André Breton (1896-1966)

L’Amour fou (1937)

Une étude de Jean-Luc.

Le 10 avril 1934, en pleine occultation de Vénus par la lune (ce phénomène ne devait se produire qu’une seule fois dans l’année), je déjeunais dans un petit restaurant situé assez désagréablement à côté d’un cimetière. Il faut, pour s’y rendre, passer sans enthousiasme devant plusieurs étalages de fleurs. Mais j’observais, n’ayant rien de mieux à faire, la vie charmante de ce lieu. Le soir le patron « qui fait cuisine » regagne son domicile à motocyclette. Les ouvriers semblent faire honneur à la nourriture. Le plongeur, vraiment très beau, d’aspect très intelligent, discute de choses apparemment sérieuses avec les clients. La servante est assez jolie : poétique plutôt.
Le 10 avril 1934, elle portait, sur un col blanc à pois espacés rouge fort en harmonie avec sa robe noire une très fine chaîne retenant trois gouttes claires, gouttes rondes sur lesquelles se détachait à la base un croissant de même substance pareillement serti. J’appréciai une fois de plus, infiniment, la coïncidence de ce bijou et de cette éclipse. Comme je cherchais à situer cette jeune femme, en la circonstance si bien inspirée, la voix du plongeur : « Ici, l’Ondine » et la réponse exquise, enfantine, à peine soupirée, parfaite : « Ah ! Oui, on le fait ici, l’on dîne ! » Est-il plus touchante scène ? Je me le demandais hier encore, en écoutant les artistes de l’atelier massacrer une pièce de John Ford.
La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas.

Pour le commentaire…

André BretonL’approche de certains textes modernes peut paraître déroutante : le fonctionnement de la pensée n’utilise pas la logique habituelle qui repose sur la causalité. Ici, il s’agit plutôt d’association d’idées ou de déstructuration du raisonnement. De plus les écrivains aiment jouer avec la polysémie et les réseaux de sens ou d’images, laissant leur esprit vagabonder en des jeux nouveaux et incongrus.

Ce texte de Breton peut être lu comme un art poétique malgré l’apparente banalité du propos, hormis dans la déclaration solennelle finale. Il s’agit en effet d’un exercice de style qui vient illustrer une définition esthétique. Comme Baudelaire pour Correspondances, Breton réunit dans un même texte un projet artistique et un exemple d’application. Mais à l’inverse de son illustre devancier qui en bonne logique définissait d’abord la règle avant de se livrer à un modèle, Breton, dans son souci de rupture, procède par induction : d’abord plusieurs faits apparemment disjoints dont il tire une prescription.

Quelques pistes qui ne prétendent pas épuiser la pensée d’André Breton :

  • Le surréalisme se veut en rupture avec l’ordre classique bourgeois : dans le classicisme, la beauté est canonique, elle répond à des règles admises et rationnelles, elle est affaire d’équilibre, de proportions.
    Pour Breton, elle sera donc le contraire : désordre, hasard, irrationalité… Fruit du rêve et des automatismes de la pensée, elle n’est pas le résultat d’une activité consciente.
    Voilà pour le mot « convulsive » qui renvoie à l’épilepsie aux activités désordonnées, hors du contrôle du cerveau…
  • Breton s’inscrit aussi dans la descendance de Lautréamont.
    L’auteur des Chants de Maldoror a défini sa conception de la beauté dans cette expression : « Beau comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection ». Les surréalistes perçoivent fortement la capacité de Lautréamont à engendrer le merveilleux et ils sont sensibles à sa pratique d’une esthétique de la surprise privilégiant l’insolite ou le bizarre.
    La formule de Lautréamont ne suggère pas la rencontre entre l’objet et le mot, mais entre deux objets. Cet aspect incongru n’a pas manqué d’attirer les amis de Breton. Cette rencontre fortuite de deux objets offre une possibilité esthétique : le hasard est une brèche qui permet au surréel de s’engouffrer dans le réel.
    Les qualificatifs qui suivent se rattachent à cet esprit : ils vont deux par deux (pour les deux premiers couples) en s’opposant comme pour annihiler tout lien logique, toute existence concrète (bourgeoise). La beauté est une trouvaille fugace, fruit du hasard au besoin provoqué, fille de l’inconscient, ce qu’exprime le dernier couple (magie s’oppose à raison, circonstancielle s’oppose à permanente et se rattache à mécanique et à hasard).
  • Enfin pour Breton, la beauté se rattache à l’amour et au rêve, une merveille où l’homme retrouve le contact avec les forces profondes. Il l’exprime dans le premier couple et note aussi sa volonté provocatrice et anti-bourgeoise en utilisant le mot « érotique ».

Dans cet extrait, c’est le début qui est « érotique-voilé » : Vénus et lune ont des connotations érotiques, Vénus parce que c’est la déesse de l’amour souvent représentée sous sa forme callipyge (aux belles fesses), ce qu’évoque d’ailleurs la lune dans l’expression populaire… voilée parce que nous sommes en occultation, une planète est dissimulée par une autre, comme le postérieur par les vêtements moulants… Breton joue sur les mots…

La description ordinaire est rendue poétique par les correspondances fortuites : la servante porte un bijou en forme de croissant de lune, les perles sont rondes comme les planètes et les courbes du postérieur… Ces rencontres bizarres, fruits du hasard stimulent l’étonnement, la nouveauté, la vision esthétique… Le calembour final… Tout est jeu gratuit dans la vie, grâce et commotion dans l’existence naturelle, à la différence de l’art conventionnel représenté par ces acteurs qui « massacrent » Ford…

Ainsi Breton met en scène une définition de l’art impertinente, dérangeante, provocatrice… Le lecteur est libre de ne pas apprécier ce goût douteux : certains se sont pâmés devant le génie, d’autres ont dénoncé les partis-pris et la mystification… En tout cas il nous est difficile de rester indifférents.

Conseils de lecture

L’amour fou  Nadja
André Breton, L’amour fou, Gallimard.
André Breton, Nadja, Gallimard.

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