Michel Tournier (né en 1924)

Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967)

Une étude de Jean-Luc et D.F.

Michel TournierRobinson Crusoé, comme Ulysse dans l’antiquité, a, depuis le XVIIIe siècle, nourri l’imagination des jeunes occidentaux, en leur fournissant un modèle éducatif, intellectuel et moral. Mais l’œuvre de Daniel Defoe, publiée en 1719, avant d’être longtemps confinée dans le domaine de la "littérature enfantine" (comme Jules Verne), a aussi rencontré un grand succès chez les "adultes", car elle illustre une conception de l’homme et un système de valeurs qui s’épanouissent en Europe et en Amérique au XVIIIe et surtout au XIXe siècle. Or, à un moment où ce système de valeurs s’est trouvé vivement contesté, dans les années soixante du XXe siècle, l’histoire de Robinson Crusoé va connaître une réactualisation critique, sous la plume de Michel Tournier. Le titre de son roman est déjà en lui-même significatif du déplacement de perspective : Vendredi ou les limbes du Pacifique, même si Robinson reste le personnage le plus important, le jeune indigène qu’il a sauvé de la mort joue un rôle déterminant dans son évolution, et c’est lui qui lui permet d’accéder à une autre conception de la vie.

Nous allons nous attacher plus particulièrement au dénouement du roman de Michel Tournier, où la rupture avec Defoe se manifeste le plus radicalement, et qui éclaire l’ensemble de l’œuvre. Après vingt huit ans passés dans son Île, Robinson, au lieu de rentrer en Europe et de réintégrer la société "civilisée", va choisir de rester à Spéranza jusqu’à la fin de ses jours, en demandant aux navigateurs du Whitebird de ne pas dévoiler l’existence de son île. Nous allons analyser les éléments qui ont pu motiver ce choix paradoxal, et nous demander quelles idées l’auteur a voulu exprimer en prenant ainsi le contre-pied de D. Defoe.

Pour mieux faire ressortir les différences, nous allons décrire sommairement l’état d’esprit du premier Robinson. Grâce à son goût du travail, son "esprit d’entreprise" et sa raison méthodique, il a colonisé et mis en valeur la nature inhospitalière. Ayant recueilli Vendredi, puis le père de celui-ci, ainsi qu’un Espagnol, il se considère avec satisfaction comme le souverain d’un royaume qui reproduit en miniature l’Angleterre et sa monarchie tempérée. Pourtant, la perspective du retour lui fait abandonner toutes ces "richesses" sans aucune hésitation : aucun attachement sensuel ne le rattache à la nature exotique, aucun attachement sentimental pour cette terre qu’il a façonnée ne l’anime. Son départ lui apparaît comme une "délivrance", son séjour sur l’Île n’a été qu’un long "exil". S’il emporte quelques "souvenirs" assez dérisoires - son bonnet de peau de chèvre, son parasol et un perroquet - il montre qu’il n’a rien perdu de son sens pratique et qu’il se réinsère sans aucune difficulté dans le système mercantile dont il est issu : "Je n’oubliai pas non plus de prendre cet argent dont j’ai parlé, qui avait été si longtemps négligé qu’il était noirci et pouvait à peine passer pour tel avant d’avoir été frotté". En fait, on a l’impression que Robinson n’a pas changé, que son séjour forcé dans la solitude lui a simplement permis de manifester toutes les virtualités qu’il portait en lui. Certes, il a modéré sa fougue juvénile, il se montre plus respectueux de la "Providence divine", mais il poursuit toujours les mêmes buts. Sa véritable vocation est commerciale et financière, et s’il repart sans regret, c’est qu’il ignore totalement l’enracinement dans la terre, que bien des pionniers d’origine paysanne retrouvent dans leur nouveau pays. L’autarcie économique qu’il avait conquise par son travail n’était pour lui qu’un pis aller. Fondamentalement, Robinson abandonne son "royaume" sans aucune hésitation, parce qu’il se trouve à l’écart des grands courants commerciaux de l’époque.

Au contraire, le Robinson de Michel Tournier évolue constamment. S’il rejoint, vers le milieu du roman, le Robinson primitif dans son exaltation du travail organisé et de la rigueur morale, il a dû auparavant surmonter plusieurs tentations de "régression". Mais surtout il connaît ensuite une métamorphose radicale, sous l’influence de Vendredi, qui débouche sur une décision finale diamétralement opposée.

Nous analyserons les principales causes de cette décision en nous référant aux points de vue suivants : le temps ; les valeurs de la civilisation occidentale ; le rapport à autrui ; l’espace.

Le temps

La décision de Robinson s’explique d’abord très simplement par son refus du vieillissement qu’entraînerait pour lui sa réinsertion dans le temps officiel, il avait abandonné depuis longtemps son calendrier, et c’est avec stupeur qu’il apprend le nombre d’années écoulées depuis son naufrage : "II n’osa pas demander au second de lui confirmer cette date qui persistait à appartenir pour lui à un avenir lointain". Le temps s’est pour ainsi dire arrêté pour lui le jour où il a renoncé à organiser sa vie selon les normes de sa civilisation. Déjà, dans sa période "conquérante", il s’était accordé quelques récréations en marge de la durée officielle : "Désormais, il recourut souvent à l’arrêt de la clepsydre pour se livrer à des expériences qui dégageraient peut-être un jour le Robinson nouveau de la chrysalide où il dormait encore". Vendredi lui a redonné l’esprit d’enfance, lui a permis d’arrêter le temps en vivant dans un éternel présent, au lieu de regretter le passé ou de se projeter constamment dans l’avenir, si bien qu’il se sent plus jeune "que le jeune homme pieux et avare qui s’était embarqué sur la Virginie". Au contraire, le regard des hommes lui rappelle qu’il a presque cinquante ans : en rentrant en Europe, il serait obligé de jouer le rôle de l’homme d’expérience, et serait repris par l’engrenage, "dans le tourbillon du temps, dégradant et mortel…". Plus question alors pour lui de "chanter et voler", dans l’insouciance du lendemain, sous peine de passer pour fou.

Les valeurs de la civilisation occidentale

Robinson a coupé les ponts avec toutes les valeurs qui servent de références à ses compatriotes. Il ressent de plus en plus nettement son « étrangeté », non seulement par rapport aux matelots qui ne sont à ses yeux que des "brutes déchaînées", mais aussi au commandant et à son second.

Il a dépouillé de lui tout instinct de propriété : avant sa métamorphose, il aurait souffert de voir "son île" pillée et saccagée, alors que désormais il observe cela avec un certain détachement. Quand ils s’emparent de ses pièces d’or avec une avidité exubérante, il ne lui vient même pas à l’esprit que cet or est « à lui ! » (l’or, par sa valeur symbolique, étant, comme le langage, un des fondements de notre vie sociale ; il est significatif que Robinson, au moment où sa solitude lui pesait le plus, faisait l’éloge de la monnaie).

D’autre part, il se sent indifférent à l’esprit de conquête et d’aventure qui anime le commandant : il écoute "d’une oreille distraite" celui-ci lui parler de la guerre contre les insurgés américains, pour laquelle il ne manifeste aucune curiosité. L’enthousiasme du second pour les profits du commerce triangulaire, ou pour les dernières améliorations techniques dans la navigation, ne le font pas davantage sortir de son sentiment d’être "ailleurs", même s’il reconnaît, au fond de lui-même, les traces de ces états d’esprit : "Et Robinson savait qu’il avait été semblable à eux, mû par les mêmes ressorts, la cupidité, l’orgueil, la violence, qu’il était encore des leurs par toute une part de lui-même. Mais en même temps, il les voyait avec le détachement intéressé d’un entomologiste." Fondamentalement, ce qui achève de le détacher de ces hommes, c’est la conscience qu’il a de "l’irrémédiable relativité des fins qu’il les voyait tous poursuivre fiévreusement." Ces fins les projettent toujours vers l’avenir, vers les plaisirs qu’ils envisagent et qui, une fois assouvis, les relancent sans cesse dans une quête effrénée.

Le rapport à autrui

À un niveau encore plus profond, c’est toute la structure psychique qui constitue notre rapport à autrui qui s’est métamorphosée chez Robinson. Avant cette métamorphose, il ressentait cruellement l’absence de communication avec d’autres êtres, ce qui avait failli le pousser au suicide. Il est vrai que le regard d’autrui, comme le langage, nous rassure, dans la mesure où il forme un écran entre nous-mêmes et les choses, et donne à la nature extérieure une certaine stabilité. Mais en contrepartie, le regard d’autrui nous emprisonne, nous oblige à jouer le jeu, "C’était cela, autrui : un possible qui s’acharne à passer pour réel." La règle essentielle de la sociabilité consiste à accepter au moins une partie des valeurs de l’autre, à renvoyer l’image que celui-ci attend de nous pour confirmer le sentiment de sa propre existence. Or Robinson sent bien qu’il a oublié cette exigence que son éducation lui avait inculquée. S’il retournait parmi les hommes, il serait semblable à "l’étranger" d’Albert Camus, infailliblement condamné à la première occasion.

Autrui, c’est aussi ce qui structure la sexualité dite "normale". Or, c’est bien à une irrémédiable perversion que Robinson est parvenu, (cf. la postface de Gilles Deleuze à l’édition Folio). Il ne s’agit pas, comme on pourrait le croire, de relations homosexuelles avec Vendredi, ni de ses rapports fécondants avec la terre de Spéranza, qui reproduisent, de façon symbolique, le modèle phallique : s’il en était resté là, sa réinsertion dans la société aurait été relativement facile. Mais Robinson a accédé à une forme de sexualité "élémentaire" où autrui n’intervient plus, où la part de féminité que la société refoule s’affirme dans un rapport direct avec "l’Astre Majeur" : "Le coup de volupté brutale qui transperce les reins de l’amant s’est transformé pour moi en une jubilation douce qui m’enveloppe et me transporte des pieds à la tête, aussi longtemps que le soleil-dieu me baigne de ses rayons".

L’espace

Nous voyons qu’en fait, ce qui empêche Robinson de rentrer en Europe, c’est que son séjour à Spéranza, grâce à la médiation de Vendredi, lui a permis d’établir de nouveaux rapports avec l’univers extérieur, de se situer différemment dans l’espace. Si l’on s’en tient à une image traditionnelle, l’espace signifie l’alliance de la mer et de la terre tropicales, et le roman de Michel Tournier serait une nouvelle expression du "rêve exotique", illustré par Baudelaire ou Gauguin, et que la publicité des agences de voyage vulgarise aujourd’hui. Robinson imagine avec effroi son retour dans la Ville, qui "par le fleuve coule à la mer comme un abcès", ainsi que l’écrivait le poète Saint-John Perse : celui-ci, dans Éloges évoquait le…

Vieil homme aux mains nues
   remis entre les hommes, Crusoë ! (…)
Ô dépouillé
Tu pleurais de songer aux brisants sous la lune ;
aux sifflements de rives plus lointaines (…)

Robinson semble avoir la prescience de cette nostalgie qui de toute façon l’empêcherait de revivre comme avant.

Mais plus encore que la terre et la mer, c’est avec l’air et le soleil qu’il entretient des rapports radicalement nouveaux, qui lui ont permis de dépouiller l’essentiel du "vieil homme", et de renaître dans une nouvelle humanité.

Symboliquement, cette renaissance est exprimée par Andoar, le bouc tué par Vendredi, après un défi apparemment gratuit. Avec patience, Vendredi transforme sa dépouille en cerf-volant qui évolue majestueusement dans l’air, et en instrument à cordes qui vibre au souffle du vent. Quand Vendredi disait : "je vais faire voler et chanter Andoar", il s’agissait en fait de permettre au corps de Robinson d’entrer en résonance avec l’espace : alors il peut devenir "l’épouse du ciel", s’ouvrir à la fécondation de "l’Astre Majeur". S’étant dépouillé du judéo-christianisme de sa jeunesse, il devient l’officiant d’un culte païen renouvelé. Dans la dernière page du roman, Robinson retrouvé adore le lever de soleil sur Spéranza : "le rayonnement qui l’enveloppait le lavait des souillures mortelles de la journée précédente et de la nuit … la lumière fauve le revêtait d’une armure de jeunesse inaltérable".

Le roman de Michel Tournier s’inscrit donc dans le courant de remise en question des valeurs de la civilisation occidentale, et notamment de son modèle de croissance économique, qui se développa dans les années soixante et qui contribua à l’évolution des mentalités et des mœurs.

Par exemple, l’ouvrage du philosophe Herbert Marcuse Eros et Civilisation, et sa critique du "principe de rendement" semblent rejoindre sur bien des points la pensée de Tournier.

Le dénouement de son roman indique clairement un certain nombre de ruptures avec le passé :

  • rupture avec le puritanisme chrétien et la canalisation des instincts vers le travail et la procréation (cf. p. 228 : "Le vendredi, c’est le jour de Vénus. J’ajoute que pour les chrétiens c’est le jour de la mort du Christ… Je ne peux m’empêcher de pressentir dans cette rencontre… une portée qui me dépasse et qui effraie ce qui demeure en moi du dévot puritain que je fus").
  • rupture avec le travail considéré comme valeur absolue avec la croissance fondée sur l’organisation de plus en plus rationnelle du temps et de l’espace, et l’accumulation du capital.
  • rupture avec un système de domination de maître à esclave et, par extension, avec toute forme de colonialisme, qu’évoquent les relations entre Robinson et Vendredi à leur commencement.

Enfin l’œuvre de Tournier peut apparaître, consciemment ou pas, comme une illustration romanesque de la pensée de Nietzsche. Robinson n’est pas sans rappeler Zarathoustra, qui exposait "comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion et comment enfin le lion devient enfant". Il annonce le retour de Dionysos dont les propriétés sont la danse, la légèreté et le rire : Vendredi n’a-t-il pas appris à Robinson la valeur suprême de ces attitudes, reposant sur une affirmation totale et sans restriction de la vie, qui n’a plus à être jugée au nom de valeurs supérieures à elle ?

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