Le texte poétique

André Breton (1896-1966), Signe ascendant (1942), « Monde »

André Breton1 Dans le salon de madame des Ricochets

Les miroirs sont en grains de rosée pressés Grains de raisin.
La console est faite d’un bras dans du lierre
Et le tapis meurt comme les vagues
5 Dans le salon de madame des Ricochets
Le thé de lune est servi dans des œufs d’engoulevent Oiseau insectivore / eng{oule}{vent} (→ houle) / tasses
Les rideaux amorcent la fonte des neiges
Et le piano en perspective perdue sombre d’un seul bloc dans la nacre
Dans le salon de madame des Ricochets
10 Des lampes basses en dessous de feuilles de tremble
Lutinent la cheminée en écailles de pangolin Mammifère recouvert d’écailles.
Quand madame des Ricochets sonne
Les portes se fendent pour livrer passage aux servantes en escarpolette Balançoire / escarpins

Voici un texte surréaliste. On observe tout d’abord un travail sur la poly-isotopie Plusieurs isotopies dans un texte : différents lexiques s’inscrivent dans les isotopies.. La structure est claire ; il s’agit de vers libres (→ retour à la ligne et majuscules) qui n’ont pas de rimes, et on constate une instabilité au niveau du e muet. On trouve une espèce de refrain aux vers 1, 5, 9 et 12 qui permet l’isolement de quatrains : il s’agit presque d’un sonnet (il manque un vers).

Étude du texte

  • On remarque tout d’abord plusieurs isotopies Récurrence, dans un texte, de mots, de sèmes qui assurent une cohérence. :
    • celle de l’eau  : le titre « Monde » et « salon de »
      (→ m|onde et « sal|on de ») et les occurrences « meurt », « sombre » et « se fendent  » forment une image du naufrage, de la destruction ;
    • celle de l’ameublement ;
    • celle des éléments, du minéral et du végétal.
  • Le titre fait référence d’une part à la société dans son aspect de luxe (aristocratie) et au cosmos d’autre part.
  • On trouve plusieurs métaphores : « Et le tapis meurt comme les vagues  » (à noter que les vagues « meurent » seulement de manière métaphorique) et au vers 7 où les « rideaux » et « neiges » appartiennent à une idée de verticalité (contrairement aux « vagues » et au « tapis »).
  • « Thé de lune  » (v. 6) fait référence au thé de Chine : la lune et la Chine signalent une idée d’éloignement au moyen d’un jeu phonétique (lune / Chine).
  • « Madame des Ricochets » fait référence à l’aristocratie et, bien sûr, au jeu de galets sur l’eau → liquéfaction du salon.
  • Le texte présente une incohérence : on relève un réseau lexical vaguement érotique avec l’évocation des « servantes » et la présence de termes comme « lutinent » et « en escarpolette ».
  • Dans notre texte, la frontière entre prose et poésie est peu pertinente : il convient mieux d’opposer poésie et récit car la poésie ne raconte pas (→ lire cette page pour en savoir plus).

La médiocrité de notre univers ne dépend-elle pas essentiellement de notre pouvoir d’énonciation ? […] Qu’est-ce qui me retient de brouiller l’ordre des mots, d’attenter de cette manière à l’existence toute apparente des choses ! […]


André Breton dans Point du jour (1924).

Lectures suggérées

Breton, Signe ascendant  Le surréalisme
Breton, Signe ascendant, Gallimard.
Le surréalisme, Ellipses.

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