Sous le soleil de Satan (1926)1

Georges Bernanos (1888-1948)

Le combat de l’esprit d’enfance

Une étude de Jean-Luc. | pdf

C’est le roman par lequel Bernanos s’est fait connaître du grand public. Écrit à près de quarante ans, c’est aussi le roman qui le décide à vivre de sa plume.
Dans la fiche d’auteur déposée chez Plon, pour définir le but poursuivi dans son roman, Bernanos avait répondu par une phrase de Léon Bloy : « Une complainte horrible du péché, sans amertume ni solennité, mais grave, mais orthodoxe et d’une inapaisable véracité. »

1. Signification possible du titre

Georges Bernanos Le titre de l’ouvrage ne peut manquer de surprendre. Il présente un caractère antithétique, voire ironique, marqué. En effet, dans la tradition biblique, Satan appartient au domaine de l’ombre. En revanche le Christ est la lumière du monde, le prophète Malachie l’appelle en outre « soleil de justice ». Pourquoi donc Bernanos attribue-t-il l’emblème de la vérité au maître d’iniquité ?
Bernanos qui possédait une profonde intuition de la foi et une bonne connaissance des Écritures ne peut, en l’occurrence être soupçonné d’hérésie.
Il faut rechercher des pistes possibles pour ce titre provocant destiné à réveiller la tiédeur des croyants. N’oublions pas que, dans la lignée de Léon Bloy et d’Édouard Drumont, Bernanos s’est toujours montré un polémiste redoutable. Ce soleil doit d’abord signifier un monde qui est apparemment livré au mal. En ce sens, Bernanos rejoint peut-être une autre symbolique, celle d’Isaïe 60:19 : « Désormais ce n’est plus le soleil qui sera pour toi la lumière du jour, ce n’est plus la lune, avec sa clarté, qui sera pour toi la lumière de la nuit. C’est le Seigneur qui sera pour toi la lumière de toujours ». En d’autres termes, la vérité de Dieu n’a plus d’équivalence dans le monde créé depuis qu’elle s’est révélée dans les Écritures, ce qui rend impropre le symbolisme de la création entaché de paganisme. Choisir comme titre « le soleil de Satan », c’est affirmer que la lumière divine s’est faite discrète au point de ne continuer à luire que dans le for intérieur de certaines consciences. La Vérité ne s’impose plus au contraire de l’Erreur qui brille de mille feux séducteurs.
Une autre explication peut être trouvée dans l’infinie patience de Dieu qui laisse du temps aux hommes pour parfaire leur vie « car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes. » Matthieu 5:45. Dans cette hypothèse, Satan aurait profité de l’apparente absence de Dieu pour asseoir temporairement son règne sur le monde. Ce soleil manifesterait ainsi le « mystère d’iniquité » auquel fait allusion la IIe lettre de Paul aux Thessaloniciens, et qui est un thème parcourant toute l’Apocalypse : Il faut que le mal épuise toute sa capacité de nuisance avant d’être vaincu. Cette toute-puissance démoniaque est en effet scandaleuse si bien que certaines bonnes âmes ont pu accuser Bernanos de manichéisme. Une lecture attentive du roman démontre le contraire : l’orthodoxie de Bernanos sait bien que Satan est déjà vaincu dans l’éternité. Mais il lui faut au même moment témoigner de la présence mystérieuse et universelle du péché originel en tous, cette secrète inclination au mal et cette connivence naturelle avec lui.
Une autre tentative d’explication nous conduit vers les signes apocalyptiques de la fin des temps : « Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang à l’avènement du jour du Seigneur, grandiose et redoutable. » Joël 2:31 (3-4) Ces versets sont repris mot pour mot dans les Actes des apôtres en 2:20. Quant à l’Apocalypse, en 6:12, elle révèle les mêmes signes à l’ouverture du sixième sceau : « il se fit un violent tremblement de terre. Le soleil devint noir comme une étoffe de crin, et la lune entière comme du sang. » Bernanos peut avoir voulu nous faire comprendre que notre monde approchait de son jugement dans ce rayonnement insolite et provocateur de Lucifer dont l’étymologie signifie porteur de lumière.
Ce dernier point nous amène à considérer un autre sens probable : le soleil de Satan ne serait rien d’autre que la lumière aveuglante de l’erreur. Le monde de Satan est fondamentalement celui de l’illusion, des promesses fallacieuses2. À la suite de Baudelaire, Bernanos sait bien que « La plus grande ruse du démon, c’est de nous faire croire qu’il n’existe pas ». Bernanos s’est toujours inquiété de l’aveuglement de ses contemporains qui, au nom du matérialisme ou tout simplement de l’indifférence, ne voient plus le mal ou se laissent glisser vers les facilités irresponsables. Lui, qui a combattu dans le 1er conflit mondial, a fait l’expérience bouleversante du péché, de cette lutte surnaturelle entre le Christ et l’Ennemi du genre humain. Plus tard, en lecteur averti de Sainte Thérèse de Lisieux, il a vécu douloureusement le combat effroyable entre les puissances infernales et le divin maître dans le secret de son âme. Il y a découvert que l’enfer guettait les « âmes femelles », celles qui refusent le combat spirituel et s’enfoncent dans une inconsciente mollesse. « J’ai juré de vous émouvoir, d’amitié ou de colère, qu’importe ! », s’exclamera-t-il dans la Grande Peur des bien-pensants. Le soleil serait donc un cri d’effroi, de révolte et d’alerte pour réveiller les âmes assoupies, car, à la suite de Sainte Thérèse, Bernanos a toujours voulu être un missionnaire, un romancier qui utilise le récit comme témoignage des exigences de la foi. C’est sans doute dans cette expérience mystique du combat surnaturel que s’est enracinée cette peur si caractéristique des grands personnages bernanosiens.
D’ailleurs, dans le premier chapitre du « Saint de Lumbres », Bernanos nous donne sa propre orientation : « Et ce n’est pas non plus cette image, ni aucune autre, qui troublera les sens du vieux solitaire, mais, dans son cœur candide et têtu, l’autre concupiscence s’éveille, ce délire de la connaissance qui perdit la mère des hommes, droite et pensive, au seuil du Bien et du Mal. Connaître pour détruire, et renouveler dans la destruction sa connaissance et son désir – ô soleil de Satan ! – désir du néant recherché pour lui-même, abominable effusion du cœur ! » Le péché originel prend sa source dans le dévoiement de la connaissance3, dans la connaissance pour la connaissance, dans la connaissance sans charité. Ce désir de connaître qui a perdu sa finalité, celle de la rencontre de la créature avec son créateur, s’est désincarné, est devenu irresponsable en se muant en une simple curiosité qui n’engage plus la personne. Le soleil de Satan est une illusion de la connaissance qui s’arrête aux apparences, rêve de pouvoir et ne va plus au cœur. Cette connaissance est devenue pur divertissement et non plus don de soi. Voilà la puissante intuition bernanosienne qui se renforce des allitérations sifflantes du titre pour renvoyer sans doute au mythique serpent tentateur des origines !

2. Un récit éclaté en trois parties…

Le roman commence par un prologue intitulé « Histoire de Mouchette ». Il se poursuit par une première partie, « La tentation du désespoir », pour s’achever sur une seconde partie, « Le saint de Lumbres ».

a) Histoire de Mouchette

Ce prologue débute par un incipit saisissant qui semble étranger au récit qui va suivre. Il présente plus l’allure d’une dédicace que d’une introduction : « Voici l’heure du soir qu’aima P.-J. Toulet. […] Voici l’heure du poète qui distillait la vie dans son cœur, pour en extraire l’essence secrète, embaumée, empoisonnée. » Cette évocation éthérée d’un soir de solitude contraste de manière abrupte avec l’histoire de Mouchette : en effet, nulle poésie dans le récit quasi naturaliste qui s’annonce. Le « Soleil de Satan » commence par une heure crépusculaire envoûtante, mais déjà « empoisonnée ». Comme dans Hamlet, « il y a quelque chose de pourri », de vénéneux, derrière les apparences ordinaires et bourgeoises de cet Artois bernanosien. Mouchette va être le révélateur du mal médiocre qui habite le cœur de cette société conformiste. Si le lecteur conditionné par le titre attendait les premières manifestations sataniques, il n’aura droit qu’à la désespérante histoire de Germaine Malhorty en révolte contre son milieu étouffant.

L’histoire se déroule dans le Boulonnais, dans le bourg de Terninques, au village de Campagne, tous lieux inventés par le romancier dans cette terre du Nord qui accueillit son enfance. Elle a lieu dans les débuts de la IIIe République. En effet plusieurs indices comme l’évocation de Raspail, Blanqui, le statut de député de Gallet nous orientent vers les années 1880.

Bernanos commence, comme dans une scène d’exposition au théâtre, par nous présenter d’un ton sarcastique les trois personnages principaux, les trois hommes qui vont faire le malheur de Mouchette :

  • D’abord, le père Malorthy, meunier devenu brasseur. Cet homme a pu passer pour excentrique dans son milieu d’origine en tentant une aventure industrielle étrangère à la tradition familiale et en militant pour le socialisme politique athée.
  • Ensuite, un des « deux seigneurs » du village de Campagne : l’officier de santé Gallet, député de l’arrondissement. Cet ersatz de médecin a lui aussi lié son destin à ce courant révolutionnaire. De même il se donne l’illusion d’une liberté anticléricale pour avoir présidé un banquet et avoir mangé de la viande un Vendredi Saint, jour de jeûne et d’abstinence. Bernanos ne lui accorde pas plus de consistance qu’à un « fantôme ». Ce notable libidineux, sournois, prétentieux, terrorisé par sa femme, pourrait être un personnage de comédie s’il n’avait croisé le destin de Mouchette.
  • Enfin l’autre notable du lieu : M. le marquis de Cadignan, noble dégénéré, incapable de tenir son rang, ruiné par ses passions futiles de chasse à l’ancienne. La seule traque qu’il pratique assidûment est celle du gibier féminin.

Germaine Malorthy, à seize ans, s’est donnée par bravade au marquis de Cadignan. Telle Emma Bovary, elle le considère comme « son héros », « son roi ». Elle est tombée enceinte. Son père, s’estimant à tort « capable de traiter cette affaire, comme beaucoup d’autres, en paysan finaud, sans amour-propre » essaie de faire chanter le hobereau. Il ment en prétendant que sa fille lui a tout avoué et se parjure ensuite. Au cours d’une ultime tentative d’explication en famille, il menace sa fille qui s’enfuit de chez elle et va se réfugier chez son amant en pleine nuit. Le marquis, inquiet pour sa réputation, cherche à renvoyer la jeune fille. Mouchette est profondément déçue par la lâcheté de son héros, et lui retourne son mépris. Elle qui avait imaginé quitter pour toujours la prison familiale se voit condamnée à y reprendre une existence terne et soumise. Au cours de la dispute qui s’ensuit, elle provoque le marquis en prétendant qu’elle a pris pour amant son ennemi juré, le médecin-député Gallet. Enfermée par mégarde, ivre de mensonge, puis de terreur et de colère, elle tue à bout portant le hobereau au moyen d’une de ses armes de chasse. Pour éviter d’être accusée du meurtre, elle réintègre le milieu familial haï, mais souffre très vite d’un ennui incurable. Dans son défi à la société, elle décide alors de séduire le libidineux médecin. Tandis que tous pensent que le décès de Cadignan a été causé par un accident domestique, Mouchette est obsédée par son crime et ne peut se satisfaire de ses amours viciées. Après avoir cherché le piment des imprudences pour jouir de la peur de son nouvel amant, elle vient le provoquer, nue sous son manteau, en lui avouant qu’elle est enceinte, puis en lui distillant sa haine et son mépris. Le médecin, par peur, refuse d’abord d’aider Germaine dans l’avortement qu’elle envisage. Mouchette, désireuse de lier un peu plus son amant, lui avoue son meurtre. Si le médecin croit intérieurement cet aveu, il refuse de partager avec sa maîtresse la culpabilité qu’elle représente, alors que le vice et le mensonge les réunissent. Épuisée nerveusement, Mouchette est terrassée par une crise d’hystérie. Elle est conduite dans une maison de santé où elle accouche d’un enfant mort-né. Ainsi les apparences sont-elles sauves pour cette bourgeoisie éprise d’honorabilité à tout prix.

Les hommes que Germaine doit affronter se rejoignent en étant des illusions d’hommes : « Car le doctrinaire en révolte, dont le temps s’amuse avec une profonde ironie, ne fait souche que de gens paisibles. La postérité spirituelle de Blanqui a peuplé l’enregistrement, et les sacristies sont encombrées de celle de Lamennais. »

Non seulement ils sont falots, lâches, derrière leur apparence de force ou de réussite, mais encore ils appartiennent sans le savoir à la cohorte obéissante des sectateurs de Satan. Ils ont abdiqué leur révolte déclarée contre l’ordre établi (qu’ils confondent semble-t-il avec Dieu) dans un gris conformisme auquel n’échappe même pas leur désir impur. Ils ont habillé leur péché médiocre de grands mots d’esprits forts.

  • Antoine Malorthy vitupère les « bondieusards », exerce sa tyrannie domestique « Car il n’entendait pas qu’on plaisantât sur le droit conjugal, le seul que certains libérateurs du genre humain veulent absolu ». Ses refus apparents et son autoritarisme sont symbolisés par le « petit jardin aux ifs taillés, funéraire ». Derrière sa façade de commerçant honorable et de chef de famille tranquille, le père de Mouchette cache mal sa peur de la honte et surtout d’une situation sans profit : son cœur est rempli d’envie. « Depuis vingt ans, il avait fait ce rêve d’être un jour le rival du châtelain ». Sa seule revanche est d’envisager d’acquérir le bien du marquis ruiné. Dès lors, il ne doute « plus d’être le premier dans sa petite ville, d’appartenir à la race des maîtres, […] également supérieur au paysan titré4 et au médecin politique, qui n’est qu’un bourgeois déclassé5. […] Il [est] de ces bonnes gens qui savent porter la haine, mais que la haine ne porte pas. » Autant dire que le sort de sa fille ne le préoccupe pas plus que de coutume, et que sa mesquine revanche se confond avec son sens des affaires. C’est de plus un tyranneau domestique abruti par l’alcool : « Pour beaucoup de niais vaniteux que la vie déçoit, la famille reste une institution nécessaire, puisqu’elle met à leur disposition, et comme à portée de la main, un petit nombre d’êtres faibles, que le plus lâche peut effrayer. Car l’impuissance aime refléter son néant dans la souffrance d’autrui. »

    Sa femme n’a pas plus d’imagination : elle se contente pour sa part d’« un mariage convenable », et se montre « vertueuse par état ». Si elle a voulu une éducation religieuse pour sa fille, c’est par pure discipline sociale.
  • Cadignan, l’aristocrate dégénéré, perpétue moins le droit de cuissage de ses ancêtres que l’abandon à une nature paresseuse et gourmande. Il se donne l’illusion d’exister dans un parasitisme roublard et patelin.
  • Gallet, le médecin-député, abrite derrière une prétendue science un égoïsme vicieux et retors. Mouchette n’est pour lui qu’une aventure, il aime en elle le plaisir qu’elle lui procure avec son goût de jeunesse et de fruit défendu. Il n’est pas question pour lui de connaître plus avant l’étrangeté de sa maîtresse pas plus que de devenir le « complice non de l’acte, mais du secret » de l’adolescente. S’il cherche à provoquer la confidence en se présentant comme un confesseur laïque : « Tu parles à un ami… à un confesseur. », il en refuse pourtant les responsabilités morales et sacerdotales6. Non seulement il laisse Mouchette seule avec son crime en refusant de la croire, mais, en l’abusant sur ses véritables pouvoirs, il la lie à sa faute en ne pouvant lui faire entrevoir la perspective d’un pardon sacramentel.

Tous donc méprisent les femmes et fuient leurs responsabilités. Bernanos, à la manière d’un moraliste, traque le vice caché derrière les apparences : il semble que tous (y compris Mouchette) soient poussés par l’orgueil originel. En creux, leur nature profonde est d’appartenir au troupeau des bien-pensants qui cachent leurs fredaines sous le masque de la respectabilité. Bernanos n’éprouve aucune sympathie pour cette médiocrité vertueuse ou pécheresse proche de la mort. En revanche l’écrivain catholique se sent bien plus proche de Mouchette qui, dans sa révolte et son désordre revendiqués, se révèle bien vivante : « À seize ans, Germaine savait aimer (non point rêver d’amour, qui n’est qu’un jeu de société)… Germaine savait aimer, c’est-à-dire qu’elle nourrissait en elle, comme un beau fruit mûrissant, la curiosité du plaisir et du risque, la confiance intrépide de celles qui jouent toute leur chance en un coup, affrontent un monde inconnu, recommencent à chaque génération l’histoire du vieil univers. Cette petite bourgeoise […] attendant le moment d’oser, et de vivre. Aussi hardie que possible pour imaginer ou désirer, mais organisant toutes choses, son choix fixé, avec un bon sens héroïque. »

Bernanos, à la manière d’un Zola, va démonter l’engrenage de la causalité infernale. L’histoire de Mouchette est la démonstration d’un déterminisme tragique.

Tout commence avec le matérialisme paternel. Mouchette a voulu échapper à l’étouffement de son milieu : « c’est là qu’elle s’est lassée d’attendre on ne sait quoi, qui ne vient jamais, la petite fille ambitieuse […] Si Germaine, ou celles qui la suivront demain, pouvaient parler, elles diraient : « À quoi bon s’engager une fois dans votre bon chemin, qui ne mène nulle part ?… » Tel semblait né pour une vie paisible, qu’un destin tragique attend. Fait surprenant, dit-on, imprévisible… Mais les faits ne sont rien : le tragique était dans son cœur. » Sa rébellion adolescente n’a pas trouvé de modèle à la hauteur de son désir désordonné de se distinguer. Elle a cru naïvement que Cadignan mettrait de l’extraordinaire dans sa vie. En tout cas, elle jette un défi à la société.

Tombée enceinte, elle ne supporte pas l’autoritarisme soupçonneux de son père, puis elle est confirmée dans sa révolte par la perspective d’un ennui ordinaire, d’un chemin commun. « Seule dans le troupeau commun… repentie !… Que craindre au monde, sinon la solitude et l’ennui ? Que craindre, sinon cette maison sans joie ? ». Cette étroitesse familiale la fait fuir chez le marquis dont elle attend une aide. Là, elle est victime de la lâcheté mêlée à la prudence paysanne. Le meurtre qui va suivre est tout autant la conséquence de l’impulsivité, de la sauvagerie cachée, que de la serrure malencontreusement fermée et du sentiment de menace : « les événements qui vont suivre étaient déjà comme écrits en elle. Hasard, dit-on. Mais le hasard nous ressemble. »

À partir de cet acte, la descente aux enfers s’accélère. Mouchette s’enfonce dans le mensonge, la dissimulation. C’est une fuite éperdue dans le vice pour oublier, pour continuer à supporter la vie, à éprouver de nouvelles sensations fortes. Elle a besoin d’exister dans le désir d’« un autre [qui] se plaît et s’admire en [elle]… Homme ou bête… […] Homme ou bête qui [la] tient… Bien tenue… [Son] abominable amant ! »7 En effet Mouchette a bien conscience, depuis le meurtre, qu’elle s’avilit dans les mensonges et les abandons : « Autant par délectation du mal, certes, que par un jeu dangereux, elle avait fait d’un ridicule fantoche une bête venimeuse, connue d’elle seule, […] et qu’elle finissait par chérir comme l’image même et le symbole de son propre avilissement. » Ainsi, malgré cette intuition de sa perte, Germaine aime cette lente descente vers le néant, ou plutôt ne peut s’en défaire. Bernanos note plusieurs fois son entêtement et son aspect sournois.

Mouchette manifeste un orgueil certain : Elle seule s’affirme capable d’épanouir le peu reluisant médecin et de lui faire perdre la tête. Un peu plus loin, Bernanos relève de nouveau que « le feu de l’orgueil déçu acheva de consumer ce qui restait en elle de la folle et cruelle adolescence ». C’est encore une histoire de clé, synonyme de privation de liberté, qui la met dans un état second comme le soir du meurtre et la renvoie brutalement à cette horrible scène qu’elle a refoulée. « C’est vrai que je ne peux plus vivre, ni respirer, ni voir seulement le jour à travers cet affreux mensonge. Voyons ! J’ai tout dit maintenant ! Jure-moi que j’ai tout dit ? » Mais son désir sincère de repentir est brisé par l’incrédulité apparente et le refus de son amant d’entrer dans son lourd secret. Elle est désormais prête à donner la mort à son enfant, à se tuer par noyade dans une mare. Elle est ravagée par des troubles psychologiques.

La question que ne peut alors manquer de se poser le lecteur est la suivante : Mouchette, dans sa révolte, est-elle possédée par Satan ?

Par deux fois, Mouchette demande à son amant agnostique « Crois-tu à l’enfer, mon chat ? » Cette interrogation est la seule ouverture vers le surnaturel dans ce prologue naturaliste. Bernanos s’est contenté ici de livrer une analyse conforme aux canons de son temps pour pouvoir mieux la dénoncer dans la partie suivante. Il nous prévient d’ailleurs : « Les sentiments les plus simples naissent et croissent dans une nuit jamais pénétrée, s’y confondent ou s’y repoussent selon de secrètes affinités, pareils à des nuages électriques, et nous ne saisissons à la surface des ténèbres que les brèves lueurs de l’orage inaccessible. C’est pourquoi les meilleures hypothèses psychologiques permettent peut-être de reconstituer le passé, mais non point de prédire l’avenir. Et, pareilles à beaucoup d’autres, elles dissimulent seulement à nos yeux un mystère dont l’idée seule accable l’esprit. » L’essentiel est donc invisible. Le réalisme est un leurre. Le final est exemplaire à ce sujet : « Le soir même, elle était transportée en automobile à la maison de santé du docteur Duchemin. Elle en sortit un mois plus tard, complètement guérie, après avoir accouché d’un enfant mort. » Avec une ironie mordante, Bernanos affirme que la médecine a guéri le corps ; pour l’âme, il faudra attendre la première partie.

Dans ce prologue, Bernanos s’est contenté de rassembler quelques thèmes qui lui sont chers pour montrer les voies ordinaires du péché. Le troupeau humain inconscient, lâche, affairiste, plus soucieux d’honorabilité que de rigueur morale, pactise sans cesse avec le mal au point de créer des structures de péché. Les âmes engourdies, anesthésiées par l’indifférence, nivelées par l’agnosticisme ne se rendent plus compte qu’elles s’enfoncent vers le néant. Quant à Mouchette, qui a refusé cette tiédeur écœurante, elle a cherché une existence plus exaltante, mais s’est trompée dans sa révolte. Au bout du chemin, il n’y a que le désespoir, la folie, et la tentation du suicide. Infidèle à sa vocation, l’homme se précipite vers un enfer personnel, une mort de l’âme dans une solitude désespérante. Satan, le maître d’illusion, par l’aveuglement sur les fins dernières8, mène l’homme au mieux vers des apparences trompeuses et stériles, au pire vers l’autodestruction, dans tous les cas vers l’insatisfaction plus ou moins cruellement ressentie.

Dans ce prologue, Bernanos règle ses comptes avec deux valeurs illusoires : le réalisme et l’optimisme qui ne peuvent rendre compte de l’humanité blessée, du mystère du Mal et du nécessaire combat spirituel. Le réalisme est une vision horizontale de la nature humaine. Bernanos, le mystique et le polémiste, considère crûment que « Le réalisme, c’est la bonne conscience des salauds ».

De l’optimisme, il dira plus tard dans Les Grands Cimetières sous la lune : « [il] m’est toujours apparu comme l’alibi sournois des égoïstes, soucieux de dissimuler leur chronique satisfaction d’eux-mêmes. Ils sont optimistes pour se dispenser d’avoir peur des hommes, de leur malheur. »

Réalisme et optimisme sont ici deux armes démoniaques pour échapper au nécessaire combat. Il faut y voir le souvenir de celui qui, réformé en 1914, a cependant réussi à s’engager et qui a été plusieurs fois blessé au champ d’honneur. Cette expérience traumatisante du mal, mais riche d’enseignement sur la nature humaine, lui a permis d’opposer déjà à « l’esprit de l’avant » « l’esprit de l’arrière », à ceux qui s’exposent héroïquement et modestement ceux qui profitent médiocrement et ostensiblement.

b) La tentation du désespoir

Cette partie rapporte les débuts du ministère sacerdotal de l’abbé Donissan : elle retrace sa vocation particulière, son élection effroyable à la promiscuité de Satan. Elle se déroule en concomitance avec le prologue. La forme retenue par Bernanos est le choix de quatre épisodes marquants9. De plus le lecteur peut noter de fréquentes prolepses assorties de commentaires comme dans une hagiographie ou un procès en béatification. Revenons un moment sur le nom du lieu, Campagne. Bernanos a intitulé un de ses romans, sans doute le plus connu, Journal d’un curé de campagne. Cette appellation a sa source dans la jeunesse de l’écolier qui tympanisait la lourdeur et l’amour immodéré de la terre chez ses condisciples flamands. De fait, la religion n’a pas connu beaucoup de succès dans ce bout de terre romanesque. Le nom est aussi sans doute la préfiguration du lieu de la deuxième partie, Lumbres : le coin reculé va se dégrader encore en lieu de l’ombre oublié. Comme son maître le Christ, Donissan a vécu la solitude.

Cette première partie débute comme une scène d’exposition au théâtre où deux ecclésiastiques en présentent un troisième absent. Les abbés Demange et Menou-Segrais échangent sur le protégé du second : l’abbé Donissan. C’est aussi l’occasion de rattacher cette partie au prologue par une critique de l’attitude hostile de l’Église de France à l’égard du pouvoir politique républicain anticlérical : « Le triomphe du docteur radical Gallet porta le dernier coup à [la] carrière sacerdotale » du curé de Campagne. L’autorité religieuse a reproché à l’abbé de ne pas s’être engagé en faveur du candidat de droite. Le polémiste Bernanos n’hésite pas à affirmer indirectement que le rôle des prêtres est de s’occuper de vie spirituelle et pastorale plus que de basse politique. Bernanos entend élever le débat : le royaume de Dieu n’est pas de ce monde, il doit être servi par des êtres d’exception vivant dans le monde, mais libres à l’égard de ses conditionnements.

Cet abbé Menou-Segrais est un homme âgé, exquis, perspicace, cultivé et surtout d’une pratique religieuse vraie. Raffiné, apparemment niché dans un confort amollissant, il est tout à l’opposé de son vicaire. Il a su pourtant discerner une âme d’élite derrière la rusticité, les maladresses, la timidité, le manque de confiance de l’abbé Donissan. Il joue le rôle de père10 affectueux et surtout admiratif à l’égard de l’enfant qui lui a été confié dans le sacerdoce. Il est le révélateur d’une vocation mystique chez son jeune confrère.

Pour le personnage de l’abbé Donissan, Bernanos s’est inspiré de Saint Jean-Marie Vianney, le curé d’Ars11. Fils de paysan, ce jeune Donissan, comme son saint modèle, a eu bien du mal à mener les études intellectuelles que nécessite le séminaire. Il s’y est distingué par une volonté exceptionnelle que ces détracteurs nomment entêtement. Sa piété démesurée, son énergie et sa rusticité le font paraître un « petit sauvage ». Personnage hors normes dans son milieu, il étonne quand il ne dérange pas. Au moment où il entre en scène, il souhaite se retirer au couvent pour échapper à un ministère dont il se juge incapable12.

Ce nom de Donissan nous semble évoquer deux notions : d’abord celle du don, ensuite celle de la consumation. Donissan serait ainsi celui qui donne et s’épuise en donnant tout, à moins qu’il soit celui qui verse son sang. Comme son modèle, Saint Jean-Marie Vianney, c’est un rude fils de paysan qui a renoncé à la possession de la terre, mais a gardé un solide bon sens des réalités concrètes. Le mysticisme, selon Bernanos, doit s’enraciner, ce n’est jamais un rêve creux ou des pensées désincarnées.

De grande taille, ce Donissan est une force de la nature à peine dégrossie. Il déborde d’énergie qu’il retourne contre lui par des macérations destinées à faire céder des pensées mauvaises et une volonté qu’il juge défaillante. Ces mauvais traitements l’ont épuisé au point qu’il perd connaissance au cours de l’entretien qu’il a sollicité de son supérieur. Le curé de Campagne débordant d’admiration pour la force de son vicaire et d’une affection pour lui longtemps dissimulée, lui révèle que sa vocation est d’atteindre à la sainteté, le « soleil de Dieu »13. L’abbé Menou-Segrais joue alors le rôle du prophète biblique, du vieillard qui confirme et oint l’envoyé de Dieu. Au cours d’une nuit de la Nativité, nuit de tous les commencements, le curé aide à la naissance douloureuse de son enfant spirituel. Le vicaire à l’âme inquiète, ayant regardé la croix, s’en remet dans une « soumission aveugle » à la décision inspirée de son supérieur. Pourtant l’abbé Donissan n’en a pas fini avec ses troubles de conscience.

Comme libéré et stimulé par la sollicitation impérieuse de son curé, Donissan s’attache, avec une volonté tendue à l’extrême, à faire céder les obstacles, les uns après les autres : étudier les textes, surmonter sa timidité maladive en allant visiter les paroissiens, surtout les fermiers frustes, méfiants et goguenards. Dans sa nouvelle détermination il trouve les mots justes, s’attire le respect. Personne, sauf le curé, ne perçoit que « Le travail de la grâce dans ce cœur déjà troublé a un caractère de violence, d’âpreté, qui le déconcerte », mais chacun est désarmé, subjugué. Surtout, dans l’exercice du sacrement de pénitence, Donissan apprend « de la bouche des pécheurs » ce qu’est le mal.

Ce soir de la terrible révélation, Donissan a d’abord vécu douloureusement, dans son for intérieur, un réexamen de sa vie passée. Il n’y a vu que son indignité et son infidélité aux appels divins. Accablé jusqu’au désespoir, il se laisse prendre à la voix tentatrice qui murmure : « Nous avons dissipé la grâce de Dieu, […] nous sommes jugés, condamnés… » La voix démoniaque est si persuasive que le pauvre prêtre ne peut ni prier, ni élever ses yeux vers la croix. Il connaît une solitude implacable, une déréliction paralysante14. Tout à coup, au petit matin, cette « rage damnée » de la tentation fait silence. Après cette agonie, il ressent une « joie furtive »15, il perçoit que « cette insaisissable joie [est] une présence. » Cette expérience extatique de son être spirituel ne dure pas. Repris par son tentateur, il ne peut implorer la miséricorde divine. « Au moment décisif, il accepte le combat, non par orgueil, mais d’un irrésistible élan. À l’approche de l’adversaire, il s’emporte non de crainte, mais de haine. » « Et c’est contre [la joie], ô folie ! qu’il va se tourner à présent. » Ainsi le démon a subverti les pensées de l’abbé. Satan est l’illusionniste qui crée la confusion. Prenant cette joie pour de l’orgueil, le prêtre veut l’extirper. Satan conduit ainsi à substituer à la plénitude divine qu’il fait prendre pour une illusion, le désespoir de son propre néant. Donissan, jouet de la ruse abominable, abandonne alors toute espérance. S’ensuit une flagellation systématique, lancinante, hallucinée, haineuse jusqu’au bout de l’épuisement, aux limites de la syncope. C’est une folie autodestructrice, un délire finalement orgueilleux. Satan a encore perverti le moyen, abusant Donissan par la « flamme du désespoir intrépide, force et faiblesse de cet homme unique, et son arme que tant de fois Satan lui retournera dans le cœur. ». Plus tard Donissan sera capable de discerner l’œuvre démoniaque dans cette pénitence insane : « Notre pauvre chair consomme la souffrance, comme le plaisir, avec une même avidité sans mesure. » Voilà pour ceux qui croiraient un peu vite que Bernanos fait l’éloge des châtiments corporels. Le travail de purification et de détachement doit rester dans de justes limites, mais il se trouve que Donissan est un saint héroïque avec tous les excès que comporte cet appel particulier16.

Ce qui suit est terrible : Donissan, déçu, est au bord du blasphème et du péché contre l’Esprit, il rejette la joie, la vraie joie, celle qui est le signe de la présence divine au cœur de l’homme. « L’ancienne déréliction n’était-elle point préférable à la joie qui l’a déçu ! Ô joie plus haïe d’avoir été, un moment, tant aimée ! Ô délire de l’espérance ! Ô sourire, ô baiser de la trahison ! Dans le regard qu’il fixe toujours – sans un mot des lèvres, sans même un soupir – sur le Christ impassible, s’exprime en une fois la violence de cette âme forcenée. Telle la face entrevue du mauvais pauvre, à la haute fenêtre resplendissante, dans la salle du festin. Toute joie est mauvaise, dit ce regard. Toute joie vient de Satan. Puisque je ne serai jamais digne de cette préférence dont se leurre mon unique ami, ne me trompe pas plus longtemps, ne m’appelle plus ! Rends-moi à mon néant. Fais de moi la matière inerte de ton œuvre. Je ne veux pas de la gloire ! Je ne veux pas de la joie ! Je ne veux même plus de l’espérance ! Qu’ai-je à donner ? Que me reste-t-il ? Cette espérance seule. Retire-la-moi. Prends-la ! Si je le pouvais, sans te haïr, je t’abandonnerais mon salut, je me damnerais pour ces âmes que tu m’as confiées par dérision, moi, misérable ! »

Cette grande épreuve est, à mon sens, le sommet du roman. Bernanos contemple, effaré, le pouvoir exorbitant de Satan, à qui il est permis de faire chuter même les âmes d’exception. Que peut l’homme devant tant de ruse lorsque son cœur est broyé par l’angoisse et le désespoir ? La conscience est alors si troublée que le discernement du bien et du mal devient quasiment impossible. Satan est fondamentalement un imposteur pour Bernanos, celui qui se glisse de manière invisible entre l’homme et Dieu pour les séparer, celui qui corrompt la joie et l’espérance de l’homme.

Après ce combat spirituel avec Satan dans l’obscurité de la nuit et derrière les déguisements, après le long empoisonnement de sa vie intérieure pendant de longues nuits d’études stériles, Donissan rencontre au cours d’un voyage vers Étaples, face à face, un démon incarné, mais toujours derrière les apparences, et toujours de nuit. Décidément, pour Donissan, ce soleil de Satan est ténébreux comme le veut la tradition : en effet le Mal est apparenté à la nuit où il se dissimule, et aux cauchemars qui remontent des profondeurs du subconscient. La magie noire peut opérer, le fantastique peut s’immiscer dans les failles du réel. Il faut le silence, le cercle envoûté qui enferme dans un labyrinthe évident, qui devient le lieu clos de l’arène puis le lit de la promiscuité avec le jovial et ambigu maquignon. En effet Satan a pris l’apparence d’un ami de rencontre. Donissan est conduit ironiquement à se confier, voire à se confesser à cet inconnu pris pour un bon Samaritain. Se déroule alors une succession de plus en plus rapide de séduction hypnotique qui endort la volonté, de persiflages, et de menaces qui découragent. L’abbé est adoubé par l’ignoble et sacrilège baiser de Judas. Donissan participe à sa manière à l’agonie du Christ à Gethsémani. Loin de se dérober, il surmonte sa terreur vertigineuse pour affronter l’ennemi et mesurer ses pouvoirs. Donissan a la vision de la défaite de son adversaire, de sa condamnation au supplice éternel, mais en même temps il lui est donné de voir dans son propre dédoublement la puissance démoniaque à l’œuvre dans sa vie. Il résiste aussi à la tentation diabolique de connaître l’avenir et les épreuves qui lui sont réservées. Seuls lui appartiennent le présent et la liberté de dire non à « une curiosité surnaturelle ». Il n’échappe pas tout à fait à ce désir impur de prendre pouvoir sur l’Ennemi, retombant encore quelque temps sous sa coupe pour entendre de l’ignoble bouche son don de lire dans les âmes.

Remis dans le droit chemin par un humble carrier rencontré juste après le terrible face à face, Donissan, alors qu’il l’ignore encore, est désormais prêt à rencontrer Mouchette, « le dernier et suprême acteur de cette inoubliable nuit… », et à combattre l’Esprit des ténèbres dans une âme possédée par « la douleur sans espérance, dont elle était consumée ».

Donissan qu’« aucune curiosité ne […] pousse » met Mouchette sur la voie libératrice de l’aveu. Se livre un combat entre le prêtre et le « maître de jour en jour plus attentif et plus dur ; rêve jadis à peine distinct d’autres rêves, désir plus âpre à peine, voix entre mille autres voix, à cette heure réelle et vivante ; compagnon et bourreau, tour à tour plaintif, languissant, source des larmes, puis pressant, brutal, avide de contraindre, puis encore, à la minute décisive, cruel, féroce, tout entier présent dans un rire douloureux, amer, jadis serviteur, maintenant maître ». L’enjeu de cette lutte entre la haine et la pitié est le salut de Mouchette.

« Dépouillée » de sa propre existence, Mouchette s’enfuit. Elle a peur de ne plus être « une fille dangereuse et secrète, au destin singulier, une héroïne parmi les couards et les sots… », elle se voit une victime désignée du ridicule ou de la pitié. Ne pouvant fuir dans la folie, et surtout découvrant son néant personnel sous le regard de Satan qu’elle a appelé, elle est acculée au suicide. Elle passe à l’acte en se tranchant sauvagement la gorge à l’aide du rasoir de son père. Alors que l’abbé Donissan confie à son supérieur les événements de la nuit passée, et rompt ainsi le charme maléfique du secret et de la solitude, le geste désespéré de Mouchette est annoncé. Le jeune prêtre se sentant responsable de cette âme qui lui a été confiée se rend chez les Malhorty. À la demande de la jeune fille qui veut mourir au pied de l’autel, il brave l’opinion publique et transporte la mourante dans l’église. Le résultat ne se fait pas attendre : l’abbé est soigné dans un établissement psychiatrique, puis envoyé dans un monastère pour cinq ans. Le curé est blâmé. La critique est sévère : l’Église s’est diluée dans l’esprit du monde, elle préfère rester dans de médiocres convenances plutôt qu’œuvrer au salut des âmes. La deuxième partie va d’ailleurs la désavouer. Ce prêtre qu’elle a nommé dans le plus modeste des hameaux afin qu’il soit oublié des hommes va attirer les foules par sa réputation de sainteté.

c) Le saint de Lumbres

L’épisode de la fin de l’abbé Donissan se déroule après le premier conflit mondial auquel Bernanos fait brièvement allusion au cours du récit17. On peut donc situer les événements au début des années 1920. Quant à Lumbres, il s’agit en fait du bourg de Fressin où Bernanos enfant passait ses vacances dans la maison familiale. C’est notamment la vieille église Saint Martin du XVe siècle qui sert de cadre à la mort de l’abbé Donissan. Ce nom de Lumbres peut évoquer par la paronymie les mots ombre et humble qui renvoient tous deux à l’enfouissement et, pour le premier, au combat secret avec les ténèbres.

Cette partie commence par le portrait de ce prêtre âgé perdu dans sa méditation nocturne, attendant le lever du jour et de son soleil de justice. Il est encore soumis à la lassitude, au dégoût, à l’effroi devant cette marée ténébreuse du péché d’autant plus menaçante que le monde rationaliste de l’Évolution ne croit pas à Satan et à sa malignité homicide. Donissan vit l’échec de sa mission. Son cœur est vide d’espérance, mais rempli malgré lui de la présence immonde : « Ce vieux cœur, qu’habite l’incompréhensible ennemi des âmes, l’ennemi puissant et vil, magnifique et vil. L’étoile reniée du matin : Lucifer, ou la fausse Aurore… » Il en est venu à douter de l’homme qui revient toujours à son péché malgré le pardon et les grâces reçus. C’est un vaincu qui rêve de se retirer à l’ombre d’un cloître. Son adversaire le tenaille à nouveau avec le doute, l’échec apparent et le désespoir jusqu’à rendre son cœur sec. Il veut mourir, il a capitulé sous la tentation.

Au petit matin, il est tiré de son abattement par un riche propriétaire d’une paroisse voisine. Le paysan est venu demander son aide pour visiter son fils unique qui se meurt d’une méningite. C’est que, pour beaucoup, ce vieux prêtre angoissé, doutant de lui, est devenu un saint, un dispensateur des grâces divines dans le sacrement du confessionnal où sa voix douce et forte à la fois, suppliante et impérieuse, met les âmes à nu, convertit les cœurs et donne la paix. Cette fois, on attend de lui un miracle. Il est à nouveau, en cette période d’extrême faiblesse, l’objet de la tentation de son irréductible Ennemi. Après quarante années de labeur stérile et fastidieux, il voit miroiter une action d’éclat contre les puissances du Mal, l’occasion d’aller au bout de l’immense pitié qu’il éprouve pour la malheureuse mère.

Donissan doit affronter l’épreuve en compagnie de son confrère le curé de Luzarnes, l’abbé Sabiroux, ancien professeur de sciences physiques et « prêtre cartésien ». Ce dernier se veut mesuré, observateur extérieur. Il est sur la réserve face au succès de ce prêtre crotté. Il est « un malheureux qui défend son préjugé, son repos, sa vanité, ses raisons de vivre. »

Épuisé, honteux de lui-même, l’abbé Donissan demande conseil à son confrère, avoue cet appel à réaliser un miracle. Le curé de Luzarnes veut que son collègue puisse aller au bout de son projet pour qu’il soit détrompé et prenne conscience des égarements dus à son exténuation. Il lui conseille en outre de mener en secret cette tentative de thaumaturgie : « C’est ainsi qu’il dérobait à ses propres yeux la faiblesse d’un mouvement de curiosité à peine consciente, inavouée. » Ce terme explique la fascination éprouvée par le scientifique pour une expérience extraordinaire car lui-même se voit entraîné dans le délire de son confrère. Mais c’est aussi une manière d’exonérer sa responsabilité. Sabiroux devient à son tour un instrument satanique en mettant son confrère à l’épreuve.

Donissan se voit alors comme un réprouvé, un instrument de Satan à son corps défendant, en étant un scandale pour son confrère. Le saint de Lumbres en arrive à douter de sa foi en affirmant la victoire du Mal malgré la rédemption. Il va donc mettre Dieu à l’épreuve en lui demandant un miracle. Se sentant défié par Satan, « il n’implore pas ce miracle, il l’exige. Dieu lui doit, Dieu lui donnera, ou tout n’est qu’un songe. De lui ou de Vous, dites quel est le maître ! Ô la folle, folle parole, mais faite pour retentir jusqu’au ciel, et briser le silence ! Folle parole, amoureux blasphème !… » Donissan n’a pas demandé par amour mais par colère. Notons l’oxymore « amoureux blasphème » qui atténue la faute de Donissan. Mais « Dieu ne se donne qu’à l’amour. » Le miracle n’a pas lieu et le pauvre prêtre doit s’enfuir honteux, sous le rire sardonique de Satan alors que la mère déçue sombre dans un accès de démence. Il doit encourir les reproches méprisants de son confrère.

Donissan regagne son église démoli par l’épreuve. Après avoir tenté en vain de mettre par écrit le récit de sa faute, il repart à son ministère du confessionnal où une crise cardiaque le met à l’agonie tandis que se déverse sur lui la boue des pécheurs.

La fin du roman met en scène deux nouveaux personnages : le docteur Gambillet, un jeune scientifique agnostique à l’esprit caustique, mandé par l’abbé Sabiroux pour venir examiner le curé de Lumbres, et surtout Antoine Saint-Marin18, l’académicien délétère. Tandis que Donissan semble avoir disparu, les visiteurs à sa recherche se livrent à des échanges mondains, aussi faux que vains. L’écrivain est venu par curiosité rendre visite au saint et sans doute chercher un sujet pour un prochain ouvrage. Le prétendu esprit fort, qui n’est en fait que vil, cache une « crainte sordide de la mort ». Il recherche des émotions esthétiques consolatrices et surtout un apaisement de libertin couard. Dans la mansarde de Donissan qu’ils visitent par effraction, ils découvrent le dénuement de l’abbé et surtout les traces des macérations qu’il continue de s’infliger. Là où les visiteurs attendaient la contemplation du merveilleux, il ne leur est donné que le repoussant et misérable « secret d’un grand amour ». La sensibilité délicate de Saint-Marin ne peut le supporter. Porté par l’avidité insatisfaite de son vice et la crainte de son anéantissement, il s’oppose durement aux tentatives conciliantes et ridicules de l’abbé Sabiroux.

Laissé seul par ses compagnons dans l’église sombre et silencieuse, il se laisse aller, au gré de ses impressions sensorielles, à une rêverie méditative pour retrouver son calme et son bien-être. Il voudrait d’une paix d’esthète facile et égoïste. Il se console de ses illusions. « La sainteté, s’avoue-t-il, comme toutes choses en ce monde, n’est belle à voir qu’en scène ; l’envers du décor est puant et laid. » Il envie le renoncement du prêtre, il voudrait « emprunter à la sainteté ce qu’elle a d’aimable ; retrouver sans roideur la paix de l’enfance ». Attiré inexplicablement par la laideur du confessionnal, emporté par son émoi factice, une conversion attendrissante de sybarite, il découvre le saint mort et adressant au ciel une prière muette en forme de « reproche amoureux ». L’humble prêtre tétanisé défie l’académicien amolli par le vice en lui proposant une paix « arraché[e] par le fer ».

3. mais à la subtile unité

Le prologue et la première partie sont liés par le dogme de la communion des saints : tous les événements de deux existences apparemment étanches l’une à l’autre convergent dans une rencontre providentielle. Ainsi la pécheresse Mouchette doit croiser la route du combattant de Dieu marqué par ses combats avec le Malin. Les mérites du prêtre pourront racheter l’âme de l’enfant perdue et l’arracher in extremis aux griffes de son maître.
Les liens entre la deuxième partie et le reste du récit sont plus difficiles à établir. Il faut y voir sans doute le bilan d’une vie et une réflexion sur la sainteté véritable, dans le dépassement du désespoir pour atteindre à la paix armée19.
Ce prologue et ces deux parties sont parcourus par trois notions imbriquées qui doivent rendre compte de la tragique destinée surnaturelle humaine :

  • le péché originel,
  • la sainteté,
  • et la communion des saints.

En effet, dans ce roman, il s’agit pour Bernanos d’éveiller les esprits et les cœurs à la vie surnaturelle. Dans son dernier essai, la France contre les robots (1946), il résume son propos en une formule décisive : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »
Bernanos critique le scientisme et le rationalisme qui ont contaminé jusqu’à l’institution ecclésiale, selon les propos de l’abbé Menou-Segrais : « – Ah ! mon petit enfant ! Les nigauds ferment les yeux sur ces choses ! Tel prêtre n’ose seulement prononcer le nom du diable. Que font-ils de la vie intérieure ? Le morne champ de bataille des instincts. De la morale ? Une hygiène des sens. La grâce n’est plus qu’un raisonnement juste qui sollicite l’intelligence, la tentation un appétit charnel qui tend à la suborner. À peine rendent-ils ainsi compte des épisodes les plus vulgaires du grand combat livré en nous. L’homme est censé ne rechercher que l’agréable et l’utile, la conscience guidant son choix. Bon pour l’homme abstrait des livres, cet homme moyen rencontré nulle part ! De tels enfantillages n’expliquent rien. Dans un pareil univers d’animaux sensibles et raisonneurs il n’y a plus rien pour le saint, ou il faut le convaincre de folie. On n’y manque pas, c’est entendu. Mais le problème n’est pas résolu pour si peu. Chacun de nous – ah ! puissiez-vous retenir ces paroles d’un vieil ami ! – est tour à tour, de quelque manière, un criminel ou un saint, tantôt porté vers le bien, non par une judicieuse approximation de ses avantages, mais clairement et singulièrement par un élan de tout l’être, une effusion d’amour qui fait de la souffrance et du renoncement l’objet même du désir, tantôt tourmenté du goût mystérieux de l’avilissement, de la délectation au goût de cendre, le vertige de l’animalité, son incompréhensible nostalgie. Hé ! qu’importe l’expérience, accumulée depuis des siècles, de la vie morale. Qu’importe l’exemple de tant de misérables pécheurs, et de leur détresse ! Oui, mon enfant, souvenez-vous. Le mal, comme le bien, est aimé pour lui-même, et servi. »

Plus loin, fuse la même critique au second degré dans les propos de Saint-Marin, l’amateur d’âmes : « les maniaques de la libre pensée sont bien sots de dédaigner à l’Église une méthode de psychothérapie qu’ils jugent excellente et nouvelle chez un neurologiste en renom. » Rien de plus étranger au surnaturel que cette hygiène morale, ce psychologisme !

Sabiroux, dans la seconde partie, est l’exemple de ces prêtres incapables de comprendre l’itinéraire de Donissan. Prisonniers de leur tiède modération et de leur vision réaliste, ils voient en Donissan au mieux un esprit enfiévré, un être rustre prisonnier des superstitions du passé. Férus de sciences psychologiques, ils ont en partie évacué la notion de péché. Ils ne perçoivent plus que des fautes surgies de l’animalité humaine en déniant en pratique la responsabilité et la liberté de l’homme qui refuse son statut de créature. Moralistes conventionnels, ils ne discernent plus les aspects épiques du combat surnaturel.

Ainsi, dans cette évocation de la vie d’un saint, Bernanos entend redonner toute sa vigueur à la tragédie de la destinée humaine condamnée à disparaître à la suite de la faute du premier couple au jardin d’Éden, mais rachetée par l’incarnation et la Passion du Christ. Il a composé un roman métaphysique vital, vrai et terriblement incarné afin de « rendre naturel le surnaturel. » Le surnaturel révèle que l’humanité ne serait pas tant vouée à la mort qu’à la damnation si Dieu, dans sa tendresse, n’avait pas envoyé son Fils pour la sauver. Sous le soleil de Satan éclaire sur les périls mortels qui guettent l’âme avec un lyrisme sombre en forme de litanie lugubre. Il tente d’exorciser l’omnipotence satanique, il étale la fascination effarée de Bernanos pour le Mal.

a) Le péché originel

Le Mal apparaît concrètement dans le cas de Mouchette. Analyser sa déchéance comme un simple fait divers serait une tromperie qui avilirait la conscience et le cœur du lecteur. C’est pourquoi Bernanos n’en reste pas au constat superficiel de la fin du prologue. Au naturalisme du début il oppose la vision surnaturelle des deux parties suivantes. Le Mal n’est plus un concept, mais une personne, ce qui a comme conséquence l’examen et la description du caractère de Satan.

Le nom Germaine Malhorty pourrait signifier la sœur du jardin du Mal. Mouchette, fille d’Ève, s’inscrit dans la longue lignée des pécheresses à la suite de l’exclusion du jardin d’Éden. Elle symbolise moins les désordres de la sexualité que l’orgueilleux désir d’une existence inouïe. Elle a voulu prendre un chemin original mais n’a pas su trouver de modèle exaltant. Il faut la rencontre avec l’abbé Donissan, géant mystique, pour qu’elle prenne conscience du péché originel. Elle, qui par un orgueil méconnu, se voulait hors de l’humaine condition, se croyait unique dans sa révolte, découvre que sa faute revendiquée, son défi n’est que la suite d’une longue ascendance de fautes obscures, « mornes secrets, mornes mensonges, mornes radotages du vice, mornes aventures ». Elle a donc été dupée par son maître diabolique. « Partout le péché crevait son enveloppe, laissait voir le mystère de sa génération : des dizaines d’hommes et de femmes liés dans les fibres du même cancer, et les affreux liens se rétractant, pareils aux bras coupés d’un poulpe, jusqu’au noyau du monstre même, la faute initiale, ignorée de tous, dans un cœur d’enfant… »

Le péché originel n’est pas une force obscure qui détruit l’intelligence, mais une solidarité personnelle qui vicie l’âme. En chacun reste, plus ou moins enfouie, une part de volonté pour refuser les illusions diaboliques. L’espoir est ténu, mais l’Amour peut appeler lorsqu’on ne l’attend plus. C’est bien ce qui arrive à Mouchette après qu’elle a commis l’acte désespéré fatal.

Bernanos écrit un roman épique chrétien. Il renouvelle la représentation de Satan, personnage clé du fantastique gothique. Il lui enlève ses oripeaux romantiques20 de prince noir pour le transformer en Ennemi absolu du genre humain.

Comme chez Dostoïevski, Satan devient celui qui pervertit de manière obscène, celui qui désespère irrémédiablement et rit de ses victimes dupées par sa ruse homicide. En effet Satan est celui qui dit « non serviam »21, celui par qui le péché originel est entré dans le monde, celui qui s’oppose à Dieu incarné pour sauver l’humanité. Lui, l’orgueilleux esprit de lumière, refuse d’obéir à la personne divine qui s’est abaissée dans une nature humaine dans la nuit de la Nativité. Depuis il saccage la création par ses illusions au goût de cendres. Sa révolte passe par les hommes qu’il broie et avilit. Les hommes sont devenus les enjeux et les otages de cette lutte effroyable, de cette tentative de ramener la création au néant. Bernanos sait bien que Satan est dans l’inversion des valeurs : à l’amour créateur, il oppose la haine destructrice ; à la liberté joyeuse, l’asservissement triste. Seul son immense pouvoir de nuisance sur l’humanité est limité dans son étendue et sa durée. Car dès le début le Réprouvé est vaincu. Mais Bernanos ne peut s’empêcher de pousser un cri d’effroi et de demander violemment des comptes à Dieu devant tant de souffrances. Si le chrétien Bernanos peut méditer devant les tragiques conséquences de la première faute, il reste ivre de colère et de dégoût.

Satan, c’est une mystique à l’envers : « Or l’enfer aussi a ses cloîtres. » Mouchette est une sainte à l’envers : « La voilà donc sous nos yeux, cette mystique ingénue, petite servante de Satan, sainte Brigitte du néant. » Le lien qui unit Satan à ses proies est de l’ordre du vœu religieux, une obéissance à l’envers, un don à l’envers. « Si loin qu[e Satan] pousse la ressemblance de Dieu, aucune joie ne saurait procéder de lui, mais, bien supérieure aux voluptés qui n’émeuvent que les entrailles, son chef-d’œuvre est une paix muette, solitaire, glacée, comparable à la délectation du néant. Quand ce don est offert et reçu, l’ange qui nous garde détourne avec stupeur sa face. »

Satan est le maître de l’illusion trompeuse, celui qui fait miroiter la liberté absolue et le bonheur alors qu’il ne conduit qu’à l’asservissement et au néant. C’est pourquoi le Menteur est souvent identifié au rire, au rire de dérision qui signe ses interventions et ses succès. « – Son rire ! voici l’arme du prince du monde. Il se dérobe comme il ment, il prend tous les visages, même le nôtre. Il n’attend jamais, il ne fait ferme nulle part. Il est dans le regard qui le brave, il est dans la bouche qui le nie. Il est dans l’angoisse mystique, il est dans l’assurance et la sérénité du sot… Prince du monde ! Prince du monde ! » Non content de séduire, il se moque atrocement de ses victimes : « ce rire cruel, cette manière de profaner ce qu’il tue, voilà Satan vainqueur ! »

Satan dispose de la capacité à se faire passer pour Dieu si bien que le juste lui-même est soumis à son pouvoir. Bernanos le débusque partout. Satan s’attaque à Dieu au travers des hommes et particulièrement des saints. Le lecteur découvre la présence démoniaque jusque dans les aspirations sincères de l’âme vers son créateur. Il faut toute la perspicacité de l’abbé Menou-Segrais, son expérience de directeur spirituel, pour discerner la ruse satanique dans l’effroyable épreuve que vient de traverser son vicaire : « L’entreprise a été irréprochablement conçue et réalisée de point en point. Le démon ne trompe pas autrement ceux qui vous ressemblent. S’il ne savait abuser des dons de Dieu, il ne serait rien de plus qu’un cri de haine dans l’abîme, auquel aucun écho ne répondrait… »

b) La sainteté

Mais Satan est aussi le signe d’élection de la sainteté. En effet il réserve ses ruses, ses tourments moraux, ses doutes ravageurs, ses angoisses désespérantes, ses tentations les plus subtiles22 à ceux que Dieu a appelés à aller plus loin dans le don de leur personne.
La sainteté est d’abord la réponse libre et entière d’une personne qui a discerné un appel divin à servir autrui : « Vous n’ignorez pas ce qu’elle est : une vocation, un appel. Là où Dieu vous attend, il vous faudra monter, monter ou vous perdre. N’attendez aucun secours humain. Dans la pleine conscience de la responsabilité que j’assume, après avoir éprouvé une dernière fois votre obéissance et votre simplicité, j’ai cru bien faire en vous parlant ainsi. En doutant, non pas seulement de vos forces, mais des desseins de Dieu sur vous, vous vous engagiez dans une impasse : à mes risques et périls, je vous remets dans votre route ; je vous donne à ceux qui vous attendent, aux âmes dont vous serez la proie… Que le Seigneur vous bénisse, mon petit enfant ! »
Elle est ensuite la longue et patiente fidélité quotidienne à cet appel. Pour Bernanos, Donissan n’est pas saint parce qu’il réalise des prodiges (où Satan d’ailleurs trouve un terreau propice à ses ruses) mais parce qu’il continue, quoi qu’il en coûte, de remplir les obligations de son ministère, comme fréquenter le confessionnal jusqu’à l’épuisement et jusqu’au dégoût. La sainteté est simplement la présence de Dieu dans une âme qui accepte de l’accueillir. Tout le combat spirituel réside dans le renoncement à sa propre volonté désordonnée pour entrer dans le dessein de Dieu, pour faire sienne cette volonté ce qui suppose un discernement éclairé par la prière. La sainteté n’est pas affaire de miracles, de sensationnel, de dons extraordinaires qui font courir les foules. Elle est une humble ascèse intérieure. C’est le sens profond de la seconde partie : La sainteté est d’ordre surnaturel, elle n’est acquise qu’à l’heure de la mort quand est prononcé le dernier oui. Voilà pourquoi Donissan semble dire à l’amateur de sensations fortes : « TU VOULAIS MA PAIX […], VIENS LA PRENDRE !… »
Le saint rejoint le « Soleil de Dieu » et tourne le dos au « soleil de Satan ». Les fruits immédiats de la sainteté sont la paix et la joie.

Une telle conception s’accompagne forcément d’un rejet de la perfection. Donissan peut chuter, il n’en reste pas moins en marche vers l’accomplissement de sa vocation. Incarné, il existe par ses actes, mais il n’est pas réductible à ses actes. Donissan, qui a reçu le don de lire dans les consciences, voit, dans une certaine mesure, les âmes selon le regard divin qui « scrute les reins et les cœurs »23. Il peut découvrir les intentions, les pensées secrètes, les ramifications personnelles et familiales qui donnent un sens à ces actes ou qui exonèrent plus ou moins la responsabilité morale, alors même que la personne n’en a pas clairement conscience.

Bernanos enseigne donc une mystique déroutante dans ses extrêmes. Ce chemin de crête entre les abîmes infernaux est totalement étranger à la religiosité officielle saint-sulpicienne marquée par ses manuels d’oraison fades, stéréotypés. Bernanos ironise « sur ces prières ostentatoires, [cette] détestable chimie des bouquets spirituels, […] ces larmes de théâtre ». La sainteté est virile, forte, en même temps qu’elle est compassion délicate et respectueuse. Bernanos cultive l’austérité de la sainteté, son héroïsme tragique. Elle est méconnue et bien différente de l’image contemporaine édulcorée que présente l’abbé Demange au début de la première partie : « j’imagine nos saints ainsi que des géants puissants et doux dont la force surnaturelle se développe avec harmonie, dans une mesure et selon un rythme que notre ignorance ne saurait percevoir […]. Le fardeau que nous soulevons avec peine, en grinçant et grimaçant, l’athlète le tire à lui, comme une plume, sans que tressaille un muscle de sa face et il apparaît à tous frais et souriant… »

La sainteté, selon Bernanos, consiste à connaître comme Dieu. Dieu connaît avec charité et pitié, « non pas cette pitié qui n’est que le déguisement du mépris ». Satan connaît avec curiosité (mot souvent repris). Celui qui agit sous l’emprise de Satan vise la concupiscence ou le pouvoir, il cherche à connaître pour détruire. Dans l’ordre surnaturel, il veut choisir l’infini sans Dieu, il nie ou veut abolir l’image de Dieu chez autrui. À l’opposé, connaître selon Dieu, c’est s’engager dans une relation interpersonnelle responsable. « La charité des grandes âmes, leur surnaturelle compassion semblent les porter d’un coup au plus intime des êtres. La charité, comme la raison, est un des éléments de notre connaissance. » Le saint est celui qui veut le bonheur de ceux qui lui sont confiés, celui qui connaît pour libérer non pour asservir, qui pratique dans cette connaissance « l’effervescence, l’expansion, la dilatation de la charité. » La sainteté, c’est se conformer au Christ serviteur, reconnaître et accepter en soi le travail « de la souffrance efficace, purificatrice » de la croix. Dans sa prosopopée, Donissan proclame : « Toute belle vie, Seigneur, témoigne pour vous ; mais le témoignage du saint est comme arraché par le fer. » Ainsi Dieu ne ménage pas ceux qu’Il aime en les appelant au renoncement total.

Cette conception virile, militante et compassionnelle de la sainteté apparaît bien dans les circonstances de la mort du saint de Lumbres. Emporté par une angine de poitrine, signe clinique de son épuisement, de son angoisse et surtout de son don total, il décède droit, tétanisé par la crise dans l’attitude fière du combattant, mais aussi dans le cri de révolte filial à l’égard du Père céleste, le confessionnal en guise de lit. Ainsi sont réunies les caractéristiques de cette vie exemplaire : le refus absolu de l’illusion démoniaque, l’obéissance jusqu’au bout, la persévérance dans l’épreuve, l’exercice héroïque de la charité, la compassion du pardon, l’oubli de soi, l’acceptation de l’inexplicable car Bernanos comprend mal le mystère du silence apparent de Dieu.

c) La communion des saints

Le saint, on l’aura compris, ne vise pas la sainteté pour lui-même. Bernanos souligne la dimension communautaire du salut. Dans le prologue et la première partie, il montre quelle solidarité surnaturelle existe entre les êtres. Si Mouchette est en partie la victime d’une ascendance pécheresse, elle peut être aussi appelée au salut par les mérites de Donissan. Pour être orthodoxe, il faudrait affirmer qu’il n’existe qu’un seul Rédempteur, Jésus-Christ, qui a racheté l’humanité par sa Passion, mais que tout le Bien produit par les hommes est associé au sacrifice de la croix pour le rachat des péchés. Bernanos qui n’est pas un théologien suggère ce mystère par un raccourci de romancier. Son intuition est celle d’enjeux surnaturels qui dépassent les individus. Les âmes sont solidaires dans le bien comme dans le mal24. Dans cette première partie, il a choisi dramatiquement de frapper le lecteur par la rencontre salvatrice entre la petite possédée et le jeune vicaire qui illustre cette maxime du cardinal John Henry Newman : « une âme qui s’élève élève le monde ». Bernanos veut montrer que dans l’ordre surnaturel notre responsabilité dépasse notre seule personne.

4. De la toute-puissance du Mal au combat de l’esprit d’enfance

Ce « soleil de Satan » est bien ténébreux, lugubre et glacial. Il offre des images insoutenables du mal :

  • assassinat d’un homme par une jeune fille,
  • volonté d’avortement,
  • suicide après la rencontre d’un prêtre,
  • mort d’un enfant,
  • prêtre au bord du blasphème et du péché contre l’Esprit, mise à l’épreuve de Dieu…

Bernanos touche au paradoxe en ce que, dans sa répugnance au mal, Donissan frôle à son tour le Mal. Il critique en outre l’Église qui se montre injuste et infidèle en punissant un prêtre pour son zèle apostolique. Satan occupe donc tout l’espace.
Par le passé, notamment au Moyen-âge, l’enfer et Satan ont été un discours essentiel. Les scènes de Jugement dernier montrent qu’alors la grande affaire était celle du salut. Les excès expliquent sans doute le silence sur cette réalité biblique à l’époque moderne. Bernanos, pour sa part, y voit la conséquence du rationalisme du siècle des Lumières et du scientisme conséquent. À plusieurs reprises, il dénonce cette erreur réaliste, ce conformisme ambiant étranger à la vérité sur l’homme. Satan et l’enfer ne sont pas des thèmes littéraires pour le chrétien. Bernanos sait bien que l’homme peut seulement trouver le bonheur dans l’amour divin (et le pardon qui l’accompagne), accomplissant ainsi sa nature profonde de créature, certes blessée par le péché, mais rachetée par le sacrifice christique. Encore faut-il ne pas nier la réalité mystérieuse du mal personnel en nous, par dogmatisme, par rejet sur autrui, par dilution dans des fautes collectives ou par une exonération dans des pulsions incontrôlables. La grandeur du pécheur est de rester un sujet responsable. Celui qui ne reconnaît plus la présence du mal en lui est conduit à des déviances dommageables pour l’individu ou le groupe : désespoir, autodestruction, révolte sclérosante, inversion des valeurs… Cette réalité mystérieuse du péché en chacun est inséparable de la liberté et de la responsabilité.

Bernanos aborde la difficile question de la possession diabolique. Elle consiste d’abord à affirmer que le mal n’a pas seulement une origine naturelle dans les désordres des comportements humains. La possession manifeste le travail secret d’esprits mauvais, elle signifie que la vie humaine relevant de plusieurs natures n’est pas seulement horizontale, qu’elle a des prolongements spirituels. Bernanos n’élude pas non plus la responsabilité et la liberté du pécheur : le mal n’est pas seulement une réalité extérieure, il entretient des correspondances secrètes en chacun. Pourquoi à un moment donné Mouchette bascule-t-elle en enfer ? Est-ce à son insu ? Il existe des causalités externes et internes, mais jamais elle ne refuse ses actes comme n’étant pas les siens. Ensuite Bernanos montre les conséquences du péché : la honte, la solitude, le désespoir et surtout l’enfermement, le rejet. Le péché est d’abord une illusion de bonheur qui débouche sur le néant. Ensuite la liberté de la pécheresse s’amenuise au fur et à mesure qu’elle se solidarise avec son mal. C’est l’ultime illusion de celle qui prend l’ombre pour la réalité. Satan lie sa conscience par l’illusion que son péché est sa nature profonde, que renoncer à la responsabilité de ses actes serait renoncer à son moi, ce serait perdre toute consistance au risque de la folie. Un des signes du salut est que le Christ est venu nous libérer de ces esprits dévastateurs. En cette matière, il faut beaucoup de prudence pour ne pas confondre troubles psychologiques et véritable possession. Bernanos montre que ce ministère d’exorcisme est réservé à des âmes d’élite chargées de manifester que Satan est déjà vaincu et qu’il n’aura pas le dernier mot, que son pouvoir est illusoire parce que bâti sur des illusions que nous avons fait nôtres. Ces âmes d’élite jouent le rôle de paratonnerre en attirant sur elle la hargne diabolique. Bernanos n’écrit pas un traité de vie spirituelle, mais un roman. Il se fonde sur ses lectures et sa propre expérience pour montrer ce qui se passe sans chercher des explications dogmatiques ou partisanes. Souvent d’ailleurs il ne peut que suggérer, évoquer comme les mystiques.

a) Le poète du Vendredi Saint

Bernanos ne s’inscrit pas dans la romantique séduction de l’ange de lumière déchu. Satan n’est pas non plus cet être ténébreux, étalant ses excès d’horreur, ses souillures répugnantes comme dans le roman gothique. Satan est agissant dans le secret des âmes, cherchant à pervertir l’œuvre de Dieu. Il se cache dans les réalités ordinaires. Il apparaît comme en creux : là où Dieu donne les certitudes dans la foi, Satan est maître d’illusion dans une connaissance superficielle ou dévoyée. Si Dieu est amour de sa créature, Satan se signale dans son mépris. Là où Dieu se trouve dans l’espérance, Satan ne produit que le froid désespoir. Le soleil de Satan n’éclaire ni ne réchauffe. Selon les propos de Mgr Gaucher, évêque émérite de Bayeux-Lisieux, « [Bernanos] est l’écrivain du Vendredi saint et le chantre du matin de Pâques ». Sous le soleil de Satan nous restitue plutôt ce soir de la Passion où le Christ mort laisse apparemment toute la place au Mal victorieux. C’est la dernière illusion de Satan avant la résurrection glorieuse de l’aube pascale. Le soleil christique est annoncé de manière ténue, au point de paraître imperceptible.

La vocation de Donissan est d’être soumis plus que tout autre aux œuvres de séduction sataniques, de faire l’expérience du Mal dans un dénuement et un abandon quasi complets comme le Christ dans sa Passion, particulièrement au soir du Vendredi Saint sur la croix25. « La part qu’il a choisie ne lui sera pas disputée. Nul autre audacieux n’a fait avant lui ce pacte avec les ténèbres. [… O]n se refuserait sans doute à croire qu’un homme ait commis délibérément, avec une entière bonne foi, comme une chose simple et commune, une sorte de suicide moral dont la cruauté raisonnée, raffinée, secrète, donne le frisson. » La tragédie de ce personnage est d’éprouver jusqu’à quel point le Bien prend les apparences du Mal, combien le Mal devient l’illusion du Bien. « Car il est sûr désormais que ce signe est équivoque, que le miracle même n’est pas pur ! »
« Ô vous, qui ne connûtes jamais du monde que des couleurs et des sons sans substance, cœurs sensibles, bouches lyriques où l’âpre vérité fondrait comme une praline – petits cœurs, petites bouches – ceci n’est point pour vous. Vos diableries sont à la mesure de vos nerfs fragiles, de vos précieuses cervelles, et le Satan de votre étrange rituaire n’est que votre propre image déformée, car le dévot de l’univers charnel est à soi-même Satan. Le monstre vous regarde en riant, mais il n’a pas mis sur vous sa serre. Il n’est pas dans vos livres radoteurs, et non plus dans vos blasphèmes ni vos ridicules malédictions. Il n’est pas dans vos regards avides, dans vos mains perfides, dans vos oreilles pleines de vent. C’est en vain que vous le cherchez dans la chair plus secrète que votre misérable désir traverse sans s’assouvir, et la bouche que vous mordez ne rend qu’un sang fade et pâli… Mais il est cependant… Il est dans l’oraison du Solitaire, dans son jeûne et sa pénitence, au creux de la plus profonde extase, et dans le silence du cœur. Il empoisonne l’eau lustrale, il brûle dans la cire consacrée, respire dans l’haleine des vierges, déchire avec la haire et la discipline, corrompt toute voie. On l’a vu mentir sur les lèvres entrouvertes pour dispenser la parole de vérité, poursuivre le juste, au milieu du tonnerre et des éclairs du ravissement béatifique, jusque dans les bras mêmes de Dieu… Pourquoi disputerait-il tant d’hommes à la terre sur laquelle ils rampent comme des bêtes, en attendant qu’elle les recouvre demain ? Ce troupeau obscur va tout seul à sa destinée… Sa haine s’est réservé les saints. »

Bernanos regarde effaré ce monde dévasté où Satan règne en maître, où l’impur est inextricablement lié à la pureté du juste. Même le Fils de Dieu lui est un moment livré.
« Car il est dur de rester debout au pied de la Croix, mais plus dur encore de la regarder fixement… Quel spectacle, mon ami, que celui de l’innocence à l’agonie ! Mais, après tout, cette mort n’est rien…, on pourrait peut-être la donner d’un coup, l’achever, remplir de terre la bouche ineffable, étouffer son cri… Non ! La main qui le serre est plus savante et plus forte ; le regard qui se rassasie de lui n’est pas un regard humain. À la haine effroyable qui couve le juste expirant, tout est donné, tout est livré. La chair divine n’est pas seulement déchirée, elle est forcée, profanée, par un sacrilège absolu, jusque dans la majesté de l’agonie… La dérision de Satan, mon ami ! Le rire, l’incompréhensible joie de Satan !…
…Pour un tel spectacle, dit-il après un silence, notre boue est encore trop pure… »

Bernanos a l’intuition qu’au soir de la Passion, le Christ a pris sur lui le péché du monde, qu’il s’est fait péché pour expier les fautes de l’humanité. Celui qui veut donc le suivre, le prêtre en particulier, doit vivre la même profanation de sa part sacrée, subir la même insolente et dégradante victoire du Mal au plus profond de son être. « Prenez bien garde, Sabiroux, que le monde n’est pas une mécanique bien montée. Entre Satan et Lui, Dieu nous jette, comme son dernier rempart. C’est à travers nous que depuis des siècles et des siècles la même haine cherche à l’atteindre, c’est dans la pauvre chair humaine que l’ineffable meurtre est consommé. Ah ! Ah ! si haut, si loin que nous enlèvent la prière et l’amour, nous l’emportons avec nous, attaché à nos flancs, l’affreux compagnon, tout éclatant d’un rire immense ! Prions ensemble, Sabiroux, pour que l’épreuve soit courte et la misérable foule humaine épargnée… Misérable foule !… »
Ainsi la vocation du prêtre (et du saint prêtre), selon Bernanos, est d’être associé à l’agonie du Christ, de la perpétuer et de l’actualiser au profit des âmes qui lui ont été confiées.
« Depuis des siècles le peuple humain est mis sous le pressoir, notre sang exprimé à flots afin que la plus petite parcelle de la chair divine soit de l’affreux bourreau l’assouvissement et la risée… »
« Nous ne sommes pas des endormeurs, Sabiroux ! Nous sommes au premier rang d’une lutte à mort et nos petits derrière nous. »
« Quel prêtre n’a jamais pleuré d’impuissance devant le mystère de la souffrance humaine, d’un Dieu outragé dans l’homme, son refuge !… »

b) Le combat de l’esprit d’enfance

Dans le personnage de Donissan, Bernanos a incarné plusieurs valeurs qui lui sont chères et qui le caractérisent.
Citons en premier lieu l’esprit de pauvreté qui est une liberté à l’égard des biens matériels et des conformismes de toutes sortes. Donissan dédaigne le confort des biens matériels, il a renoncé à la possession ce qui est méritoire pour un paysan. Ce détachement est souligné dans sa tenue négligée, usée, dans ses souliers sans forme, son grabat, sa soupente nue… Mais Donissan est surtout un « pauvre d’esprit ». Rien n’illustre mieux cette attitude que l’affirmation qu’il « attendait ». Donissan est prêt pour toutes les aventures, il est à l’écoute d’un éventuel appel. La pauvreté d’esprit est une attente, une disponibilité, une ouverture. Donissan est celui qui est humble et se voit vide, alors Dieu peut venir l’habiter.

La valeur la plus marquante et la plus originale reste cependant l’esprit d’enfance. Bernanos s’est approprié cette vertu évangélique26. Cet esprit d’enfance est caractérisé par une connaissance désintéressée et naturelle. L’enfant entre sans a priori en relation avec le monde qui l’entoure. Il peut se livrer tout entier à son émerveillement. Dans ce roman, l’enfant accède naturellement au surnaturel, il perçoit au-delà des apparences. Le don de lire dans les consciences procède de cet esprit d’autant plus que la réalité qu’il lui est donné de contempler lui paraît infiniment plus vraie que celle à laquelle accèdent les seuls sens. De même il ne conduit à aucun orgueil. L’enfant est enfin celui qui fait confiance, qui attend tout de ceux qui lui ont donné la vie.
Donissan reconnaît en Mouchette une sœur en enfance : « Jusqu’à ce jour vous avez vécu comme une enfant. Qui n’a pas pitié d’un petit enfant ? Et ce sont les pères de ce monde ! Ah ! voyez-vous, Dieu nous assiste jusque dans nos folies. Et, quand l’homme se lève pour le maudire, c’est Lui seul qui soutient cette main débile ! » En effet, comme lui, elle a vécu le désir d’absolu. Elle n’est pas restée dans la routine, elle a suivi ses rêves. Les enfants sont les pères de ce monde car, sans leur dynamisme, leur enthousiasme, leur idéalisme, il ne se produirait rien de nouveau.
Donissan est appelé à de nombreuses reprises enfant par son directeur de conscience et par son curé. Si, chez le premier, l’épithète désigne le manque d’expérience, chez le second, elle traduit une affection inquiète et une secrète admiration. De fait Donissan se comporte comme un enfant obéissant, il accepte l’appel adressé par son supérieur, se montre transparent à ceux qui ont la responsabilité de le guider, et désarme quiconque par sa simplicité et son humilité. Sa vocation lui est révélée la nuit de la Nativité, en cette fête de l’Enfant-roi. Donissan est candide d’où l’acharnement mauvais de Satan à pervertir cet innocent.
« Possédé, ou fou, dupe de ses rêves ou des démons, qu’importe, si cette grâce est due, et sera sûrement donnée ?… Il attendait la visite du consolateur avec la sécurité candide d’un enfant qui, l’heure venue du repas, lève les yeux sur son père et dont le petit cœur, même dans l’extrême dénuement ne peut douter du pain quotidien. » Donissan manifeste les trois vertus théologales présentes naturellement chez le jeune enfant : la foi (ou confiance), l’espérance et la charité. Sa vie est marquée par la compassion, le souci d’autrui, la remise confiante entre les mains de Dieu, la certitude qu’il obtiendra les biens spirituels promis. Au début de la première partie, il sait qu’il aura les grâces nécessaires pour surmonter l’épreuve, qu’il ne sera pas tenté au-dessus de ses forces. Il s’agit donc pour lui de renouveler ses oui quotidiens avec confiance. Cependant Satan va le faire trébucher en subornant son espérance. La suite du roman devient alors la lutte pour ne pas sombrer dans la damnation du désespoir, le combat de l’esprit d’enfance pour restaurer l’espérance.
Donissan se sent trop souvent seul devant l’Adversaire. « Tout en lui et hors de lui porte le signe de la colère. » Il doit expurger cette force destructrice pour retrouver la confiance surnaturelle de l’enfant. Il doit accepter « d’obéir comme l’enfant dont les petites mains font de grandes choses qu’il ignore ». Jusqu’à la fin une part de lui-même est dans le reproche. Aussi Satan n’a-t-il aucune difficulté à corrompre la joie et l’espérance du prêtre. Il faut quarante ans à Donissan pour entrer définitivement dans sa sainteté, à l’heure de sa mort. Cette accession se produit au moment où il prononce son oui définitif, où il accepte ce qu’il ne comprend pas, où il remet sa vie en toute confiance entre les mains du Père.

Bernanos colore cette vertu évangélique d’un ajout qui lui est propre : celui de la générosité et de l’héroïsme, on pourrait dire de l’esprit chevaleresque. Donissan devient le preux qui affronte sans relâche les forces des ténèbres. Malgré la peur, il ne refuse pas l’affrontement au péril de sa vie et de son salut. Les exigences de la vie spirituelle sont décrites en termes de combat. Dans sa prosopopée finale, le saint emploie notamment un vocabulaire militaire : « L’univers, que le péché nous a ôté, nous le reprendrons pouce par pouce […] Sans cesse le regard épie, à droite ou à gauche, une impossible issue ; sans cesse l’un de vos ouvriers jette son outil et s’en va. Mais votre pitié, elle, ne se lasse point, et partout vous nous présentez la pointe du glaive ; le fuyard reprendra sa tâche, ou périra dans la solitude… » Donissan s’exprime comme un poilu. « Le témoignage du saint est comme arraché par le fer », fer du bourreau ou épée tranchante du cavalier de l’Apocalypse27 ?

La seconde partie prend alors tout son sens : il s’agit bien de « retrouver sans roideur la paix de l’enfance » à ceci près que Saint-Marin se trompe. Si la paix est en effet le bien ultime recherché, elle ne peut résulter que d’un combat. C’est grâce à l’esprit d’enfance que s’éclaire la présence saugrenue de l’académicien et du prêtre mondain.
Bernanos distingue d’abord deux formes d’exercice du ministère sacerdotal : Le fonctionnaire du culte et l’aventurier de Dieu, le combattant spirituel. De même il oppose deux types d’écrivain : le félon esthète, l’illusionniste de la « langue dorée » et… Donissan.

D’un côté, « L’illustre vieillard exerce, depuis un demi-siècle, la magistrature de l’ironie. Son génie, qui se flatte de ne respecter rien, est de tous le plus docile et le plus familier. S’il feint la pudeur ou la colère, raille ou menace, c’est pour mieux plaire à ses maîtres, et, comme une esclave obéissante, tour à tour mordre ou caresser. Dans la bouche artificieuse, les mots les plus sûrs sont pipés, la vérité même est servile. […] Aussi bien qu’une fille instruite et polie par l’âpre expérience du vice, il sait que la manière de donner vaut mieux que ce qu’on donne, et, dans sa rage à se contredire et à se renier, il arrive à prêter chaque fois au lecteur un homme tout neuf. » Saint-Marin est à l’image de la grande Prostituée de l’Apocalypse. C’est un zélateur de Satan en direction des intellectuels car le démon est « le suborneur subtil, avec sa langue dorée… Sur ses lèvres, les mots familiers prennent le sens qu’il lui plaît, et les plus beaux nous égarent mieux. »
De l’autre, il y a l’âpre langage du rustre, la simplicité bredouillante du timide innocent et la forte vérité de l’enfant : « Nulle éloquence, et même aucune de ces naïvetés savoureuses dont les blasés s’émerveilleront plus tard, et presque toutes, d’ailleurs, d’authenticité suspecte. La parole du futur curé de Lumbres est difficile ; parfois même elle choppe sur chaque mot, bégaye. C’est qu’il ignore le jeu commode du synonyme et de l’à-peu-près, les détours d’une pensée qui suit le rythme verbal et se modèle sur lui comme une cire. Il a souffert longtemps de l’impuissance à exprimer ce qu’il sent, de cette gaucherie qui faisait rire. […] Il entre dans son sujet d’emblée, à la grâce de Dieu. Il dit ce qu’il a à dire, et les plus grossiers l’écouteront bientôt sans se défendre, ne se refuseront pas. C’est qu’il est impossible de se croire une minute la dupe d’un tel homme : où il vous mène on sent qu’il monte avec vous. La dure vérité, qui tout à coup d’un mot longtemps cherché court vous atteindre en pleine poitrine, l’a blessé avant vous. On sent bien qu’il l’a comme arrachée de son cœur. Hé non ! il n’y a rien ici pour les professeurs, aucune rareté. »

Bernanos refuse la compromission, il souhaite lui aussi proférer une parole entière, vraie à la différence de l’agnostique, il affirme le rôle sacerdotal de l’écrivain. Comme tout laïc, il est « Prêtre, prophète et roi » avec l’ardente obligation d’être missionnaire dans son acte d’écriture. Au dilettantisme, au divertissement pascalien, à la vanité de Saint-Marin, il oppose « [le] sacrifice, sort honorable, envié par les militaires. » L’esprit d’enfance confronté à la terrible épreuve de la guerre a trouvé sa vocation dans l’engagement littéraire au service du combat spirituel. Contre ceux de l’arrière qui pactisent avec le Mal, Bernanos a choisi « l’esprit de l’avant ». Il a rejoint ceux qui ont accompli leur métier avec panache, les représentants de cette nouvelle jeunesse sacrifiée qui a abandonné les nourritures vaines et frelatées du vieil agnosticisme épicurien. Ainsi Sous le soleil de Satan a-t-il pu éclater comme un coup de tonnerre dans le ciel littéraire romanesque de son temps.


Notes

1 Ces notes de lecture ont été rédigées à partir de l’édition Plon de 1982 conforme au manuscrit original révélé par René Guise et Pierre Gilles, le texte ayant été établi par William Bush. 
2 « Vous serez comme des dieux » susurre le tentateur dans la Genèse en 3:5. 
3 Ce terme de connaître, issu du latin populaire cognoscere, signifie à la fois découverte intellectuelle et charnelle. Ainsi, dans la Bible, il permet de désigner entre autres les relations conjugales entre un homme et une femme. Bernanos s’inscrit dans cette tradition d’une connaissance qui recherche l’intimité et se veut responsable d’autrui. 
4 Allusion méprisante au marquis. 
5 Le trait vise l’autre notable, le docteur Gallet. 
6 Une des variantes du thème de l’imposture cher à Bernanos et dont il a fait un roman. Cette imposture est proprement démoniaque : Satan se définit comme le « singe » de Dieu, n’hésitant pas à se faire passer pour lui afin d’abuser les âmes d’exception. Ce thème est très présent dans la première partie du roman « la tentation du désespoir ». Le signe de l’imposture est justement ce désespoir infernal auquel elle conduit immanquablement. 
7 Cette déclaration érotique peut aussi être interprétée comme un signe de la possession. 
8 L’homme ne peut trouver son bonheur qu’en Dieu, mais au prix d’un combat spirituel exigeant au cours de son existence terrestre. 
9 L’entretien entre le vicaire et son curé, le refus de la paix et sa folie destructrice, la rencontre de Satan, le combat spirituel pour libérer Mouchette sont intimement liés par une causalité providentielle. 
10 C’est d’ailleurs ce que signifie le mot abbé issu du syriaque abba
11 À deux reprises, dans la seconde partie, il cite explicitement le modèle.
« Cinq ans plus tard, en effet, l’ancien vicaire de Campagne était nommé curé desservant d’une petite paroisse, au hameau de Lumbres. Ses œuvres y sont connues de tous. La gloire, auprès de laquelle toute gloire humaine pâlit, alla chercher dans ce lieu désert le nouveau curé d’Ars. »
« Et puis… Et puis… le travail immense, et maintenant cette foule impitoyable, pressée nuit et jour autour du confessionnal de l’homme de Dieu comme d’un autre curé d’Ars, la séparation volontaire de tout secours humain ; oui, l’homme de Dieu disputé comme une proie. Nul repos, nulle paix que celle achetée par le jeûne et les verges, dans un corps enfin terrassé ; les scrupules renaissants, l’angoisse de toucher sans cesse les plaies les plus obscènes du cœur humain, le désespoir de tant d’âmes damnées, l’impuissance à les secourir et à les étreindre à travers l’abîme de chair, l’obsession du temps perdu, l’énormité du labeur… »
Donissan partage avec son modèle quelques traits significatifs : le don de lire dans les âmes, le martyre du confessionnal, le doute sur son efficacité et surtout la promiscuité de Satan appelé « grappin » dans la Dombes… 
12 C’est encore un trait qui le rapproche de Saint Jean-Marie Vianney qui avait par trois fois tenté de s’enfuir de sa paroisse, se croyant indigne de la mission de curé. Notamment en 1853, il avait voulu se retirer à la Trappe de Notre Dame de la Neylière, mais, rattrapé par les paroissiens, il accepta de revenir à Ars. Les biographes s’entendent pour y voir une ruse subtile du démon désireux de tenter le saint par le découragement et une humilité illusoire afin de l’éloigner de son ministère de réconciliation et de pardon. Comme Donissan, il a échappé au piège par la vertu d’obéissance. 
13 Et donc le contraire du « soleil de Satan ». 
14 C’est une expérience que les mystiques connaissent et que Saint Jean de la Croix ou Sainte Thérèse d’Avila ont appelé la « nuit intérieure » ou « nuit obscure ». L’âme n’est plus consolée par la présence de Dieu. Elle est mise à l’épreuve de l’aridité de la foi. Bernanos a lu ces mystiques espagnols de qui il a pu se sentir proche en raison de son ascendance. De même ses racines ibériques sont sans doute à l’origine de son dolorisme. 
15 Ce que les mystiques appellent une consolation. 
16 « La vie de cet homme étrange, qui ne fut qu’une lutte forcenée, terminée par une mort amère, qu’eût-elle été si, de ce coup, la ruse déjouée, il se fût abandonné sans effort à la miséricorde, s’il eût appelé au secours ? Fût-il devenu l’un de ces saints dont l’histoire ressemble à un conte, de ces doux qui possèdent la terre, avec un sourire d’enfant roi ?… » 
17 Saint-Marin, qui est venu visiter le saint, n’est plus apprécié par les jeunes lecteurs avides d’une littérature plus vraie et plus nourrissante : « La jeunesse décimée, qui vit Péguy couché dans les chaumes, à la face de Dieu, s’éloigne avec dégoût du divan où la supercritique polit ses ongles. » 
18 La critique a voulu voir dans Saint-Marin une charge contre Anatole France, académicien lui aussi et écrivain ondoyant, anticlérical dont l’œuvre a été mise à l’index. 
19 Si vis pacem, para bellum. 
20 « […] le port et le style épiques » : de fait Satan s’exprime de manière insinuante, vulgaire, haineuse. Il susurre ou crache la gouaille méprisante du mécréant. 
21 Je ne servirai pas. 
22 On pourrait rappeler ici un aphorisme bien connu de Montesquieu à prendre dans son sens littéral : « Le mieux est l’ennemi mortel du Bien ». 
23 Apocalypse 2:23. 
24 Dans le Journal d’un curé de campagne (1936), il expose le versant maléfique de la solidarité spirituelle humaine : « Il y a une communion des saints, il y a aussi une communion des pécheurs. Dans la haine que les pécheurs se portent les uns aux autres, dans le mépris, ils s’unissent, ils s’embrassent, ils s’agrègent, ils se confondent, ils ne seront plus un jour, aux yeux de l’Éternel, que ce lac de boue toujours gluant sur quoi passe et repasse vainement l’immense marée de l’amour divin. » 
25 « Vers trois heures, Jésus s’écria d’une voix forte : “Eli, Eli, lema sabaqthani ”, c’est-à-dire Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Matthieu 27:46 
26 « Laissez les enfants, ne les empêchez pas de venir à moi, car le Royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent. » Matthieu 19, 13-15 
27 « Alors surgit un autre cheval, rouge feu. À celui qui le montait fut donné le pouvoir de ravir la paix de la terre pour qu’on s’entre-tue, et il lui fut donné une grande épée. » Apocalypse 6:4 

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