une césure de ce type est courante dans les Chanson de geste du Moyen Âge, d’où l’appellation de césure épique qu’on lui attribue parfois. 
6 « Quelques mots à un autre » Les Contemplations 

 

Conseils de lecture

Pour étudier un poème  À la découverte de la poésie  La versification appliquée aux textes
Pour étudier un poème, Hatier.
À la découverte de la poésie, Ellipses.
M. Aquien, La versification appliquée aux textes, A. Colin.

Voir aussi

Liens Internet